VENDREDI 17 AVRIL 2020
CORONA PROPAGANDA | MONUMENTS AUX MORTS DU COVID-19, MORT À L’OCCIDENTALE. 37/X

Je vois déjà Macron déposant les gerbes. Une façon si grave de faire ça, s’appliquant à mort, c’est le cas de le dire, puisqu’il n’a aucune idée de ce que c’est. La gravité, il ne sait que la surjouer, par inconnaissance, la tragédie, pour lui, s’arrête à « Mon bras qui tant de fois », la mort est son jouet préféré du quinquennat, sauf celle des Gilets Jaunes, parce qu’elle n’est pas « belle ».*

Quand je dis que la société a dépassé les bornes, c’est toutes. Même celle de ses sens. Elle ne « voit » plus, ça fait des milliers de pages que je signale cette perte de sens, qu’il soit conceptuel, moral, historique, OU physique. Je ne vais même pas faire un résumé de tout ce que j’ai pu analyser, argumenter, décrire, détailler, démontrer : c’est à ciel ouvert partout, allez le lire. En plus, c’est drôle et érotique, je le dis à chaque fois aussi : je l’ai écrit pour que n’importe qui puisse le lire, de l’illettré à l’élite. Donc bon.
Je voudrais seulement revenir de façon très courte sur la perte de sens « physique », l’ultime. La dernière. Celle qui entérine non pas la constitution d’une société totalitaire, déjà aboutie, mais celle du régime totalitaire qu’elle a mise en place sans résistance, qu’elle a fait naître d’elle et appelé et qui, enfin, prend une sorte d’indépendance pour la conduire. Les « sens » n’existent pour soi que pour indiquer l’extérieur, même son propre extérieur : ils transmettent une information totale et d’une immense finesse, on peut arriver à parler de sens non physique, aussi, le 6e, le 7e, le 8e…. C’est pourquoi on ne peut réellement déterminer la perte de sens physiques d’une société que lorsqu’elle va démontrer son inertie face à un extérieur, et notamment : un seul extérieur. Elle est entièrement tournée, braquée, figée, happée, vers un seul point, un seul discours, et elle ne le « voit » plus, elle ne « l’entend plus ». On lui parle de son corps, potentiellement malade, et elle ne le « touche » plus. On lui dit que sa liberté est de s’enfermer, et elle ne la « goûte » plus. On lui parle d’un parfum de mort qui hante ses rangs et elle ne le « sent » pas.
Plus rien d’elle, qui lui soit propre, qui soit de l’ordre du réflexe, ne la prévient plus de rien. Les sens lui permettent aussi de décider de la vérité, et l’un peut décider pour l’autre. On peut entendre un ton mais voir la malice dans le regard, on peut voir du velours et toucher une image, on peut respirer un parfum et ne reconnaître le mimosa qu’au détour d’un chemin. Un seul sens ne suffit pas, parfois, il les faut tous pour savoir vraiment, par exemple, si on est aimé, les bébés n’ont que ça, brutalement pour se reconnaitre alors qu’ils ne savent rien d’eux.
Mais on ne pourra plus jamais savoir si on va nous exterminer, nous humilier, nous contraindre, nous rendre encore plus idiots et perdus et en rangs, si nos sens ont cessé de fonctionner et de nous renseigner. Tout sera accepté : le corps n’enverra plus aucun signal au cerveau, à la mémoire, à la culture, à l’Histoire même.
C’est gravissime. Gravissime. Gravissime. C’est fini. Une société dans un tel état est finie.
La première fois que j’ai cru que cet état pouvait encore être « reconnu » par la société, c’est quand elle n’a pas bougé devant la violence exercée contre les Gilets Jaunes. Il ne faut surtout pas confondre ça avec une sorte d’habitude, de mornitude : la rengaine « avec tout ce que les gens voient à la télévision » Non, non, non : là, on arrête les arguments à la con. Il n’y a plus de fiction : le réel est là, quotidien, partout, au plus proche de soi. Et plus personne ne le sent. La preuve : aucun « artiste » nommé ainsi n’a hurlé. On les dit « écorchés vif pour ça » : parce qu’ils sentiront tout de façon horriblement démultipliée. Tous leurs sens à vif.
Aucun de vos « artistes » n’a hurlé pour vous, Société, depuis des décennies, mais encore moins depuis quelques années, et pas plus depuis quelques semaines alors que leurs cris auraient dû être assourdissants, immenses, pour que quelque chose en vous les entende quand même, les ressente quand même, pour que le « doute » vous fasse chercher autour de vous un très étrange équilibre : celui de la conscience.

On vous a dit que nous étions « en guerre », vous l’avez cru, vous n’êtes plus qu’une mécanique : allez détruire vos monuments aux morts, bâtissez les nouveaux, « morts du Covid-19, pour la patrie. »

Peut-être pas à plus tard.
Je dois réfléchir.




CORONA PROPAGANDA | LE DIABLE ET MOI RIONS DEPUIS DEUX MOIS. 38/X

C’est le 66e article sur mon blog Mediapart, donc évidemment, le diable l’écrit avec moi. On se connaît bien, j’ai voulu lui vendre mon âme, il l’a refusée, disant que ce serait bien plus drôle de me voir me battre. J’ai dit : quand tout vous abandonne. Depuis deux mois, il a pris une de ses formes, de serpent jaune, et avec le Petit Prince et lui, en haut du mur, on regarde le monde. En riant.*

Le diable et moi, on écoute en boucle Tomorrow Never Knows, des Beatles, paroles de John Lennon et Paul Mccartney, album Revolver, remasterisé en 2009.

(Note : rouvrir cette ligne-là d’écriture. Je n’ai pas souvent l’occasion, dans les articles. C’est vraiment la matière de Blanc, ça fait du bien de la voir vive ailleurs. )

Il y a quelques jours, le diable m’a envoyé un marin rebelle. Je lui ai dit : Sans déconner ? Il a fait son innocent, peinant vraiment à cacher son sourire de malin, on s’est regardé dans les yeux un moment, j’ai bien soupiré. Il a un très beau regard, fascinant, puisque c’est le diable. J’ai dit, d’accord, mais je ne joue pas. Et il m’a répondu, mais j’y compte bien. C’est vraiment un problème, ses réponses à la con, tout le temps. Je n’ai jamais déçu le diable. Jamais. C’est limite une fierté, d’ailleurs. Non, c’est vraiment un orgueil. C’est même peut-être tout ce que j’ai, ma seule arrogance. Ça aurait dû me rendre drôlement attirante, si on en croit les mythes, mais ils ont été écrits par des hommes, auteurs, courageux voire téméraires, joueurs et érotiques évidemment, et ça, vraiment, ça n’existe plus depuis longtemps. Le diable le sait. Et c’est pour ça que nous continuons à rire, les deux et que, je suppose, il a détourné un marin rebelle et il faut voir comme il a fait ça. Il y a vraiment mis du sien, le diable, très esthétiquement, puissamment, ce qu’il fallait de tragédie. Il a même convoqué l’hiver, la mer et le ciel, dont des étoiles qu’il a à jamais mises en ligne, pour le réalisme. Et il faut vraiment être le diable pour, avec des étoiles, toucher au réalisme cru. D’ailleurs, c’est pour ça que nous rions ensemble, aussi. Il adore que je reconnaisse ses exploits. Lui aussi est arrogant. Mais c’est le diable, il peut.
Bon, c’est vrai que, là, il a fallu monter sur le mur du Petit Prince tellement la bêtise mondiale a fait encore progresser le désert, les dunes se couvrent d’âmes asséchées, de cerveaux lyophilisés, de corps en poudre, de cœurs si friables qu’ils volent au moindre souffle et disparaissent. Il a fallu qu’on monte. Le Petit Prince a même fait un sourire et un geste au serpent jaune, genre : Au point où le monde en est, viens, va, tu ne me feras jamais plus de mal que lui, et s’il faut, nous disparaîtrons ensemble, cette fois ; il n’y aura pas d’éclair jaune, je ne tomberai pas doucement comme tombe un arbre, sans bruit, à cause du sable ; nous disparaîtrons, c’est tout. Et elle ? a demandé le diable. Elle aussi, a dit le Petit Prince.
Depuis, avec le diable, tout en regardant tout ça, le désert, le désert, le désert, à perte de vue, nous parlons de toi. Il me dit des choses, que tu nies, alors qu’elles sont vraies, puisque le diable le dit. Il sait tout, il sait que je sais, il faut faire avec les vides que nous nous laissons, il sait pertinemment que je suis auteur et que mon dessin me donne accès les yeux fermés à bien des mystères pour combler les vides, c’est pour ça qu’il s’amuse autant avec moi et qu’il n’a pas voulu de mon âme. Des fois, nous éclatons de rire en voyant plus bas la foule encore un peu en chair se jeter en hurlant contre des téléviseurs jusqu’à y exploser des crânes, y compresser les plus faibles qui explosent aussi, de tous leurs corps, ils partent en brume rose (c’est l’expression, d’après les démineurs professionnels) dans la chaleur du désert. Juste une fraction de seconde et un soleil qui n’existe pas a tout bu. Un soleil qui se rafraîchit du sang des « gens », c’est le dieu qu’ils ont choisi. Ils s’y sacrifient à se repousser pour y arriver plus vite.
Qu’est-ce qu’ils font ? demande le Petit Prince. Ils construisent une falaise, pour s’en jeter, il n’y a pas assez de morts, encore, répond le diable. …Nous n’avons pas déjà vécu une guerre, tous les deux ? fronce le Petit Prince. Si, rit le diable. Ils ont oublié ? sourit, très surpris, le Petit Prince. Oui. Tout. Facilement. Et vraiment, je n’ai rien fait pour ça. Ils se sont débrouillés seuls. Mais n’aie pas peur, je suis avec toi. Je n’ai pas peur, je sais que tu es là, confirme avec sérénité le Petit Prince. Je dis : moi si.
Le diable me dit très bas : j’ai détourné ce marin rebelle pour toi, à cause de ce sang que tu vois avant qu’il s’évapore. Je sais, je lui réponds aussi bas, tu aurais pu faire plus simple, il y a longtemps, et il n’y aurait pas ce sang. Il a un sourire jusque dans son regard alors, et murmure : Il n’y aurait pas eu le marin rebelle.
J’ai un demi-sourire en regardant ailleurs, hochant la tête. Je ne vois pas pourquoi je lutte. Il gagne à chaque fois. Mais c’est pour ça qu’il est le diable. Et d’un autre côté, Marin Rebelle, c’est encore avec moi qu’il parvient le plus à rire, n’oublie jamais, il m’a tout de même laissé mon âme pour ça.

Sûrement à tout de suite.

LUNDI 27 AVRIL 2020

CORONA PROPAGANDA | À OLIVIER NORA. 39-40-41-42/X

Vous allez devoir choisir : ou vous me prenez au sérieux, ou une part de votre carrière et peut-être de votre vie, un jour, deviendra vaine. J’en suis à menacer, à présent, d’un pouvoir que j’aurais, d’absorber à distance la raison même d’une vie, et de vider de son histoire ce qu’elle aura traversé. J’en suis là parce qu’il n’est plus temps. J’ai choisi Grasset.*

Cette lettre est publique.
Elle est construite comme un labyrinthe, sans sortie possible sauf une. Ce n’est pas pour vous perdre, c’est pour laisser mon monstre à l’intérieur et obliger le lecteur à dérouler son propre fil à l’intérieur, l’obliger au doute et à choisir.
Elle est linéaire et dans le plan, évidemment, et pourtant elle serait plus juste dans l’espace, pour que tel paragraphe vienne argumenter un paragraphe sinon bien plus haut, ou bien plus bas ici. Mais c’est encore impossible de figurer ainsi la logique d’un texte, je le mettrai un jour au point. Pour l’instant, l’unique garantie qu’une lettre, qui n’a pas le choix de sa « forme », transmette quand même son « fond » entièrement, c’est qu’elle soit lue entière et pas en travers. Je le précise parce que ça n’a plus l’air d’être si évident. Jusqu’au bout, l’argumentation viendra assurer des lignes laissées en suspens plus haut. La construction est ici maîtrisée : il faut faire confiance à ce que j’écris. Il n’y a aucun piège.

C’est anormal d’avoir à écrire cette lettre, et elle me coûte. Elle me coûte.


Je possède à nouveau seule les droits des premières versions publiées de mes romans et essais, qui sont à ciel ouvert sur mes sites, où se trouve aussi le reste de ma production, celle dupliquée sur mon blog Mediapart, sur YouTube, facebook, Twitter. Donc il n’est pas question de se demander de quoi je suis capable, c’est là.

Je veux que soient tous republiés, dans leur ultime version, selon mes conditions, Blanc, Méduse 1, Méduse 2, Ci-gît Paris, Ariste, ainsi que ma dernière production littéraire Cendrillon, les Inktobers, et évidemment la dernière en date : Corona Propaganda.

Ce n’est pas ainsi que fonctionne l’édition, je le sais. Mais je suis inédite, en tout.
De tout ce que je vais écrire plus bas, je ne veux pas que vous pensiez le comprendre avec évidence, ce n’est pas ce que je demande ; je sais que ce sera trop dense, et je suis infiniment trop loin, mon avance n’est plus rattrapable. L’intelligence que j’attends du lecteur est de reconnaître cet écart et de décider que croire discerner trop loin serait vain et une erreur. Souvenez-vous seulement de Savigneau quand elle disait sur les plateaux que « l’œuvre de Houellebecq ne serait pas la grande œuvre attendue pour le XXIe siècle », ou quand Samuelson disait lors d’un grand colloque de libraires sur la littérature « Il va y avoir une révolution littéraire, je ne sais pas sous quelle forme, je ne sais pas quand, mais je sais qu’elle n’a pas encore eu lieu. » Ces deux propos étaient du pur toc, de la vanité, le plaisir de jouer avec la prophétie qui ne coûte rien, emphatique, et jubilant de se parer d’un sérieux grave, si typique. Ils happaient déjà une « avant-garde » éventuelle. Tout le XXe siècle critique, non créatif, celui lié à la post-production, à la réception, celui grand décideur de « qui était écrivain, qui était artiste », s’est bien amusé avec ça, se garantissant d’être toujours celui qui adouberait, s’octroyant le pouvoir de la « pré-connaissance » et de n’être jamais « doublé » ; le XXIe siècle n’a pas agi autrement, d’autant que s’effaçait une génération éphémère et sans la moindre puissance. Et j’étais là. À les écouter. J’étais à 4 mètres de Savigneau quand elle m’a dit sur un plateau LCI, alors que je critiquais le phénomène Houellebecq « Mais vous êtes qui pour dire ça ? De quel droit ? Vous êtes qui ? » avec un mépris agressif, le sien, alors. J’ai répondu après un temps, paralysée, « Je suis écrivain », tant elle m’avait paniquée. Alors que non. Non, pas du tout. Je me souviens de ce moment tellement, de peur d’elle, de son regard, de son ton écrasant, je ne pensais plus qu’à cette formule qu’elle plaquait dix fois par critique publique et certainement partout où elle passait sinon : « C’est un écrivain. » Elle l’affirmait quand elle voulait bien faire passer son jugement. Ça s’abattait : « C’est un écrivain. » Et j’ai répondu choquée, la pire réponse. Non, non, non, non, non, non, non, je ne suis pas un écrivain, sûrement pas. Jamais. Je suis auteur conceptuel. Je suis une conceptuelle. Je suis la première de l’A.I. Je suis nouvelle, inédite, mais purement conséquentielle et uniquement, donc, révolutionnaire, sans le moindre choix.
L’Histoire ne fonctionne pas comme ça : en étant annoncée par esbroufe par des petits dominants qui ne travaillent que dans la mise en place de la création, et largement derrière elle, dans son lointain sillage. Particulièrement pour la fin du XXe et notre siècle : ces personnalités n’ont jamais œuvré dans l’encadrement de la création : puisqu’elle n’existait pas. Ils ont créé un leurre, ils ont dû le maintenir en vie, et croyez-moi : quand l’océan était devant eux, ils regardaient une mare sans diable. Et pendant que certains fanfaronnent pour maintenir leur position dominante, l’Histoire devient irréversible. C’est non négociable.

J’ai quitté un rendez-vous à la SGDL, après mon 5e livre publié, avec un « Bien sûr que non, vous n’êtes pas auteur, vous ne gagnez pas votre vie avec vos livres. » J’ai bien entendu, au passage, en quittant l’hôtel, que les portraits de Balzac et Victor Hugo tiraient sur les cimaises pour se décrocher. Je suis diplômée en conservation de peinture de chevalet, je sais quand la toile d’un portrait bat de honte et de rage.
Est-ce que jamais personne, à Paris, ne s’est méfié que ça ne durerait pas ? Qu’il ne suffisait pas de perdre la mémoire, comme Sollers, pour qu’une époque se fasse plus discrète quand il aura été un de ceux qui auront ruiné les forces de l’Art ? Est-ce que quelqu’un dans l’édition ne s’est jamais dit qu’à aller trop loin, et même à avoir nié le numérique, il y aurait un combat à propos du droit d’auteur et des « imprimeurs », Balzac 2.0 ?
Et ne serait-ce qu’à considérer la littérature pure : est-ce que personne ne s’est jamais inquiété qu’elle allait ruer, et terriblement ?

Blanc était et est un univers. Un univers. Exhaustif en lui-même, et pour comprendre cette expression, il faut avoir lu Hegel. Il était, déjà dans sa première version, en 2004, l’ultime version n’étant que son extension jusqu’où j’étais enfin libre d’aller, une étendue dominée de littérature pure et d’analyse sociétale, il emportait tout, tout, tout, en tout sens, il n’avait aucune limite. Et j’étais là, avec lui, devenu dans la seconde de son édition un bloc de marbre, à écouter votre petit monde et celui des médias se gondoler d’aise pour un seul conditionnel situationnel chez Houellebecq qui confondait zone « érotique » et « érogène », dans le texte même de son roman jamais corrigé. Et tout le monde dégringolait et remontait le chemin de ses lignes, citant ses romans en entier, sans mesurer comme le chemin était court et tenait dans un casier d’école. J’écoutais Nothomb et ses « je » vides et inertes, Angot sombrer dans la répétition de 5 mots, 5 : « Écrire, c’est un acte ». Les écrivains masculins et leur manque de souffle, impropres au corps, vulgaires et niais, me levaient le cœur. Despentes n’en finissait plus de faire se masturber ses héroïnes d’un geste si privé que ses limites étaient à détourner les yeux de honte et que la source s’avouait sèche déjà alors que les boutiques de Saint-Germain tapissaient leurs vitrines avec des centaines d’exemplaires de Baise-moi. De temps en temps, paraissait un livre qui allait remuer les classes basses, voire les campagnes, voire le milieu ouvrier, ça faisait du bien aux consciences, il semble ; je n’ai jamais rencontré de ma vie les milieux décrits, puisqu’ils dataient d’un XIXe parodié adapté, mais Paris qui avait oublié d’où il venait, s’illusionnait. Il fallait apprécier les romans des amis journalistes et éditeurs. Robbe-Grillet allait enfin crever et son dernier roman avait été unanimement acclamé, d’une « immense jeunesse » ; il décrivait comme la torture parvenait à faire uriner une gamine pendue à une potence. Je pensais que c’était très étrange que personne ne soit assez mature pour comprendre qu’une sexualité sans pouvoir ou déviante, d’homme ou de femme, s’achève avec l’âge dans l’amour des excréments, alors qu’il y avait assez de preuves de ça, dans « une » littérature et « un » art, parfaitement connus sur des siècles. Quels enfants se pensaient adultes, alors, pour démontrer leur profond manque d’expérience, à ne pas savoir reconnaître, chez tous les auteurs qui s’amoncelaient à Paris, le fantasme pur, la mauvaise copie, la faillite intellectuelle, le manque de culture, un regard aveugle, aucune ouïe, une insensibilité stérile et frigide, la mièvrerie bourgeoise, la chute de la science, le stupéfiant inrapport au progrès, l’archaïsme si injustifiable qu’il faisait appel à un temps qui n’avait jamais existé ? Jamais ?
Quels enfants étaient et sont encore au Pouvoir, pour qu’à 50, 60, 70, 75 ans, ils n’aient aucune, aucune expérience « humaine » ? Quels enfants alors se laisseraient séduire par le petit nouveau dans la cour ? Quels enfants avec tout de l’allure et des responsabilités adultes ne sauraient donc rien de l’enfance et allaient tout mettre en œuvre pour la sacrifier ? Quels psys avaient cautionné et armé cette enfance-adulte ? Quel psy qui se régalait de cacher chez lui L’Origine du monde en croyant que c’était un tableau important ? Quel manque de maturité, déjà, chez ce psy, intellectuelle, physique, sexuelle, visuelle ? Quand a réellement commencé la faillite de toutes les élites ? Qui a pu lire Histoire de l’œil sans rire aux éclats et passer à côté de Musil avec peur ? Rabelais aurait pissé dans son froc à lire Bataille, Shakespeare aurait nourri l’âtre sans un regard avec le Nouveau Roman, Zola aurait secoué la tête et rien de plus à Gide, Balzac aurait fui en courant à l’opposer de Duras, en riant avec force, lui aussi. La « littérature française » s’est tellement détachée de ses époques pour se croire ainsi douée et éligible à l’éternité qu’elle doit à présent affronter les rires de siècles entiers et qu’ils la tueront, dès qu’un rire sera audible, contemporain ; le public qui la soutient ne dira soudain plus un mot, il est même probable que le nombre de manuscrits baisse dans les halls des éditions d’où ils repartent, jamais ouverts, si le prétendant fournit des timbres.
Péniblement sur du papier bouffant, 280 pages, 35 cahiers, corps important, et les auteurs défilaient les uns derrière les autres, avec une seule et même histoire : la leur. Des livres à peine lus dont les critiques tiraient une phrase au hasard, ou celle du voisin, ou celle de l’argu, ou celle d’un déjeuner avec l’attachée. Il ne restait de chaque livre en 3 mois au mieux, sauf prix, que de la poudre et personne ne voulait comprendre comme elle deviendrait de l’acide sur les générations à venir. Personne n’en avait rien à foutre.
Ce n’était rien. Rien. J’avais tout, dans Blanc, tout, dont un renouvellement déjà éternel, une réponse longue, endurante à jamais, le désir victorieux. Et chaque jour, chaque jour, j’étais face à quelque chose de plus en plus excité, petit et ridicule qui foutait le feu gaiement à toutes les bibliothèques du monde, à ses propres bases immuables, à l’humain, en le dégradant à vue d’œil, et s’attaquait à l’enfance, intolérablement, et en riant. En riant. Il n’y avait plus rien.
J’ai erré dans un vide méchant, cynique, fait de tellement peu, quelques mots sans rien, attachés entre eux par rien, et qui devaient être, pour exister, de véritables dévoreurs de la réalité, de la vérité, et de siècles entiers de tourbillons de grâce et de force. Comme un milieu entier déambulait ivre entre des mots qui n’étaient qu’eux, à peine des phrases, sans vibration, sans gouffre, sans javelot, sans cheval de Troie, sans siccatif, sans transparence, sans coup de ciseau et sans rebond dans aucun muscle, sans torsion de l’acier et sans qu’il devienne cirrus ou pluie, sans fauve, sans rugissement, sans déesse, sans silence non plus, était effroyable à observer.
Rien. Absolument rien à perte de vue, dans tout Paris. Et j’ai eu la folie de croire que j’y aurais droit de cité, alors qu’il n’y avait même pas assez de surface libre pour poser mon premier roman.
Je crois que cet effet de massacre accéléré est enfin fini, à Paris, que la niaiserie qui y règne aujourd’hui est réellement la démonstration de la violence qui y a tout déraciné en quelques années. Le cynisme était intenable, il a été remplacé par une assurance pathétique et une fausse naïveté dangereuse et lâche, opportuniste, pendant un décalage générationnel. L’humour n’avait déjà plus sa place il y a 20 ans, aujourd’hui même la satire est boue. L’humour dans Blanc est essentiel. Il sait provoquer le rire, immédiat, un éclat. Il sait attrister et l’éclat devient sanglot, il peut donner l’envie de faire l’amour à en avoir mal, ou simplement baiser et sa maîtrise fait qu’il saura s’en amuser, parce que pas une de ses lignes n’est pas consciente d’elle, et toutes hors de moi. Blanc est indépendant. L’humour, le sexe : où sont-ils dans la société aujourd’hui ? Dans la haine, la vulgarité, l’oubli, la bêtise.

Mais ce qui reste le plus grave est qu’il n’y a jamais eu aucun recul. Personne ne s’est éloigné seulement d’un mètre, si connu aujourd’hui, ce fameux mètre de distance. Un mètre d’évitement. À regarder la seule vérité.
La société, aujourd’hui, s’est laissé enfermer et s’applique au contournement, dans un ballet à pleurer de honte et de panique pour elle et qui, conceptuellement, demanderait qu’on ferme à jamais les écoles. L’Éducation sur 8 décennies est un échec, et l’Occident ne se relèvera pas si facilement d’une telle perte de dignité et d’un tel aveu de son vide. Toutes matières confondues, il n’est plus utile de rien enseigner à personne. Le monde vient de le démontrer, pour ses pays riches. Nous sortions du centenaire de la Première Guerre mondiale, et on a laissé dire que nous étions « en guerre ».
La société aujourd’hui, à son 41e jour de confinement, est tout entière « le mètre de recul », qu’aucun intellectuel n’a voulu prendre en 50 ans, qu’aucun « artiste » n’a jugé nécessaire dans sa carrière depuis 50 ans, parce qu’il fallait courir après la seconde même, il fallait coller au mythe, et chaque personnalité qui aurait dû n’être qu’un éphémère se cramant contre la lumière a, à l’inverse, duré. Les mêmes aujourd’hui qu’il y a 50 ou 20 ans. Les mêmes. Aucune évolution que dégénérescence. Les mêmes. Comment une société, un pays tout entier, peut ne pas produire un seul « artiste » ou « intellectuel » qui s’oppose à l’existant ? Comment ? En 50 ans ?
Et ce n’est pas la peine de chercher des noms : aucun.
Il y a deux réponses, et uniquement. L’opposition est rendue impossible, et l’opposition n’a pas lieu d’être. Blanc en a fait la démonstration en 2004. 16 ans après, non seulement elle est encore plus exacte, mais chaque année passée l’a rendue irrémédiable et sans plus de compte à rendre au temps.
Je sais comme il est sans facilité d’admettre qu’une opposition n’ait pas lieu d’être alors même que l’époque se veut menaçante dans ses soulèvements, et pourtant.
« Le mètre de recul », intellectuellement, esthétiquement, est une distance incommensurable, non mesurable, non explicable, et tridimensionnelle. J’ai écrit Blanc pendant 3 ans, 5 ans ensuite à maintenir cette distance à m’arracher la peau, m’éventrer et déchirer mon âme pour tenir contre l’aspiration de Paris, il a fallu Ariste pour m’en sauver, et ensuite 10 ans de silence dont 3 pour guérir, puis les PUCKs, sur YouTube. Ce n’est rien, 16 ans, dans une vie de production, particulièrement quand celle-ci ne s’est pas arrêtée et donc que la réflexion a pu continuer et se valider sereinement. 16 ans de « mètre de recul », « de distance », qui me permettent de passer dans la société comme un spectre et de ne plus pouvoir y vivre, plus jamais, mais qui pourraient remplacer la somme des pauvres minutes qu’aucun intellectuel n’aura prise en 50 ans, aucun « écrivain », aucun « artiste » ni personne de simplement professionnellement impliqué dans le milieu culturel, dans l’Éducation.
Il y a depuis plus d’un an, dans la société, une population qui a ce mètre de recul, mais elle n’a presque pas le premier terme pour l’exprimer. Elle a voulu le montrer : en s’avançant et ensuite en stagnant. Elle a désigné physiquement la distance qui la séparait de toute la société et lui permettait de parler pour elle. Elle s’est fait exterminer, juger sans procès. Personne dans la culture ne s’en est ému. Personne. Le sang coulait. Un très riche sénateur jouissait de son ridicule tant maigre talent d’orateur à parler de corps décapités en riant. Les philosophes appelaient l’État aux armes et qu’on tue ; l’Académie, de toutes ses dents, se plaisait à vanter le formica comme un sablé à tremper, de temps en temps, dans son café ; un président a fait appel à 100 intellectuels, au final 64 réunis, pendant 8 heures, pour réciter le Bourgeois Gentilhomme, en se trompant à chaque vers, et se faire applaudir pour ses « i ». Rien, rien, rien. Ce pan sociétal conscient, unique, historique, brisé par la force de frappe a été récupéré, dans le discours l’appelant « le peuple », par des pleureuses et des gémissants grandiloquents d’une gauche déjà morte, et celui qui n’est pas le « peuple », a accepté de le devenir par faiblesse, par inculture, et faute d’un autre discours de soutien.
Et Notre-Dame a brûlé.
Aujourd’hui, l’enfance de France est prise en otage et ses parents vont hésiter à la céder à l’État. En moins de 3 ans, la précipitation au jour de l’état de la société a été irréversible et hurlante tant elle était visible. Et personne n’a rien dit, ni vu.
Il manque un seul discours, un seul : je l’ai. Je l’avais. Il a 16 ans, c’est trop tard, mais je n’ai jamais eu le choix. C’est comme ça. Mais il a toutes les preuves de son existence, datées, au XXIe siècle, en Républiques des Lettres.
Évidemment que le monde tourne quand même et n’a jamais le temps de son analyse. Ça n’a rien à voir avec les réseaux, les voitures, la pollution, les robots et Amazon. Le monde n’a jamais eu le mètre de recul, jamais. Dans sa globalité et à travers les siècles, sa nature n’est pas là. Le monde doit tout simplement vivre si né et mourir le mieux possible, le plus loin de sa naissance, avec la vie qu’il se sera donné ou qu’il aura accepté qu’on lui impose ou qu’il n’aura pas eu le choix de vivre. Ce n’est jamais à une société complète de s’argumenter, c’est une folie de l’attendre d’elle. Il y a des êtres spécifiques et spéciaux pour ça, mal répartis, et dans l’espace et dans le temps, dont on ne peut forcer l’apparition, et l’erreur du XXe siècle a été de croire qu’ils soient forcément professionnalisables, qu’ils soient formables scolairement puis qu’ils se nomment « professeur de philosophie », « expert en économie », « journaliste », « artiste » et que leur seul « métier » acquis démontre et atteste la « distance ». Toutes les sociétés dans le monde bruissent en ce moment sans que ce bruissement ait été annoncé, sans qu’il soit réellement compris, et le moins en France, sans qu’il soit traduit, sans qu’on lui tisse un langage universel et élitiste afin que le bruissement puisse devenir plainte audible, puis démonstration, et remporte ainsi sa cause. Où sont les philosophes, où sont les experts, où sont les artistes, où sont les journalistes ? Ils sont si peu dans le monde et le réel qu’ils imaginent que leur recul est là.
Il est hors de question d’être un auteur de gauche, de droite, ni d’une religion au XXIe siècle, et la défense d’une société, dans un roman, doit déjà se défaire absolument de cet archaïque classement qui trahit, d’ailleurs, « quand » une intervention d’auteur à un niveau sociétal a eu lieu la dernière fois. Le milieu culturel vit dans le rêve flou des derniers engagés et n’a pas du tout compris que 50 ans étaient passés, une portion historique suffisante pour une métamorphose contemporaine de l’engagement qui soit bien celui d’une nouvelle génération et d’un avant-dernier mouvement artistique inédit. L’engagement au XXIe siècle n’a plus ce nom, et plus aucun aveuglement de classe, c’est constitutivement impossible ; il n’a aucune limite dans ses sources et ses références ; il échappe à tous les filets des genres, des styles, et peut se mouvoir sous différentes formes que l’époque et son progrès lui permettent au point de s’ouvrir comme un éventail selon la compréhension de son public. La souplesse et l’envergure de l’investissement esthétique de ce siècle sont les preuves de sa conscience temporelle. Croire qu’il puisse être annoncé, dans le vide créé, avec un acharnement hors-norme, par le milieu élitiste en France est impossible. Il doit s’annoncer seul, et ça, c’est ce que je ne pouvais pas admettre, alors que je l’avais écrit déjà. C’était et c’est encore un problème de pudeur, de timidité, de confiance en soi. Ce n’est pas à moi, à ma seule volonté, que cette lettre est due. L’impulsion n’est pas et n’est plus et ne sera plus jamais la mienne seule.

16 ans. Houellebecq reçoit la légion d’Honneur, et se dit trop riche pour avoir un avis sur la société, Despentes quitte avec des excuses d’agenda la table du Goncourt et propose pour contrer le pouvoir que les femmes ne fassent plus d’enfants, leur utérus en chantage. Tous les autres signent leurs bavures, dans des poses étourdies et rêveuses, croyant graver leur granit. Tout un Saint-Germain regarde Matzneff pris par la justice et oublie beaucoup trop, dont, moi, je me souviens. Chaque chose en son temps. Mais ça viendra.
Aujourd’hui, à la même question de Savigneau, « Vous êtes qui ? », je ruinerais même l’espoir de faire un montage serré de l’enregistrement de l’émission. Et à entendre « vous n’êtes pas auteur. », je ruinerais l’Hôtel de Massa.
Et la suite de mon programme sera celle-là, à présent, frapper, frapper, frapper, jusqu’à ce que ça tombe devant moi. À moins qu’on m’ouvre immédiatement en décidant de sa chance ou non. Et je n’entrerai pas. C’est trop tard. Des contrats signés seront échangés, c’est tout.

Il n’y aura pour ne pas me répondre que ceux qui auront peur et se tairont en espérant qu’à jamais tout le monde se taise, ce qui reste possible, ce qui a été possible jusqu’à présent, quoi que j’aie tenté ; mais personne ne pourra détruire ce qui est public et il faut compter que je ne lâche jamais. Jamais. Encore moins maintenant si c’était possible. Si un jour je parviens à mes objectifs, toute ma matière, qui depuis des années est accessible et librement offerte, se renversera sur la table, la pièce, un immeuble, une capitale, et son poids emportera tout. Ce jour-là, il faudra me regarder dans les yeux, et me dire : « je n’avais pas vu », « je n’étais pas prévenu », « je n’en avais aucune idée ». Il faudra aussi le dire aux autres, ceux qui se seront tus, qui seront passés devant moi sans un regard, qui m’auront ignorée quand je leur demandais seulement de m’écouter un instant, un rendez-vous, juste 5 minutes.
Il faudra aussi le dire à la société et à ses enfants. Il faudra prendre ses responsabilités face à eux. Ou avouer : « Je suis éditeur, mais évidemment, je n’ai jamais cru à la littérature ni en rien de ses causes, encore moins à ses conséquences, jamais. La littérature, c’est quelque chose pour faire joli, elle n’a jamais eu aucun pouvoir, ni dans l’Histoire, ni nulle part : la preuve, des peuples vivent sans, des régimes l’ont confisquée. Les « grands auteurs », c’est une plaisanterie entre nous, dans le milieu ; Homère, Shakespeare, Hugo, Zola, Balzac, Joyce, Mann, Musil, Orwell ? Non, du papier, des codes-barres, qui ne servent à rien, ni personne, depuis toujours. Il n’y a que les enfants pour y croire, d’ailleurs, et de moins en moins. C’est si inutile que plus personne ne l’enseigne. Mais ça fait très bien, les livres, en murale. Très chic, très cultivé, très je suis une personne importante ; regardez derrière moi, vous voyez ? Regardez derrière tous les journalistes confinés qui assurent les plateaux de chez eux, vous voyez ? »

J’ai utilisé, pour joindre quiconque, la totalité des outils de communication du XXIe siècle et j’ai échoué à communiquer. Je n’accuse jamais les outils, je ne suis vraiment pas le genre, j’adore le numérique et je suis au fait techniquement avec mon époque. Donc, de deux choses l’une : ou je me suis leurrée sur moi et je mérite de recevoir un silence total depuis 16 ans, je suis réellement sotte, vaniteuse, bornée jusqu’à avoir préféré mourir à petits feux et réduire ma propre vie au minimum pour garder ma production en vie, elle, je suis peut-être paresseuse à avoir choisi de produire ce qui reste du domaine du loisir pour la société au lieu d’abandonner mes jobs en libéral ; je suis peut-être folle et je sais cacher mon jeu ? Ou bien, personne n’a jamais compris ce que je voulais et ce que j’avais fait et, ne comprenant rien, m’a ignorée le plus volontairement, négligeable, « encore une qui se croit », encore un auteur qui « qui se croit », et toute la série de « qui se croit », ultra-connue, qui assure, d’ailleurs, à l’édition, à la culture et aux médias, dans un rapport d’envie aigre, une lice.
Je ne suis pas assez folle ou stupide, par contre, pour croire que ceux que j’ai tenté de joindre se soient sentis dépassés par ce qui menaçait de leur arriver dessus si jamais ils acceptaient de me rencontrer. Pour ça, il aurait fallu qu’ils aient au minimum l’intuition du contenu de ma production intellectuelle et littéraire. Or, si elle existe, c’est bien parce que personne n’en a seulement le soupçon, et ce depuis des décennies.
Ça, c’est mon propre labyrinthe : je ne peux contacter personne en espérant qu’il comprenne ce que j’ai fait. Je ne l’ai jamais demandé en y croyant, d’ailleurs. Je n’ai jamais contacté personne, « intellectuel » ou non, en espérant être « reconnue ». Les intellectuels référencés actuels, les personnalités de la culture, n’ont pas atteint un stade adulte de pensée analytique et d’implication de cette pensée. Je faisais appel à eux en espérant, par contre, qu’ils puissent se dire « ça, je ne l’ai jamais vu », « jamais entendu ». Je voulais un simple doute. Je voulais qu’on soit intrigué un instant suffisant. Quoi qu’il en soit, personne ne peut plus dominer ce que j’ai fait, depuis le premier jour. Je suis allée trop loin, trop densément, ma matière produite est trop massive. Je ne peux demander à personne de s’y coller et tout absorber. Elle n’est même pas là pour ça.
C’est un espace, à présent.
Le paradoxe de ma production, c’est que si elle sera un bloc tombant avec fracas devant les limites de ceux autorisés à penser aujourd’hui, ceux qui ont les micros, les tribunes, les plateaux, la politique, la sociologie, la philosophie, les conférences, l’enseignement, pour la société large, pour n’importe qui d’autre, elle sera un océan à horizons, évident.
Comment des produits les plus complexes ne vont pouvoir être compris que par ceux qui ne peuvent prétendre à une intellectualité forte, à l’analyse lourde, ni user d’une culture en partitions sur le bout des doigts ? Parce que nous sommes en France, en 2020. « Ceci explique cela. »

La complexité de ce que j’ai fait est une double révolution, de fond et de forme, et la part analytique est gigantesque, les concepts qui en sont nés inédits. Mais j’ai présenté l’ensemble d’une façon qui le rend accessible à strictement n’importe qui. (Cendrillon à part), mes textes peuvent être lus soit sans la moindre culture soit avec un bagage massif de références. J’ai été lue plus par des personnes sans lettres que par des lecteurs aguerris ; c’est inquiétant, c’est effrayant de n’être plus sûr de sa petite connaissance, d’être face à un auteur qui a lu, énormément, qui emporte avec elle une culture visuelle énorme, qui pense vite et à vif, du premier au trentième plan présentés et qui assure de la conscience totale de sa structure, et qui, surtout, n’écrit pas pour elle, jamais, mais pour le public. Il faut admettre que la concurrence intellectuelle est impossible et se contenter d’une alliance ou de rire d’une complicité inexplicable, il faut donc une conscience de la création assez intense, une ouverture d’esprit, de l’élégance et il faut tenir debout dans sa propre vie « adulte ». Ceux qui comprendront que la compétition est sans intérêt, sauront reconnaître dans la seconde qu’il n’y a rien, dans mes textes, qu’un don au public, toute une énergie dédiée pour son plaisir, sa protection et sa défense. Ceux-là sauront que je ne me vois que comme obligée aux, et garante des indépassables monstres avant moi, que je sais que prétendre les récréer, les doubler, est une folie, qu’on ne peut que tenter de les transmettre, selon son époque, que le challenge et le job d’un auteur sont là, pas d’écrire son petit roman en peinant beaucoup, et avec « émotion » et « sincérité », avec une écriture « ciselée » et « solaire ». Par pitié. Je n’ai jamais cherché comment écrire une idée ou une phrase en 12000 pages, je n'ai jamais pensé « style » de toute ma vie.

La masse que j’ai produite est réellement un problème à gérer, je le sais. Elle est déjà du « Temps », elle en demande, mais elle en rend aussi. Quand mon premier roman est sorti, sa masse l’a évidemment desservi immédiatement. Pour la simple raison que tout le monde, dans le milieu, savait qu’on ne pouvait pas faire dire n’importe quoi à un livre pareil. Il pouvait y avoir n’importe quoi dedans. La seule solution était de le lire. C’était beaucoup trop, je le savais, c’était prévu. La masse de ce roman est incompressible. Personne ne s’en est par contre inquiété. J’ai entendu que j’étais graphomane ou bipolaire, pour expliquer cette longueur, mais personne ne s’est demandé si, par hasard, ce n’était pas la littérature qui demandait cette masse : parce qu’il y avait des décennies à rattraper. Personne n’a vu cette masse en imaginant qu’il n’y avait aucun choix. Je n’avais pas le choix. Je n’ai pas commencé en me disant : Oh, voyons où vont me mener mes lignes, je vais vagabonder 3 ans à écrire jour et nuit. Je savais où je devais aboutir, la question était : comment j’y vais, et comment je vais mettre ça en forme pour intégrer la démonstration tout en le laissant un roman et lisible par quiconque, sans jamais d’ennui.

Vous pouvez chercher, vous pouvez demander autour de vous, personne n’a jamais rencontré quelqu’un comme moi. Je suis unique pour mon temps, et, depuis des décennies, je n’ai pas existé, pas en France. Je réponds tellement au mythe de l’auteur que je ne le supporte pas. Vivez-le et on reparle de ce qui excite le milieu artistique. Je hais le nom d’artiste à cause de l’utilisation de son mythe. Ce n’est pas que je sois rare, c’est pire, je sais que je n’ai aucun pendant, pas de vivant. Et cette conscience n’a aucune base : je n’ai aucun ego, aucune confiance en moi, je n’ai pas d’assurance. Le montage de portraits de moi, plus haut, n’existe que parce que je regardais l’homme que j’aime, et parce que je me suis filmée et mise en scène en pensant à lui, c’est tout. Sinon rien. Je n’existe pas. J’ai placé ma confiance en moins de 10 personnes, et en lui à présent, si récent, et c’est par eux que je me semble vivante. Je ne souris pas de mes forces, elles m’ont tuée, je ne souris de dons, ils n’existent toujours pas puisqu’ils doivent aller à une société, pour elle. Je n’ai que ma conscience, je n’ai que l’arrogance de n’avoir jamais déçu le diable et il ne s’est jamais lassé de m’inventer des chutes.
Dans une société, comprendre qu’on n’a pas d’équivalent, ça n’aide en rien à se mettre en valeur, il ne s’agit pas d’ « originalité », ça ne donne aucun pouvoir, au contraire : en permanence on est seul. Et presque face à tous les éléments de la vie. Inclassable, sans référence, sans comparaison possible. Et si on avance, en plus, sans la moindre reconnaissance, avec pour seule explication « je ne peux pas être reconnue, c’est pour ça que je vais l’être, d’ailleurs. » : c’est perdu.
Dans mon cas, il n’aide pas non plus que, justement, je ne sois jamais tombée dans le costume, ni que, de ma seule vie, j’ai cherché une exubérance quelconque pour être « visible ». La totalité de ma production repose sur une connaissance pratique, physique, du réel. Mes registres sont sans limites, et je n’ai moi-même aucune limite : aucun sujet ne va m’effrayer, je peux écrire tout et l’exprimer via toute la gamme humaine, par les sens, par l’âme, ou le plus crûment et physiquement. Sans limite, ni de sujet, ni à l’écrit. Et sans limite non plus à regarder même terrorisée la réalité la plus épouvantable, où qu’elle soit dans le monde. Je mets des semaines à m’en remettre, et ça ne me quittera plus jamais, mais je m’offre ainsi de ne me cacher de rien, ni personne. D’où la fragilité et une assurance très dégradée au fil du temps. Le choc permanent avec le réel, incontrôlable, n’immunise pas, il brise, déchire et ronge et rouvre. Il attriste. Il attriste. Je peux voler haut, je sais toujours où est le sol et je refuserai à jamais de l’oublier. Le populaire ne peut pas, en voyant une personne hautement accrochée au réel, sans personnalité virevoltante, boucles d’oreilles chantantes, éthérée se pâmant sur la poésie de ses propres lignes, parvenir à admettre qu’elle soit « auteur ». Visuellement, il lui faut plus, plus de bizarre, plus de décalé, moins de comme lui, en tout cas. Les seuls qui ont reconnu autre chose de moi, juste en me regardant, sont les hypersensibles, les lucides, les cœurs les plus admirables de tolérance. Ceux-là sont quelque part encore plus rares que moi et ils ont mon admiration, mon étonnement, et ma fascination, même. Mais ce n’est certainement pas à eux de se battre pour moi. Jamais.

Blanc a été publié très exactement parce que l’éditeur n’avait aucune idée de ce qu’il était en train de faire et ne l’a jamais lu. Le manuscrit de Blanc avait été refusé, parfois avec lettre d’insultes à l’appui, par toute l’édition parisienne.
Chez le même éditeur : 4 romans, un essai, (il y a un autre essai ailleurs). Mon éditeur m’appelait son « petit génie », qui méritait une vie « de luxe et de princesse », il voulait tout pour moi, et il avait besoin de sa dose de génie, tous les jours, pour lui seul ; il m’a bouclée dans une geôle de torture mentale, à me faire patienter, jusqu’à ce que j’en meure presque. Depuis lui, je n’ai plus approché personne à Paris. Et à cause de lui, je ne serai jamais plus seule avec quiconque si quelque chose de ma vie est en jeu. Il a ajouté à mon mythe, mais il a publié Blanc, Méduse 1, Méduse 2, Ci-Gît Paris, et Ariste. Et quand ces textes seront « lus », que quelqu’un ait encore le courage d’aller le chercher en enfer. Il a publié Blanc.
Je veux ça, d’abord, qu’on comprenne à cette si courte affirmation « Il a publié Blanc », l’horreur que j’ai vécue. Je me souviens de chaque seconde, chaque mot, chaque regard, de l’édition aux médias, je me souviens de chaque angle des 5 ans entre Blanc et Ariste. J’ai « forcément » une mémoire épouvantable. Je suis dangereuse, avec ça. Je fais rarement d’erreurs, aussi, si je dois me souvenir. Il n’y a pas deux versions à ma vie, il n’y a pas d’avocat si je commence à accuser : je gagne. J’ai gardé ma vérité en vie, et celles de mes textes jusqu’à ce que je trouve comment récupérer mes droits et retrouver leur liberté donc la mienne. J’ai sauvé ma vérité, je n’ai rien fait mentir de mes textes. Mais je n’ai aucun choix : ça doit repasser par l’économie concernée, ses professionnels, pour atteindre le public, en France et internationalement. J’ai écrit en langue française, je n’ai pas les moyens de gérer une traduction d’élite pour tenter l’aventure à l’étranger. Définitivement, et avec logique, et même, et peut-être surtout, au XXIe siècle, mes textes doivent repasser par le « livre » et donc son industrie. Qu’ils soient capables de toutes les autres formes à venir n’est déjà plus un problème, ils les avaient devancées.
 
Je connais par cœur le milieu de l’édition, jusqu’aux imprimeurs, fournisseurs, diffuseur et distributeur. Je connais par cœur Saint-Germain, Paris. Je connais par cœur les médias. Je connais les « écrivains », leurs livres, leurs attachées, les salons, les journalistes et critiques. Et tout ça peut poursuivre sa vie, ça n’a jamais rien représenté pour moi, pour rien au monde je ne veux faire partie de ça. Rien. Ni de près, ni de loin. Et je mettrai ce qu’il faut d’intermédiaires et de protection, de distance, entre ça et moi. Il est hors de question que ça me mette à mort une nouvelle fois.
Je ne veux rien de ce milieu, sauf son absolu : passeur entre moi et le public. Je ne veux pas de petite gloire, de dîners, de plateaux, de radios, de réseaux, je n’ai besoin d’une reconnaissance que pour en obtenir les moyens de poursuivre ma production, avec réalisme, sur trois lignes : littéraire avec des fictions, intellectuelle, et esthétique avec l’adaptation en longs métrages numériques de mes textes. Je ne joue pas. Aucun code ne fonctionne avec moi. Réellement aucun. J’ai traversé une première fois la totalité du monde culturel sans plier, d’accord j’ai failli y rester, mais je n’ai pas cédé. Je n’ai jamais négocié avec une posture, je n’ai pas tenté de flatter, je suis trop haut, trop loin, trop à part. Ce que j’ai avec moi, dans ma main avec mon dessin inné, ou par culture, par connaissances classiques, par ma formation, mes expériences, et une recherche colossale en littérature, est inaliénable et ne peut pas s’osmoser avec ce qui existe.

Il va falloir décider si cette osmose impossible doit justifier que je n’existe jamais. Parce que ce « jamais » est impossible. Si ce n’est pas moi, maintenant, ce sera un autre moi, dans des dizaines d’années peut-être, mais la même chose. Ce sera éternellement la même chose : une production totalement indépendante de l’existant.  Une révolution. Le suivant ne saura pas que j’ai existé. Il se dira : mais comment c’est possible que ça n’ait pas eu lieu « avant ». Moi, je suis par contre certaine que ça n’a pas eu lieu, je suis la première ; il n’y a pas d’œuvre inconnue dans les 50 dernières années qui aient déjà ma configuration. Mais je ne serai pas la dernière si je dois rester anonyme, si ce que j’ai fait ne sert jamais à rien, à personne. Donc, même si un jour je devais abandonner, je sais que je serai reproduite, à l’identique. Je plains seulement celui qui devra le faire, seul, je sais ce qu’il va traverser. C’est immonde. Immonde.
C’est inexorable : rien ne peut plus se produire sur la base existante à part une infinie répétition, s’affaiblissant terriblement, et qui depuis longtemps est sans intérêt pour le progrès de l’Art. Le cas s’est déjà produit en histoire de l’Art, ça a mis le temps qu’il fallait, mais il y a au final toujours eu un décrochement qui n’était plus miscible dans l’existant qui était toujours alors une dégénérescence d’un autre décrochement. C’est ainsi, point. Kant et Hegel arrivent même à être d’accord là-dessus. Et évidemment chaque « artiste » qui savait ce qu’il était en train de faire à l’encontre de ses contemporains en était conscient. Je suis loin d’être la première à avoir monté quelque chose à part. Le problème est que l’époque rende la logique de cette indépendance, alors même qu’elle a une essence historique, illisible à cause des presque 100 dernières années de l’alliance artiste-critique. Mais j’ai aussi dû résoudre ce problème-là puisqu’il fait partie intrinsèque de la révolution.

Je suis la première femme, de toujours, à avoir produit une telle masse littéraire et esthétique, mais ce n’est pas un argument que j’utilise sans serrer les dents, d’abord par pudeur, ensuite parce que moins féministe que moi est difficile. De toute ma vie, jamais être une femme ne m’a apporté autre chose que des fronts, de la souffrance, du malheur. Et les efforts que j’ai dû fournir ont été démultipliés jusqu’à l’épuisement « à cause » de la libération de la femme, certainement pas de l’« Histoire des hommes ». Cette analyse est dans ma production. Je n’en veux pas aux hommes, ils ont l’Histoire avec eux, ce serait vain, niais, et stupide. Mais aux femmes ? Les femmes n’avaient que leur histoire à construire, et pour la faire, elles ont démoli les femmes. Aucune femme de ma génération ne s’en est tirée indemne, et seules les plus sottes auront cru que l’égalité leur apporterait quoi que ce soit. C’est un sujet immense, la moitié de la planète est concernée, donc l’autre moitié aussi. Je ne me suis jamais battue et je ne me battrai jamais pour les femmes, pas « seulement », toute ma production est construite au travers de la recherche d’un « équilibre » entre les sexes, sûrement jamais d’une égalité.
J’insiste quand même sur le sujet, parce que si quand je me retourne je sais quels sont les auteurs derrière moi, aucun n’est une femme. Et j’ai passé en revue les actions des auteurs féminins consacrés pour finalement m’empêcher non seulement d’être une femme, un auteur, mais presqu’un être humain. C’est effroyable ce que les femmes ont fait du monde, celles des élites, évidemment, toutes les autres sont leurs victimes. Cette version de la libération de la femme est universelle mais unique : je suis la seule à l’avoir analysée et à la proposer. Ma défense de la femme est sans précédent, et « contemporaine ». Donc évidemment, je me détache totalement de toutes les femmes des élites, de la culture, qui avancent avec leur vulve en drapeau depuis 50 ans, à demander une égalité basée sur leur sexe. C’est pour moi nul et non avenu. Elles me crispent littéralement, et je suis violente avec elles. Elles arrivent à me faire perdre mon rire, et ce n’est pas la bonne carte avec moi.
Dans l’état actuel de la progression du pouvoir des femmes, avec la configuration mâle du monde, si quelqu’un peut biaiser le flot avec d’autres arguments : ce sera forcément une femme. Plus aucun homme ne peut se mettre devant elles à part des brutes. Elles ont vraiment tout gagné.

Je ne suis ni activiste, ni politique. Ce serait un non-sens total face à ma production. Je suis analyste et conceptuelle, je ne peux pas m’engouffrer dans une seule thématique et la croire, naïvement, viable, sans qu’elle soit dans un « tout » conséquentiel avec lui. Gérer la totalité, intellectuellement, est effroyablement complexe à présent : il faut, en plus de l’incompétence, négocier avec toutes les tendances à la monothématisation, et on se retrouve exclu de tout débat parce qu’avant tout on définit qu’il n’y a pas débat. Cependant, j’ai pris la parole, même non entendue, pour le mouvement Gilets Jaunes, et je ne le lâcherai pas. C’est dans les PUCKs, sur YouTube. De même, ma défense du mouvement est sans précédent, sans modèle, et sans ce qu’on imagine de l’intervention d’un auteur dans une « cause », parce que ce n’est pas une « cause », mais encore une fois : la société, la culture, le monde intellectuel n’ont plus aucun moyen pour le définir. C’est un drame, pour un intellectuel, le mouvement Gilets Jaunes. Ça aurait dû arracher le cœur de tous ceux qui se prétendent apparentés à l’Art. Toute ma production défend dans son ensemble la société, et ça passe par une mise en accusation terrible. C’est la réception, par l’État, par les intellectuels et par défaut, par la société, qui m’a poussée à ma série PUCK ; il fallait réellement que je me sente profondément blessée pour eux pour que je passe sur ma terreur à me mettre en avant. Il fallait vraiment que l’injustice soit inconcevable pour que je prenne sur moi à ce point ; que je sache que toutes limites étaient dépassées effroyablement, dangereusement.
Je peux écrire et soutenir et défendre coûte que coûte la société même quand de tout d’elle elle n’a œuvré que pour me détruire. Je ne peux pas avoir la moindre envie de me venger d’elle, pas en sachant pourquoi elle a agi ainsi. J’ai été vraiment préservée de me retourner contre mes semblables, je me suis détruite moi à la place, d’ailleurs. C’est ça, le véritable sens du mythe réduit à l’état de comédie pathétique, celui de l’Albatros. C’est l’inverse de ce que tous les « artistes » miment si fort qu’ils y croient et m’ont mortellement empoisonnée, au propre, de leur comédie sur plus de 100 ans. Tout est affaire de conscience de soi et conscience de sa production, et donc conscience de la société et de l’époque dans laquelle on vit. À partir de là, vivre à part est de l’ordre du choix. Je me suis donné les moyens de cette lutte : je me suis dématérialisée, au propre. J’ai réduit tout ce qui était possible et j’ai quitté la société. Je suis réellement devenue numérique, et une illusion existait qui ressemble à une personne. Là non plus, je n’avais pas le choix. Et la pression de la société pour me faire rentrer dans le rang ne s’est arrêtée, de lassitude, qu’il y a 5 ans. Ne rien avoir est facile et n’est en aucun cas un problème. Le souci majeur, c’est tenir. Seule. Je n’ai jamais connu le doute pour ce que j’ai fait. Jamais. Ça aide. On ne peut pas se considérer chassé, abîmé, violenté …parfois si, si, mais conceptuellement non. Et la difficulté est grande de ne pas entretenir un rapport malsain avec la société, en la pensant son bourreau, de ne pas s’imaginer martyre, de refuser cette idée simple, condescendante et trop facile. Beaucoup trop facile. Il faut pour ça considérer que la société ne rejette jamais, pas celle d’aujourd’hui. Ce qu’elle fait, c’est rendre l’arrachement d’elle une épreuve inouïe. La force qu’on met à lui échapper est incroyable, la confondre avec un « mal » qu’elle ferait est l’assurance de se leurrer sur soi, sur elle, et donc sur une production.


Je connais l’édition, donc, de a à z, et même ce qu’elle ne veut pas qu’on sache sur elle. J’ai été de l’autre côté, même dans les lignes de compte ; jusqu’à ce délicat problème qu’est l’argent qui, évidemment, n’existe pas, je pense pouvoir m’adresser à elle sans diplomatie. Je n’en avais pas avant, il n’y a rien qui me l’aura enseignée.
En France, les éditeurs ne publient que ce qu’ils dominent, ils ne peuvent pas faire autrement, mais c’est l’assassinat du progrès esthétique et intellectuel. Ils ne sont pas extraits des tendances, non plus, et ils font avec le milieu entier : ils savent sans le dire jamais qu’il repose sur une alliance de fausseté, d’hypocrisie et d’une médiocrité qui ne les fait pas rire : ils ne la voient plus. Le Nouveau Roman les a tués, et ils l’ignorent. Parce que ce n’est pas leur job de le savoir. C’est le mien. Et puisque personne n’a voulu considérer sa place stricte, dans le rapport éditeur/auteur : il y a toujours des éditeurs, de plus en plus, d’ailleurs, mais il n’y a plus d’auteur. Il y a même des éditeurs qui sont auteurs, comment ne pas soupirer à ça. Je ne sais pas ce qu’est un éditeur, je ne vois pas à quoi il sert. À moi, rien. J’ai besoin d’un directeur de maison d’édition, pas de son personnel sous cultivé à rewriting et baby-sitting, je laisse ça en béquille aux autres.
Moi, je suis contemporaine. À quoi ? C’est le point d’orgue.
Je ne cherche pas à rendre compréhensible cette vision du milieu de l’édition. Je veux juste qu’il considère qu’il puisse être regardé comme il le mérite. Il a créé des normes, littéraire et formelle, jusqu’à imposer l’épaisseur des romans. Il a mis au point des carcans brisants, il a tout fait pour éloigner et détruire ce qui le remettait en cause sans réfléchir un instant que sans cette remise en cause, d’abord : il n’existerait pas, mais ensuite il perd l’essence de son rôle et sa dignité. Il a tout accepté de l’intense dégradation de la langue, empêchant d’une part son renouvellement, et d’autre part l’intégration de sa propre époque pour la faire vivre. C’est infini, les dommages causés par l’édition, et elle en ignore tout.
C’est dans Blanc, aussi, fatalement. Mais ce n’est pas pour ça qu’il a été rejeté, quand il était un manuscrit puisqu’il n’a pas été lu, c’est parce qu’il ne « respectait » pas les lois, les dix premières lignes suffisaient à le comprendre. Et même quand il a enfin été un livre, et après quels sacrifices de ma part, on a trouvé dans un studio de France Info à me le balancer avec mépris, avec ces seuls mots : « Il y a des lois, en littérature, vous ne les respectez pas, c’est n’importe quoi. » « N’importe quoi », ce que j’ai le plus entendu.
« Des lois en littérature. »
Joyce a écrit Ulysses il y a 100 ans et on me parle de lois en littérature ? Je me suis battue avec l’édition de bandes dessinées qui ne voulait ni du manga, ni de Photoshop, braquée sur la bd belge, et 10 ans après : le manga explose en France, pas trop tôt, et 5 après on me parle de « lois » en littérature ? De problème de longueur quand on en est au numérique ? De coût en papier ? Et pas UNE SEULE FOIS de la création ? De sens ? De la raison seule de la conception d’une production ? J’ai dû me battre contre l’encrage à la plume, la disposition des vignettes, écrire à la main contre X-press, et ensuite sourire à Indesign et son illusion, une rotative arrêtée parce que le conducteur ne comprenait plus ce qu’il voyait passer : c’était Blanc, le dos carré collé cousu, la place dans des rayons de librairies, le stockage, du manuscrit à la livraison des pdfs, à sa façon de se casser la gueule des pupitres de présentation des émissions culturelles : Blanc n’a été qu’un problème « matériel », extérieur, poids, épaisseur.
Mais je comprends qu’un livre qui n’a pas de titre et pas de 4e de couv perde tout le monde.
C’était prévu. Tout était prévu. Je ne pensais quand même pas que ça se passe autant comme c’était prévu. La haine que j’ai connue a subi des mutations avant de gagner mes lignes. Mes textes sont hors de moi, ils peuvent vivre éternellement sans moi.

Un éditeur ne peut pas me « reconnaître », me « re-connaître ». Il faut qu’il admette quelqu’un et sa production qui sont externes à son radar, à ses habitudes, à son expérience, à l’histoire de l’édition française. Le mythe de la « découverte » d’un auteur, avec moi, ne peut pas être plus terrassé et réduit en poudre. Donc ce n’est pas avec cette chansonnette-là germanopratine qu’un dialogue est possible, ni une communication. Je sais que ça fait tomber une grande part d’esbroufe et qu’ensuite une conversation pourrait sembler d’une grande sécheresse avec un rapport à l’économie et la sociologie désespérant. Je sais que le XXe siècle a tout fait pour désincarner les « artistes », ça s’explique facilement : il fallait physiquement, visuellement, pallier l’absence d’éther des œuvres, mais un auteur n’est pas sa comédie. Sinon : pas de littérature.
Je m’impose et cette fois, c’est moi qui décide des règles. Je crois que c’est à prendre, parce que le laisser va réellement poser dans l’avenir un problème historique démultiplié.

Toute ma vie, j’ai vu le monde artistique jouer à l’Art, jouer à l’« artiste », ne plus en pouvoir de se décrire, de vanter sa sensibilité, ses antennes, son grand cœur, son engagement, son « regard », son corps d’écorché. L’allure d’un de ces manèges, avec des autotamponneuses se rentrant gaiement dedans, jusqu’à s’étourdir. Et quand j’apparaissais, je pouvais entendre les crissements de frein, et la place se vidait. Soudain, ce qui enchantait tant disparaissait. On m’en a voulu, même, jusqu’à l’agression, de ne pas jouer le jeu et couper la musique. C’est gentil de se dandiner habillé en lézard, mais je suis un dragon, il n’y a pas de costume à ma taille et j’ai tendance à les cramer par mégarde et ennui.
Je sais pertinemment que parler d’Art, d’une puissance créative, d’ouragan, de griffes, de crocs, d’ailes et d’écailles au lieu d’une « petite pluie fine transparentant une robe blanche » fait ricaner soudain tout le monde. L’essence même à laquelle tout le monde roule dans le milieu culturel à Paris n’a jamais le droit d’être inflammable. Jamais. Ça ne peut pas exister. Chacun pense que ça ne peut pas arriver, finalement. Et que si on se prétend d’une autre race que la totalité, c’est de l’orgueil, c’est de la comédie, c’est une posture. Oui, mais non. Il y a une raison aux mythes. Une raison à leur éternité.
Le petit rêve de chacun, dans le milieu artistique, ne tient que s’il reste un rêve et que sa réalité ne peut exister, ou elle dénoncerait la petitesse du rêve, ou elle répandrait la honte, ou soudain, une hiérarchie devrait s’avouer. On veut bien des grandes histoires d’auteur de génie, à condition qu’ils soient morts et un script pour Hollywood. Et on adore, d’ailleurs, que de leur vivant, ils aient mal fini. Ça, au moins, ça prouve qu’ils avaient du génie. Mais que ça menace d’arriver dans son propre présent ? Ça, c’est une autre histoire. Que ça ne soit pas du roman, mais un stupide « réel » ? Ça, c’est déjà plus emmerdant. Impossible de la prendre de haut, ni sur les côtés, ni avec ironie, cynisme : exclu. C’est, je le sais bien, super chiant. Plus de filtres, plus de codes, plus de théâtre, plus rien. Plus rien. Moi, ma production. Qui veut rêver encore ? Qui tient à maintenir son illusion ?

J’ai vécu une lost decade, sans abandonner. Il n’y a plus rien autour de moi, mais je n’ai pas lâché. Vous avez un immense avantage qu’aucun que j’ai essayé de joindre pendant 10 ans n’a eu : c’est trop tard.
Il y a moins d’un mois, un homme est apparu de presque nulle part, arrivé par ma production jusqu’à moi, et évidemment de sa propre vie jusqu’à elle. Il a dit : c’est fini, on s’en va, je prends tout, je me charge de tout, on part. J’ai dit oui, je n’ai pas eu à réfléchir.
C’est tellement fou et évident que je crois que les étoiles s’en sont mêlées. Et le diable, aussi.
Et nous allons partir, dans le monde, et ça vaut une disparition. Je n’ai plus de vie à attendre, c’est la différence entre cette lettre et tout ce que j’ai tenté avant. Je n’ai plus qu’à me battre pour ma production, celle existante, et sa suite. Je crois que c’est le mieux et le pire qui pouvait arriver. Le mieux pour elle, le pire pour ceux qui se mettront encore en travers de l’avenir de ma production. Moi, je suis à l’abri, à présent. Je suis protégée. Je sens de jour en jour le temps reprendre forme humaine, je ne suis plus seule et un homme va faire barrage de sa seule présence, de sa seule vie, de son seul choix, sans une seule hésitation. Il m’embarque, pour que je sois libre et aimée : c’est fini. Il s’est avancé avec la proposition la plus ajustée possible à ma vie, à qui je suis, à ce que j’avais gardé d’espoir en sachant que ce serait ça ou jamais rien et le rien ne me faisait pas peur du tout. Moi, je n’allais plus durer très longtemps, il est arrivé à temps, réellement à temps. C’était limite. Et il n’est pas une de mes créations, son indépendance est totale. Il est inaccessible à mon imagination, il est réel et le sait. Je vais en être incrédule encore longtemps, mais depuis je suis calme. Ma terreur s’efface. Le mur devant moi, tant d’années, je suis à présent dessus.
C’est fini. C’est trop tard.
J’ai vraiment tendu la main, comme une mendiante, presque 20 ans, j’ai vraiment, vraiment, tout tenté pour attirer l’attention, maintenant, tout est à lui. Il ne le voit pas en propriétaire, mais moi si. J’étais là, j’ai été là, des années et des années, j’ai crié, j’ai hurlé, j’ai supplié, je me suis battue, échappée, j’ai envoyé des bouteilles à la mer à en combler l’océan, je n’ai pas cessé, j’ai résisté, et résisté et résisté, j’ai serré les dents, j’ai vraiment été torturée, niée, oubliée, je me suis détruite, plusieurs fois, je me suis relevée de tout ; mais même quand j’étais la plus faible, personne, jamais, personne n’a pu approcher de ce que j’avais fait, par contre, sans recevoir un coup. J’ai préservé l’intégrité absolue de ma production, je l’ai même protégée de moi et c’est ça qui a été la pire épreuve.
Et à présent, c’est fini.


Je ne vais pas terminer sans un mot sur la situation corona/confinement. J’ai écrit cette série : Corona Propaganda, sur mon blog Mediapart, que j’ai ouvert parce qu’il n’y a pas beaucoup de moyens de mettre en ligne des articles, mais sans la moindre affinité. Il n’y a rien que j’ai écrit qui a son doublon, nulle part. C’est le cas pour toute ma production, mais cette série a son importance autre : elle doit impérativement venir équilibrer ce qui a été répété avec une uniformité monstrueuse. Je terminerai la série de toute façon par une analyse du rapport au Temps de la part de la société. Je veux qu’existe cette preuve d’une autre version de la vision de la « crise ». Je ne reviendrai jamais de l’effroi que m’a donné la société. Jamais. Et encore une fois, heureusement qu’on est venu me chercher pour m’en éloigner et que je me sens déjà hors d’elle. Je peux et je vais continuer d’écrire et de penser la société, mais vivre au milieu d’elle ? Non, plus jamais. L’état qu’elle a rejoint en quelques heures, sa perte de logique, sa négation de ses propres connaissances même scolaires, sa passion de perroquet décervelé pour les médias, sa façon de coller à la dernière seconde, de ressentir ce qu’on lui disait de ressentir, de voir ce qu’on lui disait de voir et jusque dans sa critique de la situation : ne suivre que le sujet du jour ? Faire des queues, le regard bas, qui valaient celles devant les pissotières en pleine nuit il y a des décennies ? Non, non, non. Plus jamais. Elle est parvenue à s’affirmer dans son totalitarisme. Ça, ça va, je l’avais analysé il y a 20 ans. Mais le voir ? Le voir ? Tout autour de moi, à cette échelle-là, réellement matérialisée, figée ? Comme une fiction absurde, comme je ne pouvais l’imaginer qu’interprétée symboliquement ? Non. Non. Non. Elle s’est humiliée devant moi et m’en a donné une honte torturante. Elle s’est découverte, m’a donné raison à un point que je peux regretter, mais je ne peux pas continuer à la soutenir en l’ayant sous les yeux. Je ne vais jamais oublier, je le sais, ses regards, ses mots, son avidité à croire que ce qui n’avait aucune preuve. Elle s’est laissée avilir et n’a pas lutté, même en pensées. Elle m’a inspiré de la haine, de la colère et presque de la violence, mais comme d’habitude, avant tout, elle m’a blessée, encore une fois, la dernière fois. La honte qu’elle m’a donnée. La honte. La honte. Il vaut mieux la haine.
Autre chose s’est produit : à voir « vie » et « mort » côte à côte partout, « avant » et « après », ce qui se croit un droit à écrire a foncé si fort dans le piège que j’en ai été glacée. Le nombre d’articles et de tribunes, d’intervention, qui se sont emparés de ces extrêmes en les coupant de tout pour jongler avec et balancer des inepties sans épaisseur mais d’une dangerosité sans limite ? C’est horrifiant. L’étau intellectuel est à présent tel que je ne peux plus rien passer entre ses plaques. Plus rien. J’ai la taille de mes textes et leur résistance de titane, leur stockage d’énergie en graphène, leur endurance, pour étendre à nouveau les axes du sens et lui redonner ainsi de l’air pour longtemps, mais là, je ne pourrais pas passer une seule page de papier bible.
Je n’ai pas été surprise, je connais le niveau des penseurs et des écrivains, mais j’ai été quand même affolée que même à se relire, la bêtise infantile de leurs arguments ne les ait pas choqués un peu. Ni personne. Cette solitude-là devant tel spectacle, je n’en peux plus. Je ne suis pas la seule, loin de là, à la ressentir, mais je crois que je suis la seule à en traverser le filtre des textes, à mesurer leur trahison, et c’est hersant.
Cette société-là ne doit pas rester seule, qu’elle le sache ou non, qu’elle lise ou non. C’est un coup d’État que je mènerais si j’étais autre, et sans pitié. Mais je ne peux que ce que j’ai produit. C’est éprouvant de comprendre que des objets vivants sont à la frange de devoir servir d’archives, que ce que j’avais prévu qu’il arriverait est arrivé, que j’avais les moyens, il y a 16 ans, d’introduire tout un autre modèle de pensée et que j’ai dû battre en retraite à cause d’un logo à la place d’un titre. Au XXIe siècle. Mes textes peuvent résister à tout mais ils n’auront même plus à résister au broyage. Ils peuvent vivre aussi infiniment sans moi, ils ont ma confiance absolue. Par contre, moi, je ne survivrai jamais à la France d’aujourd’hui. Jamais. Je serai là, mais rare, prudente, et protégée.

Je veux la nouvelle publication des ultimes versions de Blanc, Méduse 1, Méduse 2, Ariste, Ci-gît Paris.
Je veux la publication de Cendrillon et d’Éléka.
Je veux la publication des Inktober et de Corona Propaganda.
Je veux la suite de ma production, après la vente des droits à l’étranger.
Je veux poursuivre mes recherches, mes analyses, développer mes concepts.
L’ensemble uniquement à mes conditions.

Je ne veux pas bouger une poussière de Paris, je veux une nouvelle ère, et Paris fera ce qu’il veut, ou ce qu’il peut, je m’en fous. Il faut une nouvelle ère, c’est sur-urgent pour l’enfance et les illettrés de la société actuelle, et de toute façon irrémédiable. Je l’ai dit : si ce n’est pas moi, ce sera le même que moi.

Je veux un « oui » ou un « non », et je ne lâcherai pas avant d’avoir l’un ou l’autre. Sachant que le « oui » découvrira comme la simplicité et le réalisme froid de mon expérience et donc mon comportement peuvent rendre tout limpide, rapide, facile, et sachant qu’un « non » devra se justifier, si ce n’est devant moi, devant l’avenir.


À plus tard ?

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JEUDI 30 AVRIL 2020


CORONA PROPAGANDA | À OLIVIER NORA | 2. 43-44-45/X

J’ai un délai de 12 jours. Je ne vous écrirai pas tous les jours parce que j’ai autre chose à foutre, mais j’écrirai suffisamment pour démontrer mon avance. Passés les 12 jours, je me passerai de l’écrit, je ne sais pas encore comment ni quand. Mais quand j’ai dit que je ne lâcherais pas, je ne lâcherai pas. Jamais. Le temps s’écoule autrement pour l’édition et pour moi, le mien évolue.*

Le temps du confinement n’a pas été étudié concernant ses conséquences sur la société, et jusqu’à la société des médias, ni en France, ni ailleurs. En France, il a influé pourtant, par blocs de 3 jours, et ce qu’on rapporte de ses effets, publiquement, est pour commencer le plus souvent archifaux, ensuite, au mieux, superficiel et anecdotique. L’invisibilité muette de la société, l’inconnaissance totale de sa matière physique, morale, intellectuelle, psychologique, générationnelle, ne permettent pas à ceux qui se croient ses observateurs d’analyser quel façonnage le temps du confinement impose aux êtres, non seulement dans son propre temps, mais dans le temps réel de vie de la société qui n’a rien à voir. Le temps sociétal sur les 50 dernières années étant lui-même nié et laissé à l’abandon, comme nul et stable, il est encore plus impossible de prédestiner quelle société va quitter le confinement. Pourtant, cette société va se poursuivre et se reglisser en quelques mois dans les mêmes cases qu’elle aura quittées à cause du coronavirus. Elle ne va pas modifier les cases, elle n’en avait pas la force « avant », elle ne l’aura sûrement pas « après », mais elle aura un volume moindre et il y a aura du jeu. Quelque chose va alors venir combler l’écart, dans toutes les professions, partout, et quittant ces cases pour revenir chez elle, la société va importer un peu de ce « quelque chose » et assez vite, c’est certain, l’intégrer à sa vie privée. Tout est prêt depuis un moment, très longtemps, concernant cette matière artificielle de comblement, c’est de place qu’elle manquait.
Et aujourd’hui, la société lui a fait.
À quoi va servir cette matière ? Pas à qui, à quoi ?

Les seuls êtres dans la société qui ont conscience [même s’ils ne le conceptualisent pas et même s’ils ne peuvent pas le rattacher à un discours argumentatif d’élite, et je ne parle pas de « l’élite » d’aujourd’hui, qui ne l’est en rien, mais de celle continue dans les siècles] de ce tassement sociétal orienté ont été massacrés le long de 2019 sous les yeux de tout Paris, sont calfeutrés chez eux, trop fragiles, sont tellement à part, tellement exceptionnels que la société s’en est détournée il y a longtemps, et qu’ils soient tous encore vivants est une grâce faite au monde, alors qu’ils sont tous morts plusieurs fois déjà, dans leur vie. Si le coronavirus n’a aucun système de transmission qu’on puisse stigmatiser en statistiques scientifiquement acceptables, je crois de toute mon âme, alors que toute ma vie m’a démontré le contraire, qu’une seule personne puisse influer sur des dizaines et transmettre de loin en loin un autre système de pensée et de vie. Si rien, jamais, en France, ne permet à ses êtres de déployer leurs pouvoirs, la contamination par le haut et par la douceur et par la brillance de quelques intelligences humanistes, non-activistes, d’une autre vision de l’avenir ne se fera jamais. Jamais. Et un néo-anarchisme devra se créer, activiste et violent, c’est certain, c’est même sans doute en cours. La sortie du confinement va sonner le glas de tous les efforts inouïs, sur des années, et sur 2019, d’une part infime de la population française, incomparable et trop faible qui s’est avancé, que nul ne l’oublie, avec le langage et pas les poings. Elle ne supportera pas ce qui va arriver, pas seule, pas sans jamais aucun relai, pas sans jamais aucun soulagement. Or c’est le rôle d’un intellectuel de la représenter et de tracer une ligne à ne pas dépasser devant elle, de l’armer, et d’abattre de ses arguments tous ceux qui prétendraient la franchir.

Montmartre, puis Montparnasse, le quartier de la Nouvelle Athènes étaient faciles à cerner, chaque lieu à produit pour l’Esthétisme des splendeurs au cœur d’une pauvreté absolue et dangereuse. Ça n’arrivera plus jamais sous cette forme. En 2020, cette effervescence sans précédent dans l’Histoire est éclatée dans toute la France, sous une forme inédite, difficile à reconnaître car il ne s’agit pas d’y être contorsionniste, nain et peintre, réaliste ou poète. Il y a une nouvelle cour des Miracles qui peine même à se reconnaître, mais qui se rejoint à force de preuves et le soutien y est ensuite inconditionnel. On a brûlé sa cathédrale dont Notre-Dame, mais seulement entre-autres. Je ne peux pas la laisser tuer, je vais forcément augmenter en rage à savoir pertinemment ce qu’elle va subir à partir du 11 mai tandis que la société la plus idiote qu’a jamais possédée la France sortira abrutie et éberluée de chez elle, endimanchée, comme elle ne saura même plus s’habiller, trop maquillée, ses cheveux arrangés comme elle pourra, donc grossière, affichant son ridicule, sa pauvreté de mise et de sens. Le spectacle de la remise en liberté de la société sera visuellement atroce et humiliant pour certains regards trop sensibles, des yeux devront se baisser de honte. En quelques heures, elle va dégénérer encore et se figer avec joie, comme réconfortée, amputée comme jamais de son sens critique, incapable de mesurer sa nouvelle paralysie et ce sera irrespirable. Irrespirable.
Il faut que cette version de l’état de la société soit urgemment publique.
Il est hors de question que les derniers mois et ce qui va arriver soient laissés en analyses et descriptions aux seuls médias et au Pouvoir. Hors de question. C’est trop grave, c’est trop épouvantable, ce sera meurtrier, et personne ne le saurait ? Non. Non. Non.
Je ne peux même plus plaider comme il y a 16 ans, ou seulement 1 an. C’est trop tard.

Mes concepts sont à vendre, je suis une profession libérale, pas un artiste, et je sais comme il n’y a que les riches pour croire qu’ils offrent leur production, et que l’édition pour faire croire que la littérature est gratuite. Je coûte très cher, et chaque jour un peu plus cher. Peut-être que je me plante sur toute la ligne, et que mes concepts sont erronés, critiquables, discutables, à rire ? Mais je veux entendre la liste de mes erreurs, les critiques, les discussions et tout particulièrement : je veux entendre les rires. Même si je me plante sur toute ma ligne, l’inédit, la rareté et la non-violence de mon discours a droit de cité, mais si on refuse encore de me donner ce droit, je m’en passerai. Je ne sais pas comment, ni quand, mais j’y arriverai.
Est-ce quelqu’un suit votre compte Twitter, au fait ? Qui fait le tri, chez Grasset, dans tout ce qui peut atteindre la direction ? Qui fait videur pour les fous ? Parce que s’il y a quelqu’un, de l’autre côté de mes écrans, qui est en train de m’ignorer, et de mettre en faute les moyens numériques de connexion, en 2020, je crois que ça m’amuserait plus qu’autre chose, j’ai dépassé depuis longtemps le dépit et ma patience est minérale. Mais j’ai un délai.


À plus tard ?




VENDREDI 1er MAI 2020


Cette société trempée de lâcheté, qui s’agite sans mouvement dans de minuscules vides, sans plus de vocabulaire, incapable de trouver la sortie, tous ses sens perdus, a un marqueur significatif de son état : elle ne peut plus reconnaître, ni rien qui lui ressemble en captation et rendu, ce que l’Histoire a extrait d’elle et nommé « artiste ». Elle ne saura pas reconnaître sa forme contemporaine.*

Donc ce sera à l’auteur de lui préciser, décrire. Et il faudra insister, ré-insister, tenir, endurer, jusqu’à la violence pour se défendre du pire, et comprendre toujours plus « pourquoi » la reconnaissance est impossible, mais ne pas pardonner. Parce que ça aussi fait partie de la forme contemporaine de l’artiste au nom perdu : plus de pitié. L’usure est trop immense et définitive. C’est normal, trop de temps a passé, la production sur ce temps-là est gigantesque. Plus rien ne fait le poids. La solitude et l’inexistence semblent seulement pouvoir permettre de survivre. Et la tristesse même n’attirera aucun regard, même sur des années. C’est ainsi.

Il ne choque personne de considérer Homère, Da Vinci, Michelangelo, Shakespeare, les Rougon-Macquart, Delacroix, ou la Comédie Humaine, Ulysse, les Ghibli. Des hommes ont soulevé le monde entier, presqu’exhaustivement, dieux compris, sont devenus des femmes plus qu’une femme pour les actionner dans leurs lignes avec perfection, se sont même parfois amusés à décrire leur mutation, pour ça, sa souplesse, aussi. Ils n’avaient pas oublié leurs premières années non plus et connaissaient l’enfance avec pureté, malice et une immense froideur aussi pour qu’elle reste vraie et à défendre. Ils connaissaient et connaissent toujours tout : terre, eau, feu, air, et jusqu’à en faire plus tard des zingueurs, des mineurs, des prostituées. Industrie, agriculture, notaires, noblesse, bourgeoisie, peuple, diable, anges, océan, goutte de sueur, dragon et une chiure de mouche. Tout. Tout en une seule production que l’Histoire a nommée œuvre de leur vivant et qu’elle a jugée indépassable et c’est vrai, elle l’est.
Ils existent, ils sont référencés dans le monde entier, étudiés dans le monde entier, traduits et toujours plus adaptés sans céder. Leurs lignes originales échappent en permanence à la critique et à la mutation demandée par des époques très faibles. Ils passent l’oubli des guerres et reviennent de leur échec à les éviter. Ils savent qui ils sont sur des décennies où ils sont au tombeau comme ils savaient qui ils étaient dans les décennies de leur vivant. Ils savaient qui ils étaient au point de pouvoir se battre à l’intérieur même de cette exception et pour elle, avec un réalisme et un esprit pratique, front à front avec le réel.

Alors quoi ? Ces hommes-là étaient réservés à l’Antiquité ? À la Renaissance ? Au XIXe siècle ? Plus besoin d’eux et leur nature ne peut plus exister ? Pourquoi ?
Pourquoi ?
Le monde a tant évolué ? Il sait tout de lui ? Il est poète, savant, et peintre et sculpteur lui-même ? Il se connaît du fond de son âme au bout de ses sexes, et chaque os, chaque muscle, chaque nerf ? Toute son histoire sur le bout des doigts ? Il sait se reconnaître d’un regard lassé et supérieur sans traduction ni renouvellement, dans sa version homérique, hugolienne, balzacienne, un plafond de chapelle, un enfer dantesque ou de Bosch, un tigre vibrant, un corps dans une carapace ? Il n’a plus besoin qu’on l’aime, qu’on le protège, qu’on le prédestine ? Il n’a plus besoin qu’on le rassemble, en son propre temps, et l’analyse et qu’on lui repropose l’ensemble sous un format qui soit le seul, LE SEUL, libre au monde depuis la nuit des temps ? Impossible à imposer ? Offert par fondation, par concept et par essence ? Qui ne puisse engendrer aucun mal, aucun esclavage, aucune négation, soit sans partage et soit uniquement sous-tendu par un humanisme de progrès ?
C’est un optimal, notre époque ? Rien ne manque ? Rien ?
Il n’y aura de toute façon plus jamais d’artistes. Il faut un autre nom, à cause de ça, d’ailleurs.

Pourquoi je dois me battre pour exister ? Je n’ai rien. Je n’ai plus rien. Je suis invisible, inexistante, je ne suis que ma production et je l’ai désiré ainsi. Nul et rien entre elle et moi. Pourquoi plus jamais Shakespeare ? Moi, je le sais. Je le sais infiniment, je l’ai déjà démontré. Je le sais. Et vous ?

Cet article n’est pas fini.

À plus tard ?

DIMANCHE 24 MAI 2020 (date mise en ligne sur le site)


CORONA PROPAGANDA | À MICHEL ONFRAY ET LES AUTRES. 47-51/X

Cet article fait encore partie de la série « À OLIVIER NORA | 4 ».
Vous, Onfray, les autres, « philosophes », et quiconque prétend à la pensée, la réflexion, l’analyse publiques, tous sujets confondus, aujourd’hui 7 mai 2020 et depuis 1968 : lisez-moi.*

D’aussi loin que je me souvienne, chaque fois que je vous ai entendu, je me disais : foutoir sans arguments. Les autres biaisaient en niant le sujet, mais vous : en plein dedans à chaque fois, donc aussi loin de lui que d’ici à Saturne. J’aurais pu déjà vous faire oublier quand j’avais 17 ans, alors 30 après ? Faites place. Ça devient ridicule.
J’avoue que je n’ai qu’une envie, depuis que j’ai eu accès à ma propre réflexion, mon sens critique et mes concepts, c’est vous humilier, vous, et les autres, un par un, tous autant que vous êtes, les « philosophes », et publiquement. C’est très violent de n’avoir plus que ce choix-là : humilier. C’est très grave. C’est presqu’en dehors de l’éthique intellectuelle, mais juste à la limite. On se tient au bord du vide, tout ce à quoi on croit aussi. C’est une position difficile à tenir, le moindre souvenir douloureux fait osciller et évidemment : si on n’a jamais rien produit pour soi ni parlant de soi, alors les souvenirs sont infinis : tous ceux d’une société, tous ceux d’une Histoire. Il faut regarder loin, comme à cheval. Il faut décider de la direction de l’horizon, les concepts et les connaissances y vont de tous leurs muscles pour maintenir debout, ils poussent et retiennent à la fois, s’en foutent de déchirer un cœur à ce jeu-là.
Mais humilier est une tentation. Un des rares plaisirs qu’un cerveau femelle s’octroie. Vous ne pouvez absolument pas savoir ce que c’est, je suis la première de ma catégorie, j’ouvre la voie des femmes intelligentes sans qu’elles se battent en avançant qu’elles sont des femmes. Ça va être ça, « la » différence, des « femmes » « intelligentes » : cerveau contre cerveau. Est-ce que vous serez assez féminin pour ça, parce que je serai assez masculin, moi. La rage en plus. Comme n’importe quel auteur depuis toujours, d’ailleurs : on n’en a jamais vu un qui se battait « pour les hommes (mâles) » mais je ne sais pas pourquoi les femmes jusqu’à présent n’ont pas pensé à ça.
Elles se battent parce qu’elles sont des femmes, pour les femmes. Une aberration. Pas une pour être un intellectuel. Mais juste un sexe. Pour l’instant, pas une intellectuelle n’a jamais paru. Ne cherchez pas : aucune. Arendt, hélas insuffisante à cause d’Heidegger et de son époque, alors qu’elle est de loin la seule à avoir eu un regard mâle ; de Beauvoir : insuffisante tout court et auto-foutue en l’air par son sexe et le communisme, sans compter son nigaud de Sartre, elle n’a même pas vu comme elle se plantait ; Giroud : journaliste et ambitieuse, donc tout est dit, et depuis ? Roudinesco, Badinter ? Ne bougez pas je cherche l’emoji qui pleure de rire. Quelle femme allez-vous m’opposer ? Tous autant que vous êtes ? Cherchez du côté des hommes, alors. J’attends.
J’attends aussi qu’on m’explique pourquoi à 47 ans, je n’ai toujours pas ma place, en tant qu’auteur, voire produit. Je veux que L’Express m’explique, qui a dit « Je ne lirai jamais Claire Cros », Le Monde, Libé, Le Figaro, Le Point, Elle, Les Inrocks, L’Obs, Marianne, Le Canard enchaîné, QG, et tous les éditeurs. Je veux des noms, je veux qu’on me mette à côté de Despentes, de Laurens et de Castillon, de Darrieussecq et qu’on m’explique. Et ensuite à côté de tous les écrivains masculins. Expliquez-moi. Oubliez que ce soit matière incomparable, comparez, et expliquez-moi. Un Nobel de littérature et moi, sachant que je n’ai aucun respect pour les prix littéraires.
Je suis d’une autre ère intellectuelle, un autre espace et un autre Temps, le contemporain. Je crois lire que cette ère n’est qu’au début d’elle encore, même aux États-Unis où ils sont plus nombreux qu’ici à forcer sur l’idée, et c’est normal, il lui manque fondamentalement ce qu’une essence européenne, classique, plus constitutive naturellement, peut apporter en culture dure. Mais cette ère est déjà là, très mouvante, très rugueuse, très brouillonne dans ses démonstrations publiques, pour l’instant. Elles ont du mal à s’arracher aux modèles de révolution, de contraste et d’opposition et elles se précipitent dans des extrêmes, quasiment, en physique, « mécaniquement », dépassant de loin l’argumentation de la logique, et c’est encore, de façon compréhensible, inexorable. La mise en tension de la société a été trop endurée, trop totale, transgénérationelle, trop longtemps : si une immense part ne s’est qu’exténuée jusqu’à l’avilissement abêti, une infime part a réagi avec un ressort qui a payé sa compression trop longue, littéralement en explosant et avec un grand manque d’unité, par groupuscules. Je les observe et je lis et écoute tout mais je ne suis aucun mouvement de protestation. Aucun n’a encore produit de thèse et je suis la seule, à ma connaissance, avec une proposition conceptuelle. Elle devra être déployée, elle devra s’enrichir quand il faudra justement donner une matière à l’épure des concepts. Mais il me faut des moyens, financiers. Je suis née en 1973, ceci explique cela.
Mes concepts, au plus strict, se basent sur un néo-individualisme et sur [pour le faire au plus court parce que j’ai écrit des milliers de pages déjà que je ne vais certainement pas résumer], par défaut, une analyse qui JAMAIS ne va choisir de mettre seulement 2 points en opposition, frontaux, et fatalement sur la même ligne. Quoi qu’il arrive, quoi que le monde devienne, s’il refuse d’en passer par le « volume », une troisième dimension, même linéaire s’il faut parfois un troisième point, et l’abandon total de tout ce qui est seulement le « contraire » de l’autre, il s’effondrera encore plus. Il est déjà mortellement à terre, selon la conscience d’un intellectuel, mais ça vous a échappé. Le pire que j’ai entendu, ces dernières semaines, est l’opposition vie/mort avec, pour les rejoindre, la « liberté ». Conceptuellement, intellectuellement et esthétiquement, toutes les limites ont été dépassées : pas à cause du contraste absolu entre vie et mort, pas parce que la dégradation de valeur entre les deux était la « liberté » (la liberté de choisir de mourir [en ignorant le confinement]) mais parce que cet ensemble a été abondamment commenté dans le contexte du coronavirus et surtout du confinement.

Je rêve de vous humilier. Tous, les « philosophes ». Rien que sur 2019, pour chaque coup qu’aura reçu n’importe lequel des Gilets Jaunes, même le plus con et le plus violent d’entre eux, chaque coup ; mais sur les 30 dernières années, pour chaque coup qu’aura reçu n’importe qui quand vous palabriez sur toutes les chaînes. 30 ans de maturité en progrès constant, les miens, contre votre statisme. Vous, Fink, Ferry, BHL, Debray et ailleurs Sloterdijk, et l’autre Scruton… Pitié. Vous croyez être les seuls qui ont lu sur Terre ? Vous vous êtes posé une seule fois la question de savoir pourquoi il n’y avait pas de relève ? Seuls sur votre petite planète dominée, vous vous êtes demandé, une seule fois, où étaient TOUS les autres ? En train de crever, figurez-vous. À cause de vous, et de toute ma petite liste qui est très loin d’être exhaustive, il en manque des centaines et des centaines, mais je vous ai en ligne de mire, tous, et ce sera un par un, ou peut-être tous d’un coup en un seul livre dès qu’un subordonné chez Grasset se souviendra que les éditions ont un compte Twitter ; il faudra qu’il l’annonce à Olivier Nora. Je pense que ça se fera. J’y crois, parce que c’est trop tard, évident et contemporain. Et si ça marche : dégagez virtuellement de mon chemin. Tous. Il faut bien qu’une page se tourne. Je pense avoir écrit la suivante, je ne pensais pas qu’il soit si intensément exténuant et horrifiant et triste de devoir tourner celle-ci. Vous m’avez rendu la tâche effroyable et mortelle, de toute votre bêtise retenant le temps pour qu’il n’ait que le choix de virer toujours sur lui-même, un présent éternel**. Sans avenir. Sans atteindre son contemporain.**

Vous avez dit sur un plateau « Nous sommes dans un totalitarisme post-humain. » J’ai éclaté de rire. Lisez-moi, depuis Blanc et tout ce que j’ai pu écrire ensuite, ou enregistrer, ou produire, et taisez-vous à jamais.

Vous m’écœurez. Vous êtes tous, immondes. Des gens sont morts à cause de vous. Directement. Je n’ai même pas besoin de remonter jusqu’au politique : il n’a que 3 ans, vous en avez de 30 à 50 de paroles publiques. Je ne suis pas assez de votre propre temps pour l’avoir oublié. Je ne me laisse jamais duper par la dernière seconde, jamais. Vous avez armé la police, vous avez donné les coups, vous avez éclaté les crânes de jeunes filles, vous avez coupé des mains, vous avez éborgné, consciemment. Vous avez décapité, devant une foule applaudissante et qui riait. Et ça ne vous a même pas fait taire de honte. Aucune remise en cause. J’ai honte pour vous.
Je n’ai pas besoin de caméras, d’interviews, de tribunes. Je n’ai pas besoin de tout ce qui vous fait sembler vivants. Je n’en veux pas. Ma matière, c’est le langage, écrit, oral. Et uniquement. Je n’ai pas besoin d’être là, physiquement. Je ne frappe pas. Je n’ai frappé que quand on me frappait, réellement, et de toute façon, c’était perdu d’avance, je me suis couchée, j’ai attendu que ça passe, et ensuite, je me suis dit : Attends… Attends. Attends-moi. Je n’ai pas fini d’être dans tes cauchemars. Je frappe à l’écrit. J’ai compris il y a 16 ans que mon seul regard, le vrai, me ferait tuer. Je l’ai baissé pendant des années, pour survivre. Vous ne savez pas ce que c’est, tous vos regards sont morts. Morts. Regardez-vous dans les yeux : pas une flamme, pas une brillance, une neutralité effrayante. Vos regards sont ternes, vides. Le mien a de la haine et de la passion. Je l’avais oublié, moins de 10 personnes me l’ont rappelé, des êtres sublimes. Je suis quelqu’un de triste, par nature, mais vous n’avez même pas cette tristesse-là et vous n’avez pas les seulement 10 êtres qui métamorphosent tout. Moi si. À jamais. J’ai tellement d’avance sur vous, par eux.
Comme vous me faites honte…

Vous vous faites tous filmer devant vos bibliothèques, moi, je n’en ai pas besoin, j’ai pris un fond noir pour YouTube, parce que mes bibliothèques sont en moi, vivantes, et elles travaillent en continu, s’envoient leurs pages, leurs arguments, croisent tout, tout le temps, chaque seconde. Elles se mélangent et jouent, infiniment. Je n’ai pas besoin de dos de livres derrière moi. Je n’en ai jamais eu besoin, ils sont moi. Moi. Je m’adosse contre le Temps, contre l’Art, contre des milliers d’auteurs, des milliards indénombrables de mots. Ils sont un espace, pas un fond stérile de livres « neufs ». Je crois que c’est le pire, quand je fais un arrêt sur image pour regarder les titres derrière ceux qui blablatent, dont vous : leurs livres semblent neufs, jamais ouverts, les dos ne sont pas cassés. C’est impossible de lire un livre sans plisser, quelque part, infimement, le dos d’un livre. Ne serait-ce que quand on le pose, retourné, pour répondre au téléphone : il marque. Quand on travaille avec.
Vous avez tout Heidegger dans le dos, mais le plus drôle, c’est qu’il y a Sartre le rayon en dessous. Comment voulez-vous que je vous écoute sans rire ?

Je n’ai pas que l’écrit, comme espace, j’ai tout ce qui a été créé des grottes au dernier volume numérique. Visuellement, j’ai tout. Tout. Toutes matières confondues, de la fresque au pixel. Accessibles, et mutant par les mots de la littérature de chaque époque. Tout.
Et techniquement, presque rien ne m’est une limite : je pourrais tout faire.
Comparez, à présent.
Comme je m’amuse. Le confinement vous a tous plié en un instant. Moi, ça fait 10 ans que je ne connais que ça. Et vous vous êtes essoufflés, tous, en quelques jours, complètement perdus. Vous n’avez même pas compris que vous perdiez l’appui de la « seconde », que vous n’existiez pas sans elle : l’actualité. La couverture mondiale du coronavirus vous a totalement dépassés et inhibés. Plus personne. Plus personne pour une « pensée ». Alors qu’il y a le boulevard le plus absolu pour penser et modifier une époque.
Vous me paierez ça, aussi. Votre inutilité démontrée et personne pour la souligner puisque vous n’avez jamais laissé de place à une autre génération. Ce n’est pas si grave, pour moi, parce que mes articles sont datés, j’ai tout fait pour ça, aller plus vite que le petit temps proposé, du confinement. J’ai tout dépassé extrêmement vite parce que, moi, contrairement à toute l’intelligentsia française et ses médias, j’en avais les moyens. Moi, je me sens bien, là, je n’ai pas peur.

Des gens sont morts et meurent, en ce moment, oubliés, tués par l’intelligentsia officielle et les « artistes ». Vous me paierez leurs morts.


Histoire de ne pas y aller au tank sur un trop grand espace, je vais le réduire à votre intervention sur YouTube du 1er mai 2020.
Je garde le meilleur pour la fin, okay ?

D’où a-t-on jamais eu besoin du classement de la liberté de la presse par pays par Reporters sans frontières pour savoir où en était la presse ? D’où ? Karl Kraus l’avait, peut-être, ce classement en 1920 ? Les 200 journalistes présents à Berlin en 1933 l’avaient sans doute ? C’est merveilleux ça… Vous êtes allé en Chine sur les 10 dernières années pour voir ? Moi oui.
Mais, sans rire ? J’ai vu dans la journée un tweet de Aude Lancelin passer sur le classement, et je me suis dit, Ha ben voilà, on est bien, elle va radoter façon résistance sous Vichy, ça n’a pas raté. Putain, elle a mon âge ! Merde à la fin !
Vous êtes allé sur le site même de RSF ? Vous avez tenté de faire passer une info ? C’est impossible. Impossible. Il faut être du sérail. Et, de toute façon, même s’il y avait quelque chose à faire passer à un journal européen : c’est impossible. Je le sais, j’ai fait le test. J’ai envoyé la même info à absolument tous les titres européens, américains, australiens, ceux importants, qui avaient au moins un site. Et ça a été compliqué de trouver à les joindre, il a vraiment fallu fouiller dans les sites. Et j’ai suivi par tous les moyens possibles si mon information était prise en compte. Avec Analytics de Google, YouTube, Vimeo, Twitter, on peut tout pister, sans être de la CIA. Un intérêt de quelques minutes en Finlande, en Norvège, à Londres. C’est tout. Je demandais de l’aide à tous les intellectuels et médias européens, sujet : les Gilets Jaunes, avec un texte en trois langues, français, anglais et allemand, et une vidéo. Et rien.
Rien. Personne. Mon texte était inédit, sa forme aussi. Cette façon de joindre toute la presse aussi. Rien. Mais il y a mieux : j’ai passé le texte sur 80 groupes Gilets Jaunes sur facebook : rien.

Venez me parler de la liberté de la presse. Venez me dire qu’anonyme un « on nous tue », sera entendu ? Rien. Pas même chez les « tués ».
Rien.

Voilà votre société. Pas la mienne, la vôtre. Injoignable. Immobile. Bornée. Effrayée. Acéphale. Insensible. Idiote. Voilà votre société. À vous, « intellectuels », « artistes ». Et « politiques », « journalistes », mais c’est presque annexe.
Peu importe, tout ça, je l’ai déjà dit en long, en large, et en travers, et sous toutes les formes possibles. Ce qui manque à tout ce que j’ai pu écrire c’est qu’il faut fermer les écoles, toutes. L’Éducation a démontré son inutilité sous la forme jaurésienne. Mais j’argumenterai plus tard. J’ai le temps, à présent.
On va en arriver au meilleur, parce que là, mon gars, vous avez eu le mot de trop.

L’Esthétique. À 36 secondes de cette vidéo sur YouTube, vous étiez déjà fini. Alors, c’est sûr, vous n’allez pas en trouver beaucoup pour sourire sur ce petit bout de speech. Mais je suis là. Et je souris.
La philosophie, ce n’est pas quelque chose qu’on relit et sur laquelle on s’abîme on se prenant le front et restant coincé sur les mots à plat sur une page. Ça me rappelle Darrieussecq racontant comme elle était bien assidue à chaque jour retraduire Ovide. Une page par jour. Ovide ! Ovide… Putain, Ovide ? La philosophie, c’est un océan, ça défonce tout si c’est en colère et sa colère est imprévisible et magnifique. Magnifique. De tout temps, on a voulu la figer, et elle passe, de force, avec une puissance remarquable, époustouflante. Elle a toujours su à qui elle s’adresserait seulement, c’est écrit, de Socrate dit par Platon à Hegel. Le XXe a voulu la cantonner, un peu comme les Drôles de Dames. Mais ça ne marche pas comme ça. La philosophie n’attend pas de lecteurs, elle attend un « moment », elle attend un « temps », il lui faut une configuration très spéciale pour monter en puissance. Elle n’est pas aléatoire, mais elle obéit à quelque chose qui nous échappe et heureusement. Sinon, elle serait morte il y a longtemps. Elle serait morte dans un jardin, plein de corps superbes.
Alors, d’après vous, certains sont là, pauvres d’eux, comme vous qui relisez Helvétius, à lire de l’Esthétique ?
Okay.
Alors, sachez que la seule façon d’aborder le monde, aujourd’hui, est dans l’Esthétique d’Hegel. N’allez pas vérifier auprès de Scruton, contrairement à ce qu’on croit et qu’il croit, il ne l’a jamais lue.
Je sais depuis peu, écoutant passionnément un homme me le raconter, ce qu’est de naviguer. Je n’ai jamais navigué : j’ai lu, et j’ai écrit. J’adore sa voix. La première fois que je l’ai entendue, je ne l’ai pas reconnue. Ensuite, j’ai compris que c’est la voix que je voulais entendre toute ma vie, pour tout me dire. J’ai fait le parallèle entre ce qu’il me disait, ce qu’il m’avait écrit, et la lecture, l’écriture. Et cette puissance-là, qu’il est temps que les « philosophes » de notre époque sachent qu’ils n’ont même pas envisager la puissance d’une seule vague lente et douce. Je suis sidérée qu’à lectures égales, connaissances égales, la différence entre vous et ceux qui vous ressemblent, et moi, soit si colossale. Vous n’avez aucune idée de rien. Rien. Vous me faites très peur. Vous me terrorisez. Vous êtes les êtres les plus stupides qui soient et vous en faites la démonstration depuis des décennies et il n’y a eu personne pour vous arrêter parce que, tout simplement, personne n’avait «lu» ou « écrit » autant que vous.
Je suis là, à présent. Avancez.

Dans cet Esthétique, que, d’après vous, certains lisent seulement, sans prendre garde, contrairement à vous, aux « infos », il y a la suite du programme. C’est écrit depuis 200 ans. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé : c’est là, noir sur blanc, depuis 200 ans. Vous pouvez repasser ça par tous les filtres : les anciens ou seulement anciens : Jankélévitch, Levinas, Blanchot, Mounier, Aron, Levi-Strauss, Foucault, Habermas, et toute la page wikipedia s’il faut, c’est écrit, par un génie. Et je le conçois tel parce que sans tenir dans sa main l’Art, il l’a eu. C’est prodigieux, la puissance d’Hegel. Prodigieux.
On ne réfléchit pas sur l’Esthétique, en philo. Plus qu’aucun axe qu’aura pris la philo, celui-là s’adresse à encore moins d’esprits capables de le saisir. C’est si réduit, si privilégié. J’ai utilisé ce mot « privilégié » le plus rarement. Être privilégié. C’est de un à un. C’est unique. Ensuite, il faut impérativement le redistribuer sur le plus grand nombre. Sans avoir eu un infarctus pour s’en justifier, comme vous. Et l’autre a eu un cancer, et quoi encore ? Les oreillons ?
Vous me faites pitié. Une femme a tous les mois, depuis que le monde est monde, de quoi le repenser. Mais les hommes n’ont qu’un gros bobo qui les fait réfléchir. Quelle littérature aurions-nous si les auteurs s’étaient limités à leur corps, depuis toujours ? Aucune. Ou la plus bête.
Dans cet Esthétique, que, d’après vous, certains lisent seulement, sans prendre garde, contrairement à vous, aux « infos », il y a notre société. La description de ses limites, de son totalitarisme, de son humour perdu, et pourquoi. De tous les ouvrages d’Hegel, de tout ce qu’il a fourni clé en mains à Heidegger, à Malraux, à Sartre, et à Faure, aussi, l’Esthétique est celui qui a été pris comme une exception, une annexe, une sorte d’application, un descriptif. Quelle erreur. Quelle incroyable erreur.
Nous sommes en 2020, Michel Onfray, vous et tous les autres, retournez-vous sur vos bibliothèques devant lesquelles vous posez et relisez bien les dos des livres. Je les ai lus.

Vous avez massacré les Gilets Jaunes. Ça s’arrête là. De la rue au Sénat : vous avez massacré des êtres humains. En France. En Républiques des Lettres. Je ne pensais pas vivre jamais pareille réalité. Je la pensais du roman, pour toujours, du Victor Hugo, et au pire du Zola. Et je l’ai vu. Je l’ai vu. J’ai vu les coups, j’ai vu le sang, les visages déformés, les vies foutues. Quel cœur a battu alors ? Une tribune de Libé ? « Nous ne sommes pas dupes » ? J’en ai pleuré de honte en la lisant. J’aurais voulu frapper chaque signataire. Je ne pensais jamais lire l’aveu aussi magistral de la bêtise pure. J’étais horrifiée. Et paniquée.

Des humains se sont avancés avec seulement eux, et vous osez les repenser soudain avec un putain classement de merde de RSF ? Vous étiez où, l’année dernière ? Chaque samedi ? Quand ceux qui n’avaient rien, et certainement pas la culture pour vous affronter se livraient de tous leurs corps ? Vous n’avez même pas réfléchi un instant qu’ils n’avaient pas les mots, qu’ils ne les auraient jamais, et pourtant, j’ai été un des rares témoins à les voir se débattre de façon sublime pour tenter de les trouver. Les Gilets Jaunes sont ceux, depuis un siècle, qui ont fait le plus magistral effort possible sur leurs seules connaissances. Ils se sont déployés avec un acharnement vain mais inouï. Vous étiez où, tous, pour mesurer ça ? Ils vous ont appelés : les intellectuels, les artistes. Ils vous ont appelés. Vous ne savez pas le mal que vous leur avez fait, en plus de tout, quand ils ont compris qu’ils seraient seuls. Ils croyaient au « mythe », comme tout le monde. J’étais la seule qui pouvait leur dire : non, non, non, oubliez le mythe.
J’ai commencé ma série sur YouTube en disant : je serai la seule. Je serai le seul soutien intellectuel que vous aurez. Je suis honorée de l’avoir été, même si je n’ai évidemment pas été entendue. Mon engagement, aussi terrorisé qu’il était, parce qu’il m’a demandé un effort presque mortel, m’a fait rencontrer la plus exceptionnel de l’humain, des fées, et l’homme de ma vie.
Il n’empêche, pragmatiquement, je savais que je serais la seule à soutenir les Gilets Jaunes. Au nom de la littérature, la philosophie et l’Art.

Fermez-la, à présent, à jamais. Vous, et toute votre clique de « penseurs », « intellectuels » et les « artistes », les « académiciens », les « engagés », et jusqu’à l’autre je ne sais quoi de « cygne noir », et chacun de ses invités. Vous êtes BFMTV, vous êtes, comme vous l’avez dit « la voix de son maître », vous tous. TOUS. Et je m’en fous. Vivez, parlez, écrivez, youtubez, publiez, tweetez, mais donnez-moi seulement une place. Pour voir. Juste pour voir. De quoi auriez-vous peur ? De ma bibliothèque aux dos cassés ? De ma mémoire au mot près de milliers de lignes ? Que j’ai un dessin inné ? Dites-le-moi. Ayez au moins ce courage-là. De quoi avez-vous peur ? Qu’un mythe soit vivant ? Une femme ? De quoi avez-vous peur, tous ? De l’océan ? Vous le pensiez mort ?

Michel Onfray, vous êtes nul et non avenu, depuis 30 ans. Faites place. Il y a 1000 êtres sublimes, 10000, un million, d’êtres sublimes, qui en savent tellement plus long que vous, si vous saviez. Ils n’ont que leur vie, et elle dépasse tous les livres. Je le sais, j’ai lu ces livres. Et je suis subjuguée, depuis que je les ai rencontrés, ces êtres vivants, de leur ampleur. Ils justifient les livres, vous pouvez le comprendre, ça ? Ils justifient nos bibliothèques. Chaque ligne. Chaque vers. Tout Shakespeare, tout Homère, tout Nietzsche, tous Balzac. Je le sais, je les ai lus, et je suis à genoux de reconnaissance d’avoir pu le reconnaître dans des êtres vivants aujourd’hui.
Aujourd’hui. Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, les 64 invités du « Grand Débats des Idées », et tous les autres. Et quiconque de tous les médias, libres ou non, et leurs satellites, aujourd’hui, si vous aviez la plus petite connaissance de la société, vous auriez compris que son soulagement tenait à quelques mots.
Moi, je sais lesquels.
Vous me faites mortellement honte. Tous. Vous êtes la honte de la France, bien avant Macron qui est votre seule création. Lui est une honte qu’il a voulu internationale. Une honte. Une honte. Tous. Une honte. Vous n’êtes rien. Je ferai que le monde entier le sache, qu’il sache que la France était consciente de tout, mais muselée, frappée, énuclée, menacée, ses mains sectionnées. Pas les miennes, et elles sont sur mon clavier. Venez me prendre mon clavier ? La CAF a essayé, déjà, une de ses flics : mes comptes ligne après ligne depuis 2016. Et elle a échoué. Les Impôts ont essayé déjà, ils ont retenu ma TVA, ils ont échoué. Essayez, il vous reste un seul moyen : me tuer. Parce que même numériquement, j’ai installé mes sites pour qu’ils soient inaccessibles et j’ai une identité Google. Prenez-moi ce qu’il me reste : s’il y a du wifi quelque part : je serai là ou dites à Google de m’effacer.
Ça s’appelle un hacker. Et j’en trouverai d’autres, par le numérique.
Vous ne savez encore rien de moi : je suis sans limite, sans limite à l’écrit, sans limite à l’oral.
Je ne suis ni activiste, ni politique. Ça va vraiment être difficile de m’abattre, de me nier, de m’ignorer. Vous avez voulu que je sois ainsi, tant d’années. Alors que Blanc a été publié en 2004.

Il paraît qu’un journaliste a demandé où étaient les « philosophes » pendant cette crise. C'est vrai que vous êtes le seul qu’on ait entendu, les autres doivent écrire des livres, se trouver imprésentables, ou avoir des choses trop importantes à dire pour les dire.
Je vais avoir 47 ans, et je vais hurler, à l’écrit, contre votre archaïsme. À tous. Et je vais gagner pour trois seules raisons : nous sommes en 2020, je suis aimée et je suis l’auteur de Blanc et Ariste. Bande de lâches. Tous. Des lâches. C’est épouvantable. Épouvantable. Épouvantable. Quel échec. Mais quel échec. Mais quel échec. Quel échec. Quel échec. Quel échec. C’est invraisemblable et pourtant c’est là. Je n’y crois pas. Je n’y crois pas. Quel échec. Quel échec. 40 siècles. 40 siècles. 40 siècles. 40 siècles. 40 siècles. Deux guerres mondiales. Mais quel échec. Quel échec. Non, non, non, non, non, non.


À plus tard ?




CORONA PROPAGANDA | UN TIGRE EST LIBRE, SAUVAGE ET TUEUR D’HOMMES. 52-53-54/X


Cet article fait encore partie de la série « À OLIVIER NORA | 5 ». En conf’ vidéo avec des « artistes », le président a dit, pour parler de ce que le monde et lui le premier semble croire qui existe, « l’après », et aussi la crise sanitaire et économique, et même le Covid-19 : « On doit enfourcher le tigre, et donc le domestiquer. » Pas un artiste n’a réagi. Rappel : nous sommes en 2020, 9 mai.*

Le tigre est un symbole dans le monde réel depuis des siècles, la priorité à accorder à sauver les espèces a décalé le symbole mais il n’a pas faibli. Quiconque a un chat sait qu’on ne pose rien sur un félin, même domestiqué, pas même le plus grand d’entre eux ; quiconque a vu dans un zoo, ou un cirque, un tigre en mouvement, debout, sait qu’il n’est pas assez grand, haut, pour que, de toute façon, un adulte tienne sur lui. Après, je ne sais pas si Macron comptait s’agripper au collier pour tenir, où s’il voulait seller avant. Sa culture des chevaux est tellement faible, pour avoir offert Vésuve de Brekka, que je ne pense pas qu’il pense équipement ni à cru. Et je ne le vois pas sur une moto, qu’on enfourche aussi, et qui a la puissance rebelle en symbole. Je le vois bien posant vêtu comme un motard aguerri, mais le cuir neuf, le casque sous le bras, ça oui.
Par contre, dans Belle et Sébastien, l’anime qu’il a dû voir petit, le garçon est assez petit pour monter sur un chien de montagne des Pyrénées, mais bon, c’est un chien, on ne peut pas comparer avec un tigre. Même si quiconque a un chien sait aussi qu’on ne peut rien poser dessus, surtout pas soi ni même un enfant.
Plus j’y réfléchis, plus je me dis que ça doit être pour ça, depuis que ces espèces existent, que si on a pu les domestiquer, je parle des chiens et des chats, et encore les chats nous auront plutôt domestiqués nous, on ne les a utilisées pour rien qu’elles, et leurs qualités physiques souples et puissantes, leur vigilance, leur mémoire, leur intelligence, leur sens ultra développés (les chats servant aux poètes et aux marchands ambulants de rubans et de quatre saisons au XIXe siècle pour faire joli dans leur chariot, et aussi à chasser les rats dans les bateaux). Au mieux, les chiens ont été utilisés pour tirer des petites charrettes ou des traîneaux. Mais j’ai beau chercher, je n’ai pas mémoire que l’humanité ait tant bravé leur physique, leur squelette, leur musculature, que ces espèces, dont les tigres aient servi pour le transport de l’homme. Je ne me souviens pas non plus de l’idée de la « domestication » du tigre, en général, encore moins pour l’enfourcher, à part dans un fantasme de frigide ou de pervers avec difficultés à s’exciter, et un problème depuis la perte de son doudou à 4 ans.
Pour une ultravisuelle, « enfourcher un tigre », c’est une image qui se casse la gueule, je vois le dos se dérober, la courbe immédiate de la colonne, et le coup de dent. J’entends le rugissement. Quant à la domestication, le terme seul, tigre ou pas, la prise de pouvoir sur une sauvagerie de droit m’inspire de la rage et avant tout un recul. Et l’idée d’un coup de griffes de 10 cm de long.
Cette phrase du président de la République n’a pas lieu d’être, ni scientifiquement, ni historiquement, ni pratiquement, ni symboliquement, ni esthétiquement, ni éthiquement. Il a pu s’empêtrer, avec une mémoire infantile donc non compartimenter plus l’emballement courant de son discours que personne n’a lynché en hurlant de rire depuis ses 15 ans, avec la communication sur le retour du moustique tigre, mais sinon, elle est juste débile, insensée, idiote : le journal Le Monde l’a présentée comme si elle existait référencée, et n’était pas une invention d’emporté, comme si elle était une expression, genre « prendre le taureau par les cornes. »
Mais c’est juste une image ridicule, qui va en plus à l’encontre de toute l’époque, et d’une quantité incroyable de concepts acquis depuis… toujours.

Mais mon problème n’est pas Macron, ce sont les 200 artistes auxquels il s’adressait et qui ont dû applaudir à la fin.


The Tyger 
William Blake, Songs of Experience, 1794
Tyger Tyger, burning bright, 
In the forests of the night; 
What immortal hand or eye, 
Could frame thy fearful symmetry?

In what distant deeps or skies. 
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain, 
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp, 
Dare its deadly terrors clasp! 

When the stars threw down their spears 
And water'd heaven with their tears: 
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright, 
In the forests of the night: 
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

À plus tard ?



CORONA PROPAGANDA | RÉVOLUTIONS. 55/55


« À OLIVIER NORA | 6 ». Cet article énoncera les raisons et les protocoles potentiels de deux révolutions inédites : la première concerne le droit d’auteur, la seconde l’analyse critique de la situation mondiale, les deux sont inaliénables et inextinguibles.*

Je suis un produit : Claire Cros | auteur conceptuel |17SWORDS, je suis des textes publics, un qualitatif, une forme et un fond impossible à nier, des concepts encore moins accessibles à la négation, reposant sur des dates : les dates de mes livres publiés une première fois, puis réédités en version ultime par 17SWORDS, les dates de mes sites, les dates de mes vidéos sur ma chaîne PUCK, les dates de mes tweets, de mes mails, de mes posts, de mes 72 articles, aujourd’hui, sur Mediapart. Je longe le plus officiellement et à ciel ouvert, de toute ma production, au minimum les 16 dernières années : date après date, elle peut être mise en miroir de tout ce qui s’est dit et fait, partout, en France et internationalement. Aucune de mes lignes n’est un mystère, toutes ont été signalées, inlassablement, d’un à un, à des milliers de personnes, de médias, et sur 7 réseaux sociaux. Je suis un fantôme numérique, et je peux hanter, à présent, qui je veux, jusqu’à ce qu’on me fasse apparaître.
Pendant que vous ne bougez pas, vous, les autres, tous, j’avance en permanence. Vous ne pouvez plus vous figurer à quoi peut réfléchir, en continu, sauf auprès d’une seule personne, un cerveau qui s’est entraîné sur des années à l’accumulation de connaissances, acquises ou transformées, dans un réseau d’argumentation et de cause-conséquences intégrant le doute permanent et uniquement voué à un néo-humanisme, donc laissant sans relâche une chance à l’autre, à la société, de le surprendre, de lui amener de l’imprévu.
Quand j’ai commencé à écrire Blanc, la machine s’est lancée, le mouvement est inexorable. Pendant que vous le pouvez encore, parce que votre mémoire va s’effacer : imaginez 20 années de « confinement » presque total, avec pour seule sortie : réfléchir, presque rien d’autre. Réfléchir pendant 90% du temps, avec tous les canaux ouverts en perception, une culture de fond unique, dont une part innée et matérielle, la logique en barrage, et aucune possibilité de transmettre jamais un seul mot. Réfléchir à l’instant de la captation, réfléchir, puis réfléchir à la transmission. Un moteur sans usure possible que la rage, sans ralentissement que le désespoir. Des milliards de mouvements, une endurance inquantifiable, une mémoire en calculateur, et pas un mètre de plus parcouru parce que personne n’aura voulu seulement tester sa puissance originale.
Aucun filtre, jamais, quoiqu’il soit arrivé sur des décennies, n’est venu orienter la captation de connaissances toutes les plus normées et classiques, issues des bibliothèques mondiales, des musées, et sinon de l’actualité : je ne suis ni politique, ni activiste, ni d’aucun engagement référencé ; je n’ai pas de besoin de neutralité face aux extrêmes et aux mouvements parcellaires puisque je ne progresse intellectuellement qu’avec l’inverse : une liberté culturelle infinie. Elle me permet de ne rien négliger, de tout entendre, tout observer, ne rien nier ni mettre de côté ; elle n’a rien en commun avec une tolérance intellectuelle, elle autorise évidemment l’analyse et la critique.
Une telle liberté forme un discours capable de s’adresser à n’importe qui : illettré, élite, engagé, aveuglé, axé, mais elle sait aussi ordonner à soi-même le silence et agit ainsi qu’un scanner permanent, étudiant en tout lieu où elle peut survivre suffisamment pour que sa production puisse aussi être préservée et se poursuivre ; si elle détermine que c’est dans le retrait : il faut reculer, presque quitter la société. La première fois, j’ai obéi sans y penser parce que pendant 3 ans j’ai écrit Blanc. La seconde fois, je ne lui ai pas obéi, je n’avais que 30 ans, je voulais vivre, je voulais sauver Blanc, j’ai lutté, et c’est la société des élites, puis de la culture, puis la seule société, qui m’ont fait reculer. J’ai fini par abandonner le combat, ou je serais morte.
De telles conditions de liberté sous conditions rigoureuses et non négociables font d’une production une cathédrale, pas un parcours, puisque la mobilité est exclue, qu’elle soit physique ou un dialogue, un échange d’idées : j’ai bâti sur place, dans le silence, l’inéchange, la solitude totale, de l’immense, du lourd, extrêmement technique, au mot, détail, pixel près.
Ainsi se présente la construction de ma production : un raffinage long et sans perte de matière de connaissances reconnues par l’Humanité, protégées, démultipliées, accessibles ; leur métamorphose pour prétendre à prendre « la suite » de la production esthétique séculaire, sans la doubler ou la dépasser mais seulement la mettre à jour le plus exactement et l’amener le plus loin possible que permettent une lucidité stricte et une vision non seulement du présent** mais du contemporain** ; cette métamorphose implique un changement de forme ; le dernier temps productif est la transmission du fond inédit, elle est d’office sans limite temporelle.
Mais cette transmission a été trop longue, elle compte trop d’années, elle est devenue elle-même, par endurance, par persistance et pour respecter ses propres concepts, une seconde production : elle pose aujourd’hui le problème de sa masse, de son travail continu de captations secondaires pour tester en continu la solidité des concepts natifs, elle a reproposé, sous x formes dégradées et appliquées et étudiées pour répondre à leur usage public, le contenu de mes textes. Elle-même à présent représente un volume massif et dense entre les PUCKs, les Inktobers, et cette série-ci, de textes. Puisqu’il s’agit de textes applicatifs, ils sont plus orientés, plus pratiques, plus réels, moins puissants et elliptiques que la production inédite dont ils sont le résultat, le test et l’ergonomie temporelle. Ils lui sont une sorte d’armée et de laboratoire d’études et de recherches mais elles-mêmes sans possibilité encore d’actions ; ils lui sont une sorte de démonstration par la preuve : et ils tiennent avec perfection. Invariablement, sans le moindre effort, sans la moindre contorsion, ils s’extraient sans mal de la production inédite et s’étendent avec force, très loin, en permanence ressourcés, se développant même prodigieusement. Pourtant, poursuivre cette ramure est voué à l’échec quotidien, aussi gigantesque devienne telle, elle est invisible.

L’intérêt zéro à ce qui est produit n’est pas réellement un problème parce qu’il est non seulement inclus, mais il est argument, il est même « normal », voire « juste ». Je n’accuse personne d’avoir eu peur de perdre le contrôle à l’accélération qu’impose ma production, c’est bien plus simple que ça : je n’existe pas, donc le « contre moi » non plus, il est uniquement ce qui a été défini dans Blanc. Je n’ai pas à chercher de raison au néant autour de moi : je l’avais déjà analysé avant qu’il s’étende à une échelle par contre d’abord imprévue ensuite monstrueusement réelle ; je n’ai aucune seconde à perdre à me trahir moi-même, et je suis sans amertume, sans la moindre frustration, je ne me suis jamais consolée en imaginant qu’une sorte d’intelligence adverse, indéfinie, si haute qu’omnipotente, me tenait sous silence, m’ignorait avec volonté, de peur de ma vérité. Je sais pourquoi je n’existe pas et c’est intégré dans mes concepts. La réception néant et haineuse de Blanc alors que pas une page n’a été lue était logique, même si ça n’enlève pas qu’elle m’ait détruite, l’échec final de ma production chez mon monstre d’éditeur, avec Ariste, était aussi logique, même si elle m’a achevée.
L’effort colossal que j’ai dû produire pour ne pas mourir parce que sinon il n’y aurait eu personne pour sauver ma production ne regarde que moi, donc qu’elle n’ait eu l’intérêt ou la pitié de personne n’a pas généré de modification de cette production ; je l’ai sauvée, toujours, de moi, à sa conception, à sa conservation, lors de ses adaptations pour transmission. Ma production est indépendante de moi, chutes comprises, elle a tenu, s’est maintenue, et s’est élevée par le haut. Au pire de mes déchéances provoquées et conséquentielles : j’ai totalement immobilisé ma production, je ne l’ai pas touchée, jamais, elle n’a ainsi rien payé de moi, elle n’a rien subi, elle n’a pas eu à se rétablir, elle n’a pas la trace d’une régénération, elle n’a pas été ma complice ni mon confesseur, elle attendait, minérale, que son auteur lui revienne et je suis revenue.
Ma ligne éthique n’a jamais varié, rien dans ma production n’est mensonge, tout est tourné vers le public, rien ne veut une reconnaissance autre que celle pouvant proposer un soulagement, une évolution, si ce n’est une révolution, sur ma propre époque qui n’est plus du tout le temps que je vis. Je veux seulement faire mon job d’auteur conceptuel.

En 2004, il suffisait de lire une seule des 1408 pages de Blanc : une, n’importe laquelle, et la révolution sous, d’abord, une forme littéraire, commençait. Cette page n’a jamais été lue parce que, seules raisons, Blanc n’avait pas de titre en couverture mais un logo, pas de 4e de couverture, pas d’argumentaire utilisable. Blanc, de l’extérieur, alors qu’il représentait un inédit formel depuis l’invention de l’écriture et celle du livre, demandait l’impossible à l’édition, aux auteurs et aux médias : l’ouvrir. Il avait été voulu ainsi, rien en lui n’était hasard, rien, pas même un seul mot. Blanc ne donnait aucun choix : ouvre-moi. Il a été gardé fermé, pas à cause de sa menace interne, puisque personne ne savait rien et ne s’est même méfié du contenu, mais uniquement parce qu’il ne respectait pas les règles du jeu : un livre ne se publie en France qu’à la condition qu’il n’ait pas à être lu pour exister ou être vendu ou assurer le salaire d’un monde entier lié à la production culturelle et sa promotion. J’ai produit de la littérature pas un « livre » et cette différence a sans doute tué la sortie de Blanc, mais je n’ai pas eu à la prouver : l’édition et les médias l’ont fait pour moi. La reconnaissance de Blanc, par défaut, le jour même de sa sortie, a été absolue.

En 2020, ma production n’est plus une masse qui puisse être, sauf à la désirer pour sa liberté et dans ce cas strictement n’importe qui pourra l’obtenir tout entière, entièrement lue ou comprise à moins d’y consacrer un temps de chercheur ; elle a besoin de moi pour la traverser, la traduire, en extraire les concepts et la faire progresser ; mais aujourd’hui 12 mai, premier jour réel du « déconfinement », je décide que j’ai laissé infiniment une chance au système en place, et que c’est terminé. Je ne respectais déjà aucun système vecteur de production « artistique », de toute façon, à la conception de Blanc, je vais donc enfin seulement suivre l’éthique dégagée par Blanc et ses concepts jusqu’au bout. Les et me respecter. Je n’ai rien en commun avec quelconque auteur de ce siècle ou du précédent. J’ai de fond et de forme architecturé une révolution, elle est inédite, indépendante et elle restera à jamais mienne, parce que je la retire moi-même de mondes archaïques : du monde de l’Art actuel, officiel, qui n’est en rien l’Art, et du monde contractuel de l’édition, donc des lois concernant le droit d’auteur. Balzac l’a fait au XIXe siècle, je recommence au XXIe siècle en adaptant son discours au contemporain**.
Je décide que ma production devient un produit pur. Elle n’existera plus sous une forme classique, même en théorie, je change la règle : je louerai un produit, les termes du contrat de location inédite ; je suis l’auteur, mais toutes les autres règles qui ne sont plus qu’économiques depuis trop longtemps, et se mystifient d’être reconnaissance, cession et culture sont abandonnées au profit d’un capitalisme déclaré, balzacien : la propriété exclusive sur mon produit, à jamais. Ma production est donc proposée en leasing.

Que ma production soit republiée officiellement ou pas : je ne peux que poursuivre. Sous différentes formes depuis Blanc, j’ai proposé que se réunisse un collège de divers spécialistes prêts à mettre au service d’une analyse critique de la situation française leurs plus hautes compétences. Au premier essai de joindre ces potentiels : cette proposition a échoué, rencontrant des egos surprenants de sécheresse, d’égoïsme et ultradiplômés ou pas, une bêtise intellectuelle désespérante, un développement analytique incroyablement court, étroit et passéiste, et encore j’interprète ainsi leur intérêt à la réponse qui m’a été faite, sans un mot, le rideau de fer de leurs réseaux sociaux tiré, au propre, m’excluant.
Je n’ai pas insisté, même si je ne me suis jamais habituée à l’humiliation, et pourtant, elle a été systématique sur trois décennies. Systématique. Donc je l’ai analysée aussi puisqu’il était anormal qu’elle ait une sorte d’exclusivité : toujours elle, au lieu de quelconque réponse dès que j’avançais avec mes idées, jamais « non », seulement « rien ».
Mais l’effarant comportement du monde le plus instruit face au coronavirus change cette fois la donne : il scelle un état sociétal et politique, international.
La sottise la plus grotesque, la plus ahurissante, la plus effroyable, la plus dangereuse, si insensée, a gagné : officiellement, elle s’exprime par les canaux les plus hauts, puissants et publics et depuis toute la planète occidentalisée, éduquée, cultivée, et ce,  œcuméniquement. N’importe quel intellectuel, n’importe quel artiste, n’importe quel esprit conscient, lucide, aurait dû hurler de panique en observant son propre monde dont l’état réel a été trahi en moins de quelques jours, peut-être moins d’une heure. Les seuls qui ont su garder leur indépendance malgré une pression gigantesque et mondiale leur intimant de modifier état d’esprit et comportement, quand bien même il ne s’est plus agi que d’une parole murmurée, privée, et évidemment depuis un lieu fixe et sans la moindre possibilité de mener une action, ou comme les miennes, sous forme d’articles, sont ceux qui intellectuellement, matériellement, techniquement, administrativement, financièrement, étaient « déjà » confinés depuis bien avant, parfois des années, que la société soit enfermée avec son gré.
Des conversations inédites avec Nara, mon âme sœur, et d’autres êtres rares et inattendus, « imprévus », rencontrés uniquement via les PUCKs, U., D., L. et F. [donc par le lien le plus loin projeté depuis ma production de base et par les moyens numériques les plus ultimes ou presque de communication gratuite et publique, et parce que, par eux, je n’avais plus le choix que d’avancer « en personne », ce qui a été une épreuve] commandent une intuition définitive : accélérer et voir sans plus attendre au plus vaste.
La suite de mes recherches consistera donc à réunir la plus grande quantité possible des compétences mondiales qui ont décidé de s’affranchir, avec ou sans idéalisme, intellectuellement du discours tenu, reconnu officiellement, seul, même élitiste, et ce dans tous les domaines : de l’économie à la géologie, et de leur proposer d’amener la totalité de leurs arguments, documents, en acceptant, si réellement leur objectif est une révolution mondiale, ce qu’on nomme platement un « changer le monde », et pas seulement leur promotion ou un confort critique égocentrique, de définir où sont leurs vides et quelles sont leurs limites.
L’ensemble des arguments couvrant toute la tessiture humaine sera donné à une A.I. à construire et programmer depuis une structure crue et 0, sans algorithme rapporté ou emprunté à un modèle existant, pour qu’elle assume en parallèle de la poursuite humaine des recherches, ce qu’aujourd’hui aucun humain ne peut plus penser seul et qu’elle trouve, au milieu de centaines de propositions toutes forcément incomplètes, une voie logique. Pas une réponse, seulement son plan : la réponse doit être et ne peut être qu’humaine et celle-ci n’est pas attendue de notre vivant ni avant longtemps ou elle n’aura qu’une forme et fatalement par le haut, dominante et contraignante : la tyrannie, c’est d’avance évident.
Le plan est strictement impossible à penser pour un cerveau humain, je le sais parce que j’ai écrit Blanc et que je sais ce que j’ai laissé à ses ellipses. Aucun cerveau ne peut gérer la réaction en chaîne de l’association de toutes les matières qui semblent les plus distinctes comme par exemple la science et l’esthétique alors qu’elles sont les plus intimement liées en un seul individu qu’il soit bon, bête, blanc, noir, âgé, nouveau-né. L’unique solution, pour l’intellectualité, est d’admettre que la pensée ne peut plus rester dans la linéarité jusque-là indépassable de l’écriture, mais doit gagner une forme spatiale, former un espace, où on puisse lier entre eux les arguments avec des angles et que se recoupent ou se soutiennent en des structures montrant le degré de cause et de conséquence des faits entre eux. Cet espace devra être visitable et constitutivement inébranlable.
Le but n’est en rien de construire une vérité mais d’en proposer une potentiellement « égale » à celle que massivement on reconnaît dans un segment très court de temps, comme réelle, unique, et « historique ». L’Histoire elle-même devrait savoir, dans cette architecture, sur la base d’un criblage critique à la fois factuel et conceptuel, montrer ses seules lignes de forces, résistant à toute réécriture, ce qui, de même, ne les empêchera un rien d’être mises à jour.
Ce « collège » n’aura pas de nom, pas de logo, il ne sera pas activiste, son indépendance absolue, il se devra à une éthique admise, trouvera son financement indépendamment, tiendra le plus longtemps possible sur la gratuité virtuelle du numérique.
Il ne s’agit pas d’un idéal, quand bien même par souci de ne pas exclure des données sérielles, factuelles, matérielles ou non, « l’idéal » ne peut pas être retiré des données à prendre en compte, ou bien toute la part concernant par exemple des recherches en esthétique ou sur les religions ou psychologiques, même, serait à retrancher de la fusion des apports, et donc la négation du « tout » commencerait de façon péremptoire et impossible à argumenter sauf par un racisme, un manque de foi, une intolérance sectaire contraires en tout au projet. L’idéal en entrée est évident, mais en sortie, il n’a « peut-être » plus lieu d’être.
Il s’agit de toujours regarder le plus froidement la situation : le monde s’enfonce dans la pensée 0, une quantité impressionnante mais déplorablement hétéroclite et peu encline à s’unir, allant des complotistes forcenés aux plus subtils analystes, lutte contre elle, avec des moyens le plus souvent réduits, très vaillants, mais très isolés. Leur public même est varié et ne s’entend pas dans ses variantes. Le morcellement, le doute, le fracas des thèses, l’excès, l’incongru, les passions, les faiblesses de discours ou les très grandes faiblesses formelles, donc un archaïsme global, dont, sans doute, seule ma production peut s’affirmer exempte, trop évoluée pour ça, parce que trop aboutie, construite et documentée à l’infinie, et surtout classée, pour l’instant, dans l’esthétisme, n’empêchent en rien qu’une valeur, ou un écart-type de valeurs soient reconnus. Il manque à la totalité des thèses analytiques ou participant à une projection du monde dans l’avenir de s’entendre sur l’aberration d’une quête isolée, vaniteuse et bornée à cause de cet isolement, et très souvent sans choix de sacrifier sa forme aux seuls procédés de diffusion proposés.
La difficulté première à ce concept, reprenant quelque part la ligne de la volonté des tous premiers hackers, n’est certainement pas d’éliminer des thèses : dès qu’elles sont argumentées et documentées, elles sont toutes admissibles, représentent toute une raison, mais de convaincre avant tout chacun qu’il est vain, à jamais vain, de croire se faire entendre sans s’allier et pire : que nous sommes tous au bord d’abandonner nos propres recherches, de fuir le rêve qu’elles aboutissent et donc de ne plus croire, tout simplement, en ce qui les aura fait naître. Nous sommes tous au bord de perdre notre avance.
Le plus difficile à admettre, d’office, pour une très grande part de ceux qui en ce moment proposent une autre version de la « réalité », si ce n’est de la « vérité », terme que j’utilise le plus rarement, n’y croyant pas, c’est que quel que soit le résultat, qu’il soit celui humain, donc en permanence « vivant » et « progressant » et soumis à toutes les perturbations humaines, ou celui d’une A.I : rien n’aboutira, et il n’y aura de changement possible que sur des générations et des générations. D’ores et déjà, ce concept ne travaille plus que pour les enfants de notre monde, pas ses adultes.
Admettre que c’est « trop tard », est fondamental dans la mise en œuvre de ce projet : je n’y mesure que des bénéfices pouvant déjà avoir des effets visibles et, eux, immédiats, comme le soulagement, intense, comme l’abaissement de la colère, comme la sérénité jusqu’à musculaire, comme le réapprentissage de la patience, je n’irai pas jusqu’à un certain bonheur neuf, mais il n’est pas si loin ensuite ; je peux penser facilement que l’ensemble de ces bénéfices en génère un supplémentaire : la réacquisition du temps, qui pourrait bien illusoirement sembler « en plus » ou « apparaissant », soit se réouvrant libre, soit se réenclenchant. Ces effets peuvent devenir les plus actifs, je ne doute pas d’eux ni de la capacité d’une société à immédiatement les rendre siens, et s’en transformer de loin en loin. Il faut compter sur un des concepts que je maintiens quand tout m’a toujours démontré qu’il échouait : il suffit de l’idée et de l’idée. Il suffit de « savoir » qu’autre chose existe, ensuite il suffit d’une confiance minimale. Mais il faut toujours, même si des millions d’esprits peuvent se rassasier aussi vite et se contenter de l’idée de l’idée que l’idée essencielle soit réelle, appliquée et développée et qu’elle puisse à chaque seconde démontrer à quiconque son existence et sa perpétuité, sa concentration, son sérieux, son effort, son indépendance.

Dans Blanc, l’état actuel de la société était défini et démontré, je ne pouvais pas croire qu’il soit « dépassé », qu’il aille jusqu’à maturité, je pensais avoir le temps, d’ailleurs, de réenclencher le Temps, au moins conceptuellement, et depuis mon domaine de prédilection, l’esthétisme ; je pensais que j’aurais la place et le temps de « l’idée de l’idée ». C’est insupportable, un crève-cœur, pour moi, d’avoir vu mes propres thèses s’appliquer et d’avoir observé, impuissante, leurs conséquences aller jusqu’à achèvement, toutes échelles confondues, et d’avoir forcément compris comment, et pourquoi puisque je connaissais déjà les protocoles complexes de transformation d’une société jusque dans son intimité. J’ai vu avec stupéfaction, effroi et malheur, tristesse incommensurable, mesurant l’immobilité et le manque total de lucidité, de protection, de défense, au moins, si ce n’est de révolte et d’attaque, des meilleurs esprits et caractères, même parents, la progression victorieuse, la simplification aberrante, d’un système analysé  dans Blanc. Mais quand cette progression s’est le plus impunément séparée de la logique, de la grammaire, de l’orthographe, de la culture minimale, de la science, de l’« évidence », et que l’Histoire a commencé à être réécrite publiquement, officiellement, et par l’État même, et que personne n’a lutté d’un seul mot, j’ai dû me comprendre seule comme jamais, et en échec. Puis la violence a été appelée par l’intelligentsia contre l’Humanité. C’était donc fini et sur cette plaine désertique, tout est constructible contre l’Humanité, non seulement avec son assentiment mais son aide et pire : son espoir, son vœu, et sa reconnaissance en silence ou applaudissement. C’est non seulement fini mais le risque est immense, pour un auteur conceptuel, de considérer la société comme ennemie et d’abandonner aussi ce qu’elle a abandonné : le langage, la logique, la connaissance, la science, l’esthétisme, l’Histoire et d’en passer par ce qu’elle a admis comme neutre : la violence. Dont celle contre soi. Mais Nara est apparu dans ma vie t m’a dit « c’est fini, je suis là ». Donc la violence est en sursis, à intégrer dans la fusion d’apports.
« Trop tard » qui me persécutait depuis tant d’années est devenu effectif et a encoché à jamais l’Histoire. C’est fini, et je l’ai admis pour me permettre de me relancer, « réfléchir » à nouveau, encore une énième fois, à une solution pour « poursuivre ».
Pour ce projet, sans choix, urgentissime, et inexorable, j’ai besoin de Blanc, dans mon propre pays, puis à l’international, comme j’ai besoin d’Ariste, puis de Cendrillon, afin de générer par eux une première source de financement réinjectable dans une recherche collective alliancée à l’A.I.

Comme pour la métamorphose du droit d’auteur, je reviendrai en détail sur ce concept de fusion des indépendances analytiques et critiques.

Mais nous sommes le 12 mai, je poste ce dernier article de CORONA PROPAGANDA, et sa date arrête pour l’Histoire les concepts de deux révolutions, liées.

À plus tard ?


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