DIMANCHE 12 AVRIL 2020
CORONA PROPAGANDA | À JEAN-LUC MÉLECHON. 26/X

C’est marrant, je ne vous ai jamais calculé dans le paysage. J’ai vu soudain apparaître un âgé gourou simpliste gesticulant devant un jeune public de stade avec du propos gaucho-archaïque. Je n’avais pas saisi que ça en était là, ça m’a lassée dans l’instant et, entre vous et Macron, l’expression « Il me fatigue » a pris tout son sens. La pantinite, ça me semble plus grave que le Covid-19, non ?*


L’emphase populaire m’a toujours semblé très crad’. Moi, ça me… Et d’une platitude, mais alors… Entre l’autre gosse qui se prend pour le remake de Chateaubriand remixé avec Malraux dans son « Entre ici » devant le Panthéon (…Et d’ailleurs, il est connu que Jean Moulin, alors, se retenait de lui dire de la boucler.) et vous, c’est… Ohlala, c’est vraiment insupportable à l’œil. C’est pas bien design, quoi… Déjà le son, la bêtise, c’est à donner la nausée, mais visuellement, c’est l’overdose. Ça s’agite, ça s’agite, et l’ego tient les fils et on sait comme ils sont solides, ceux-là, même bien emmêlés.
C’est un immense problème ça : comprendre que ça tienne jusqu’à la paralysie et la tension la plus maximale, parce que ça pousse à se dire, conceptuellement, qu’il n’y aurait que la mort pour arrêter ça, pour faire que ça lâche enfin. Et c’est inadmissible, intellectuellement et éthiquement. Il faut s’arrêter devant cette inquiétude : il n’y aura que la mort et tout tenter pour qu’autre chose coupe les fils. Définitivement quand même.
J’en veux à tout le politique pour ça, aujourd’hui, à toute cette situation minable, me pousser, ultra-épuisée, dans mes retranchements et souhaiter bien plus de morts. Une chance que ça me mette encore plus en colère.

Je pense que vos conseils seraient les bienvenus à ceux qui se crèvent à respirer, là. Il me semble qu’avec une forme pareille, vous devriez coacher sur votre chaîne YouTube. Ça ferait péter les vues, le créneau est super. En plus, vous avez l’âge qui craint, grande cible, pour le coronavirus, ça serait un vrai exemple. En Chine, ils ont fait ça : des flash-mobs dans les cours des hôpitaux, avec des gens masqués qui sautaient en agitant les bras, en suivant l’exemple des médecins dans des combinaisons intégrales. Ça doit vous connaître le principe chinois, un peu ringard, de mettre des gens en rang et les faire danser sur fond musical de propagande ? C’est très rouge, comme technique. Ou macroniste. On peut confondre : l’un ne sait pas qu’il est vieux, l’autre se croit jeune. D’ailleurs, j’y pense, ça vous ferait du bien, quand même, à tous, de rencontrer un adulte, à défaut d’un médecin, non ?
Les « Insoumis ». Ça aussi, qu’est-ce que ça peut me faire rire, on dirait un nom de groupe pop des années 80. Non, vraiment, il faut la travailler, cette idée de corona flash mob.

Je disais que je ne vous connaissais pas. J’ai évité, de toute façon, c’est vrai, d’écouter quoi que ce soit qui provienne des années 60 et soit encore là. Dans mon monde, c’est incompatible. Si vous aviez encore quelque chose à dire, on ne vivrait pas du tout dans ce réel-là. Il est la preuve de votre échec, tout de même. Mais ça n’a pas l’air si visible pour vous. C’est un peu comme pour Alain Finkielkraut : regardez par la fenêtre, vous finirez par comprendre. Tiens, d’ailleurs, vous ne trouvez pas curieux que vous ayez encore un créneau pour parler, lui aussi, et qu’entre bleu et rouge on ne trouve qu’un adolescent égocentrique et inculte ? Parce que moi, pas du tout. Non, au contraire, ça, c’est d’une immense logique.
La démonstration de l’explication n’est pas connue, c’est sûr, mais je vous assure qu’elle est si implacable que même avec un bagou pareil, et tant de fils tordus, vous ne pourriez pas la vaincre.
Bon, après, c’est vrai que je n’en ai strictement rien à faire de vous expliquer. Ceux persuadés d’être les seuls à avoir le don de la parole et qui se torchent avec l’Histoire ne m’intéressent pas. Vous n’existez pas, l’affirmer est ma seule façon de contourner la stérilité et le piège conceptuel de la mort, et ne rien lâcher non plus. Mais de la vie.

À plus tard ?

Article suivant : (Après celui sur le Covid-19 et le résurrection) À Thomas Porcher



DIMANCHE 12 AVRIL 2020

CORONA PROPAGANDA | J’AI EU LE COVID-19 (1ère partie). 27/X

Désolée, le temps de comprendre… qu’on recoupe avec les témoignages de quelques personnes testées positives, et ça ne risquait pas pour moi, puisque le coronavirus, en janvier-février, était seulement « chinois ». Je vais me faire un plaisir de vous expliquer à quoi ça ressemble vraiment, puisqu’INCROYABLEMENT, personne ne s’est posé la question depuis des semaines que dure cette hystérie.*

Ce témoignage est là parce que j’ai un cerveau, pas parce que j’ai été malade. Un cerveau et 46 ans. J’écris ici uniquement sur la base de tout ce que j’ai pu écrire, et sûrement pas à cause du confinement, ni du virus. Quiconque confonde : qu’il aille se faire foutre.
Si quelqu’un veut utiliser ce que je dis ici, sans prendre en compte l’univers littéraire et conceptuel, dont CORONA PROPAGANDA et chacune de ses lignes, que j’ai créé avant ça : qu’il se méfie. Okay ? Bon.

Pour attester que je ne me foutais en rien de la souffrance de quiconque, j’ai démarré cette série en décrivant de quoi je sortais, après avoir soutenu qu’évidemment ce n’était pas le Covid-19, à cause des dates, à cause de la façon dont il était présenté « géographiquement » par les médias et l’État. À cause aussi du fait que j’étais un cas unique, que 3 visites chez le généraliste n’ont pas donné de diagnostic, et pas non plus chez le pneumologue, alors même que le virus semblait cette fois étendre définitivement sa première vague de panique idiote.
Aucun état similaire autour de moi, nulle part. J’ai circulé ainsi partout, de façon normale : et aucun cas depuis, d’ailleurs, sur mon passage. Pas plus chez mes proches, dont certains sont âgés et fragiles des poumons : rien.
C’est vrai que ma « bulle » est grande, très, et je ne m’approche jamais des gens, je ne le supporte pas vraiment. Mais bon : aucun cas que moi en des semaines, pas même dans ma famille.

J’ai tout mis sur le dos d’une sorte de méga-crise d’angoisse qui avait choisi cette fois de s’en prendre aux poumons, je me sais très douée pour passer très gravement sur le physique ce que la tête ne peut plus absorber, quand bien même mon médecin refuse cette explication et il a raison ou il ne serait plus médecin et moi auteur conceptuel : chacun ses espaces. Mais en absence de diagnostic, je l’ai vu ainsi : la grippe de l’année, peut-être, très grave « parce que j’avais le terrain idéal à cause de nerfs ruinés », et donc, grippe ou pas, surtout : de l’épuisement et de l’angoisse.
Je me sens vraiment à l’aise pour en parler, puisque : j’en ai déjà parlé, description à l’appui !! Merveilleux… Vraiment, quelle bonne idée de tout baser sur la datation publique de mes articles. Et j’ai toutes mes ordonnances, aussi, vaines, mais datées. Trop cool. Vraiment. Parce que cette fois, cher État, je suis en droit de rire le plus officiellement. Nous allons bien nous amuser.

Donc.

« Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonnée », même en version beaucoup plus conceptuelle, évidemment, il ne faut pas déconner, on se le répète 15 jours, chaque nuit. La nuit est terrible : rester assise sans pouvoir dormir à chercher son souffle. Assise, parce que couchée : c’est crever, c’est impossible de respirer couchée. Donc quand j’entendais parler de « lits », de gens couchés, je ne risquais pas de comprendre : on ne peut pas être « couché », c’est physiquement impossible, on y respire plus. C’est de fauteuils d’hôpital qu’il aurait dû manquer.
Je suis en très bonne santé physique, donc je peux affirmer qu’un vieillard ne peut pas, effectivement, produire l’effort continu de recherche de souffle et que ça peut poser un problème, très fatigant, désespérant, paniquant, à des personnes peu habituées aux efforts physiques, qui ne font pas de sport du tout, qui sont en surpoids et donc écrasés sous leur propre corps, qui ont un diabète qui ne pourra pas retenir leur énergie à dépenser pourtant en continu. Tous ceux-là seront vite sur leurs réserves.

Aucune fièvre. Comme pour la grippe : les antibiotiques ne font rien. Les Dolipranes and co : à peine. Il faut du temps, c’est tout.
Comme pour la grippe, il n’y aura pas de traitement, AUCUNE PILULE MAGIQUE, il faudra attendre un vaccin ajusté, qui sera, …comme pour la grippe, poreux.

Ça va les scientifiques, jusque-là ? Ça vous va à peu près ce que je dis ?
Bande de cons, de lâches et d’irresponsables, putain. C’est hallucinant. Hallucinant.

Bref.

Les poumons semblent impossibles à remplir à 90%. On a une pensée pour tous ceux qui ne peuvent jamais respirer, qui sont limités, par d’autres maladies. Évidemment, on pense fibrome, on pense cancer, on pense à n’importe quoi. On pense même au Christ en croix, c’est vous dire. Puisque c’est cette mort-là : asphyxie, épuisement.

Le temps de résistance est incompressible : 15 jours voire 3 semaines, voire même plutôt 4. Mais 15 jours où seulement monter une marche demande une reprise de souffle. À 46 ans, et en bonne santé, ça fait peur, mais pas si rien ne dit rien là-dessus et qu’il s’agit officiellement d’un diagnostic « néant » : il faut juste tenir, et c’est tout. Il n’y a pas de phobie nationale, pas d’hystérie, pas d’ambiance ignoble d’hôpital à supporter en plus pour respirer.

Au rayon truc qui lâche, dont on a pu entendre parler aussi : tout à fait ponctuellement, parce que ça se remet aussi vite sans problème : désolée c’est pas glamour, mais impossible de se retenir de faire pipi ! Hé ouais. En tout cas pour une femme. Et ce n’est pas du tout, en tout cas, parce que les abdos sont morts à force de tousser et de faire des efforts. C’est très peinant, c’est hyper boulant, en plus du reste, ça humilie beaucoup, et c’est encore plus paralysant.
Il n’y a pas réellement d’épuisement physique, parce que tout se situe quand même trop « haut », toute la partie abdominale est comme figée.
J’ai eu un autre témoignage, de même, d’une femme un peu surprise de comprendre bien après, touchée elle première quinzaine de novembre, sa famille a eu vaguement un rhume à la suite. Elle en est passée par un électrocardiogramme, essoufflée et épuisée de l’être, et de toute façon, elle faisait une phlébite superficielle non diagnostiquée. Le « ne pas savoir » a fait chercher aussi dans n’importe quel sens, avec le risque de trouver n’importe quoi pour « expliquer ». Mais c’est passé. Évidemment que ça finit par passer. Le souffle reste très longtemps en retrait par rapport à sa volonté : mais ça passe.
Tant qu’un « mystère » accompagne les diagnostics, on veut bien entendre n’importe quelle explication pour « cause ». Mais on doute quand même. Et ça passe.

À l’évidence, avoir ce virus fait un tri entre, physiquement ceux qui n’auront pas « peur » de leur propre physique, « conscience » de leur résistance évidente, et ceux qui ne se connaissent pas, physiquement : là, l’épreuve sera terrible, sans contexte.
Il fait le tri entre ceux qui ont un mental en acier et les autres, entre ceux pour qui la faiblesse du corps est une injustice sur leur parcours et qu’ils ne peuvent pas considérer, aussi angoissante soit-elle. Mais elle appelle d’autres pensées, parce que le souffle est concerné. Il faut bien le comprendre : ceux qui ont tout l’étrange loisir de se laisser aller à presque « profiter » de cette maladie, à ne la considérer qu’elle et pas un contretemps, ceux-là risquent beaucoup.

Il veut mieux de la naïveté, il aurait mieux valu, de toute façon, à considérer l’épouvantable faiblesse du monde, au niveau de sa conscience, de sa volonté et de sa liberté, qu’on ne lui fasse pas ça. Pas ça. Ce n’est vraiment le Covid-19, le coronavirus, le problème, c’est ce qu’on en a fait. À cause de la Chine, et de tout ce qu’on ne veut pas dire sur elle. À cause de notre monde, et de tout ce qu’on ne parvient pas à dire sur lui, quoi qu’on tente, et quoiqu’on tente, inlassablement, inlassablement, et d’une façon bien plus mortelle que le Covid-19, infiniment plus épuisante.

Je suis passée sans savoir, encore une fois, sans titre, sans aucune corrélation avec le reste du monde. Encore une fois seule, et préservée en tout par cette solitude.
J’ai donc encore une fois la chance de mon propre discours.

Et vraiment, je n’ai plus que l’envie de me venger pour tous ceux qui auront eu peur à ce point. Pourquoi cette peur ?
L’inconnaissance. Encore une fois.
Au XXIe siècle.
C’est épouvantable. Épouvantable.
Épouvantable.

Mais putain… Où en sommes-nous pour que ça ait pris à cette échelle-là ?


À plus tard ?




CORONA PROPAGANDA | À THOMAS PORCHER. 28/X

Ça tombe sur vous en premier, mais je compte bien écrire à d’autres qui sont du même bloc générationnel que moi. Ça ne va pas le faire si vous continuez à tweeter et penser sur un modèle archaïque, vain, et donc faux. Vous passez systématiquement à côté de votre propre temps, c’est ahurissant. Pourquoi cette putain de génération-crises n’accède toujours pas à son propre temps intellectuel ?*

Vous êtes nombreux, comme ça, à bénéficier d’un semblant de plateforme médiatique, d’un semblant de porte-voix, d’un certain nombre de followers pas très originaux et condescendants, mais quand même, et ne les utiliser qu’avec une machine vieille de 50 ans.
Comment c’est possible, ça ?

Nous sommes la dernière génération à avoir été élevée, de gré ou de force, dans un système très haut et exigeant d’enseignement. Nous avons eu à notre disponibilité, même les plus pauvres, une masse égale, ÉGALE, de connaissances démultipliées, servies sans concession, durement, avec obligation de finir ses devoirs et de marger absolument. Toute notre génération a été condamnée, même les cancres, à cause des crises, à une certaine excellence et à absorber toute la palette de données alors, de littéraire à scientifique en passant évidemment par l’économie.
Je ne dis pas que tout le monde en sera sorti avec les palmes, mais il reste que des cerveaux ont été formés, et certainement pas à penser petitement, sur une seule ligne, sans recherche et en allant dans le mur de l’Histoire « des anciens » à chaque fois.
Nous avons été éduqués au progrès, à penser sur plusieurs lignes, avec Y et Z en plus de X : nous avons été éduqués et entraînés à réfléchir en tenant sans nous fatiguer plusieurs sujets et en les faisant s’argumenter de front. Nous avons tous été formés comme des chercheurs, avec l’apprentissage de l’argumentation, de la démonstration, notamment par récurrence. Nous sommes les derniers auxquels on aura fourni la totalité des connaissances du monde à cet instant-là couplées à celles classiques et non transformées par 68 mais dans leur essence seule et exacte.
C’est où ça ? C’est devenu quoi ?
Je ne lis que des trucs coincés dans des annexes de thèse comme si tout s’était asséché, comme si pour vivre la seule solution était de prendre des rails qui existaient avant nous et qui ont démontré qu’ils étaient des impasses. Quelle idée de les suivre ? Ils ne mènent nulle part, l’Histoire l’a déjà prouvé ! Enfin, quand même, ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Histoire ! Vous pensez arrêter quand de la lasser à ce point ?

Déjà, avant, je soupirais, mais alors depuis le coronavirus, sur Twitter, c’est un festival de propos de foule de comptoir. Invraisemblablement pathétique. La réactivité sur l’actu est le piège le plus empoisonnant : il va falloir la distancer et vite. Pour un économiste, il semble que vous ne calculiez même pas la faillite totale de compter avec les chiffres que donnent le gouvernement et le monde. Et vous n’auriez pas l’intuition qu’il faut commencer à penser sans ?
Il va falloir la trouver. Je sais qu’il n’y a pas encore, officiellement, une loco intellectuelle et conceptuelle au temps que nous vivons. Je le sais, parce que c’est moi (j’ai décidé le 8 avril dernier de laisser tomber l’humilité, au fait) et qu’apparemment tout le monde arrive bien à jouer l’ignorance à la quantité astronomique de signaux de fumée que j’envoie.
Il va falloir exploser le niveau, notre génération en est la dernière capable. Ou vraiment, ça ne va pas le faire.
Mais vous pouvez aussi préférer votre confort, évidemment.

À plus tard ?

Article suivant : À Jacques Attali



CORONA PROPAGANDA | À JACQUES ATTALI. 29/X

Comment vous dire……… Avoir une fraction de seconde d’avance sur son temps, ce n’est pas vraiment difficile. Particulièrement quand on vient d’un monde qui a mis au point la communication médiatique populaire. Ça se passe comme ça : on prend un café avec la plèbe, on remonte dans son bureau, et on redit la même chose dans un haut-parleur. La plèbe se dit : oh, je pense pareil !!! Et pour cause.*


Vous savez où sont les deux problèmes quand on affleure tout juste le niveau ? On ne voit pas qu’il baisse. Et on baisse avec.

Vous avez voulu rester maître à bord. Toute une vie à croire naviguer en proue. Vous avez effacé de votre vision tout ce qui vous dépassait à tout moteur. Vous avez raté la jeunesse de x générations, pensant toujours vous en sortir parce que dans des sphères qui ont été rendues pendant 50 inaccessibles à d’autres. Vous n’êtes pas en doublon, après tant d’années dans tout le paysage médiatico-culturel. Vous n’avez pas trouvé ça un peu inquiétant ? Ça ne vous a pas gêné d’enfoncer des portes-ouvertes toute une vie et de continuer, de n’être que le conseiller de gens peu réputés pour leur intelligence, aussi ? De vous allier à des personnalités dont le manque d’envergure n’a pas attendu l’Histoire pour être défini ?
Dans vos tours du monde de Pouvoir, ça ne vous a jamais alerté qu’une relève ne paraisse pas, même ennemie, même seulement « tendance » qui résiste à votre absorption ?
Vous avez trafiqué avec chaque pan de la société actuelle, et vous n’en connaissez quand même rien. Plusieurs fois, j’ai été tentée de vous contacter et je me suis dit, non, non. Ça me dégoûtait trop, et pourtant je suis passée au-dessus de l’écœurement quelque fois, en bonne mendiante.

Je compte sur l’hystérie de cette crise nulle et non avenue pour aider l’Histoire à faire un tri drastique dans les têtes d’affiche de tous les âges. Ça ne va pas se faire en une seconde, mais les sous-totaux qu’elles alignent sans méfiance sur Twitter, dans les tribunes, les éditoriaux et certainement les dîners, en ce moment, je ne compte pas les oublier. C’est une matière inespérée, pour moi, ce qui est en train d’abonder de toute part avec la preuve systématique qu’on est tout juste assez hors de l’eau pour ne pas boire la tasse.

Tous les médias fonctionnent comme ça depuis ce cher coronavirus, que je connais bien, à peine au-delà de la ligne de flottaison. Mais ça ne va pas durer. Il y a un raz-de-marée et contrairement au coronavirus, il ne pourra pas être mystifié. Sa vérité ne sera pas négociable, ni un mystère. Il n’est pas fait de vagues hautes violentes, ce n’est pas à sa forme qu’il peut être reconnu. Ce serait beaucoup trop simple. Il a déjà commencé, et personne ne l’a vu, encore. Il est fait de complexité. Mais vous avez trop adoré la simplicité pour jamais le comprendre. Une vie à réduire, résumer, passer au slogan. La vie, la société, ne sont pas des produits.
Je ne sais pas quand vous lâcherez l’affaire, sachez que je ferai tout pour qu’on sache que c’était il y a au moins 50 ans et que, depuis, votre inutilité a causé des catastrophes. Si vous pouviez seulement vous taire. Juste un instant. Vous pourriez peut-être entendre le silence de la société, au fait.

À plus tard ?

Article suivant : À Luc Ferry



LUNDI 13 AVRIL 2020


CORONA PROPAGANDA | À LUC FERRY. 30/X

J’ai lu que vous vouliez qu’on se souvienne de vous comme « philosophe ». J’ai cessé de rire un moment après. Il faut vraiment être né trois jours avant la honte pour dire un truc pareil. Vous vouliez l’armée pour tuer les Gilets Jaunes, vous avez dit en 2018 que vous n’aviez « aucune idée » de « comment on en était arrivé là » et pas plus pour « de quoi demain ? » : un vide philosophique total.*

Même rayon qu’Alain Finkielkraut, un ministère massacré en plus. Je me suis épargné de vous lire à considérer qui vous lisait. Ça ne valait même pas le coup de vérifier quoi que ce soit, un public peut parfois suffire à renseigner sur un contenu. C’est rare que je m’y fie, mais là, votre cas était vraiment cerné, des faibles, des sottes, et la droite. Ouhla… Ça ira.
Les personnes comme vous me font vraiment très peur. Que vous ayez accès aux médias, des micros aux tribunes, et à la politique avant tout : c’est effrayant. Que vous soyez persuadé, aussi, d’une valeur, d’une existence ou d’un pouvoir de pensée ? C’est glaçant.
J’ai été témoin, sur les 3 dernières décennies, du passage de personnalités vaguement en place sur les bords intellectuels de la politique, (et voire de la culture, voire de la littérature parce que des postes se sont libérés qui n’ont pas franchement trouvé preneur mais dont le vide a bien attiré les penseuraillons de partout) à un olympe inventé de toutes pièces. Pour parvenir à cet état, il n’y avait pas le choix, et vous, comme les autres, avez procédé de deux façons et uniquement : bloquer les seules secondes pour lesquelles vous vous sentiez assez fort pour intervenir, et nier le passé, dont l’Histoire.
C’est simple : n’importe qui peut faire ça. N’importe qui. Il n’y a besoin d’aucun diplôme, aucune culture, aucune éducation, aucune carte de parti, aucun ministère dans son CV. N’importe qui peut dire la sienne sur n’importe quoi dès lors qu’il détermine qu’il ne sera pas pris en défaut, et qu’il évince toutes les secondes depuis la nuit des temps jusqu’à lui. N’importe qui.
Le problème est donc de vous faire passer pour « n’importe qui ». Vous y arrivez drôlement bien tout seul, ça, ce n’est pas un souci, mais apparemment, vous avez si bien œuvré que vous conservez un public qui croit que vous êtes quelqu’un, et vous bénéficiez d’un « temps » où souhaiter la mort d’êtres humains, publiquement, ne vous bannit pas. Votre temps. C’est votre temps qui a fait ça et votre temps qui vous protège de cette honte qui semble passer si loin de vous, toujours. Un temps dont vous avez bien ri, sur France Culture, avec Alain Finkielkraut quand vous vous êtes posé la question de comment on en était arrivé là. Et le « là » en question n’était même pas défini. Un « Là » universel. Votre « là », insensé. Vous avez ri encore en disant « Si on savait ! », quand la question a été « De quoi demain ? ».
Qui doit savoir, alors ? Qui ? Si vous, « philosophe » riez à cette question ? On va chercher un lycéen avec la même question pour son bac ? Pas cette année, okay, mais l’année prochaine ? On va chercher un petit de CP ? Il serait comme vous, pas obligé de savoir lire non plus ni d’avoir notion de l’Histoire. On va chercher un nouveau-né ?
Qui, peut répondre à la question « De quoi demain ? » si un philosophe rit comme un bon gros gars du peuple ou une gardienne appuyée à la poignée d’une poubelle qu’elle va ranger en disant « Ah ! Si on savait ! », si on savait, hein, mon bon monsieur, si on savait. Le niveau de la France qui vous terrorise et dont vous ignorez tout. Tout. Et le pire : qui n’existe pas.
Les Gilets Jaunes ne savent pas non plus « De quoi demain ? », mais eux, ils cherchent.

Il y a une chose que je dois vous reconnaître : c’est votre rire honnête. Ça m’arrange réellement, votre aveu public d’inconnaissance absolue du passé ET de l’avenir, alors que pendant 50 ans vous avez bousillé, vous, et les « philosophes » de votre rang, l’intellectualité française. Entre autres.

À plus tard ?

Article suivant : À Ububu.



CORONA PROPAGANDA | À UBUBU. 31/X

Ububu est un clown. On ne peut pas lui écrire directement mais uniquement lui envoyer un message, comme ça, dans l’air. Il est anonyme et œuvre le plus étrangement pour notre époque, en menant des actions que seul un vrai clown peut mener, avec des sourires que seul un vrai clown peut avoir, et en faisant des pirouettes que seul un vrai clown peut faire. Ce qui, à notre époque, est un prodige.*

Ububu est un des êtres, rares, d’accord, mais quand même, qui prouvent que je ne suis pas un monstre sans cœur. Je ne crois pas qu’ils seraient quelque part dans mes parages, sinon : trop fragiles, trop purs, trop sincères, trop gais, trop malins, trop colorés.
Quand Ububu rentre de son travail de clown, il décrit sa journée. On dirait, à chaque fois, qu’il sort un bouquet de fleurs de nulle part. Les mots sont tous frais et brillants et plein de couleurs, ils oscillent encore du mouvement de leur apparition alors qu’ils sont dits, et c’est tout le charme de ses contes, ils frémissent encore sur place, tout heureux de leur bonne histoire, ils restent vivants à jamais alors qu’ils sont faits et viennent de l’éphémère. Et à chaque fois, c’est vrai, c’est une très bonne histoire. Pleine de rebondissements, très drôle, à éclater de rire, malicieuse et d’une vérité sans maquillage, elle.

Ububu est un charmeur amusé et coquin, il a une double vie, comme tous les clowns, je suis bien placée pour le savoir. Il doit savoir jongler sans se faire voir, et sait bien qu’il est unique et uniquement dans chacune de ses vies. Heureux ceux qui lui permettent ces vies-là, j’espère qu’ils le savent, c’est difficile de leur rendre tout le temps.

Ububu est d’une race rarissime, il reste peu d’exemplaires dans la vie réelle, la majorité est pour l’instant obligée de survivre dans les fictions, les romans et la poésie jusqu’au milieu du XXe siècle (et mes textes, dont Blanc, que Ububu lit comme je l’ai écrit, autre prodige), les dessins d’enfants évidemment, et des mangas, les Ghibli, comme Totoro. Pendant le confinement, les Ububus font le plein de dessins enfantins, d’ailleurs, c’est une vraie énergie, pour eux, c’est connu. Je crois même que les Ububus peuvent capter les meilleurs rires des petits auxquels le confinement est un grand moment, et qu’ils entendent les rires absents, aussi.
Le monde n’est jamais prêt à un Ububu ni des Ububus. Selon comme il va, à la vue d’un Ububu, il sourira, il retrouvera en lui un petit paysage qu’il sait nécessaire à sa survie, ou il aura très peur, et peut devenir agressif, parce que, justement, il ne retrouvera plus cet horizon coloré et simple et ne sait plus à quoi tient sa survie. Les Ububus savent que les temps sont durs, pour les petits clowns, qu’ils risquent beaucoup, qu’on va les poursuivre et les malmener, les enfermer, les interroger, les cerner de policiers. Alors ils vont par petits groupes, c’est plus prudent, et des anges gardiens les veillent et les préviennent quand il faut fuir. Il n’y a aucune honte à fuir quand on est un clown, mais ça en donne beaucoup au monde, par contre, et tant mieux, il a ainsi le temps de réfléchir plus longuement et plus amèrement à pourquoi il n’a pas souri. Il ne trouvera pas. Pas en ce moment. Il ne sait plus rire du tout. Du tout.

Un Ububu apparaît quand le monde en est là : à ne plus savoir rire du tout. C’est prendre un risque fou de continuer à se promener dans le monde, mais un Ububu sait son rôle, il l’a bien appris, c’est une chose très sérieuse, d’ailleurs. Très sérieuse.
Et inestimable.


À plus tard ?

Article suivant : À Pierre Rosanvallon | À Johann Chapoutot.




CORONA PROPAGANDA | À PIERRE ROSANVALLON | À JOHANN CHAPOUTOT. 32/X

Je cherche des historiens pour penser la théorie de la constitution d’une société totalitaire qui appelle un régime totalitaire (et pas l’inverse). J’estime que nous sommes exactement dans un labo gigantesque pour étudier comment le monde a pu s’organiser pour aboutir à la Seconde Guerre mondiale. Cette proposition est conceptuelle, il n’est pas question d’une comparaison par blocs de temps.*

Cet article a son exception, dans la série. Merci.

Je ne suis pas historienne, je suis auteur conceptuel. Je joue avec des cathédrales de culture, un dessin inné, et une analyse qui ont remplacé pour partie une production artistique classique. Je suis en dehors des lignes de production artistique classique, définitivement, et j’ouvre un nouvel espace à l’Art, celui de ce siècle. J’espère que ça n’a pas l’air délirant, parce que c’est déjà 20 ans de production. J’ai donc toute la structure conceptuelle, et j’ai reconnu, par mes propres voies, la propagation de l’idée totalitaire à travers des pans de la société, quand, par où, voire qui, comment, pourquoi.
Et je vois aujourd’hui à perte de vue que j’avais raison. Je ne m’attendais pas pour autant à une surface aussi gigantesque, et c’est tout simplement effrayant. J’intègre forcément, dans mes concepts, l’État, au premier système de société totalitaire, il a été le dernier à être formé pour lui répondre, et va à présent pouvoir prendre le dessus.
Je voudrais avoir l’occasion de bâtir une autre thèse avec des historiens, en apportant ma propre matière référencée que personne ne peut avoir, que personne n’a, c’est certain ; je n’ai fait qu’attendre le moindre soupçon d’intuition concernant cette analyse de l’époque : je suis la seule avec cette matière-là, une avancée inédite pareille.
Je suis beaucoup trop armée, mon analyse beaucoup trop dense, pour être jamais tombée dans tous les pièges et raccourcis des médias qui seulement depuis quelques mois s’agitent autour des termes « dictature », « totalitaire post-humain » (ridicule), « monarchie », avec les groupes sociaux qui répondent trop passionnément confiant en une Histoire schématique et réactivable, comme défiant le temps, par « démocratie », « peuple », etc. L’ensemble est sans ajustement, s’amuse avec une symbolique qui est massacrée au passage, prostitue d’un côté les termes mêmes, de l’autre la Mémoire, et de loin en loin l’Éthique.
Quelque chose ne va pas tenir, si un discours d’opposition ne parvient pas à se placer, urgemment, pour récupérer les lignes historiques que tout le monde vrille à les faire hurler, les récupérer « scientifiquement », et les présenter derrière un bouclier esthétique.
La situation me semble inexorablement catastrophique. Les discours qui martèlent un « avant » et un « après », sont parmi les plus horrifiants.

Je n’ai pas trouvé non plus, dans mon époque, un autre regard que le mien, celui qu’on attribue aux artistes, et qui à force d’avoir été vendu au moins offrant, quand il existe, n’a plus de valeur.
Je n’ai rien pour me défendre qu’un travail colossal.
Je veux avoir l’occasion de vous le présenter et de travailler avec des historiens puisque nous avons je crois l’occasion unique de donner une explication à quelque chose de l’Histoire qui, si nous l’avions su, nous ferait mieux reconnaître ce qui se passe, et depuis longtemps déjà.
Il y avait un mystère, dans l’Histoire. En tout cas, je l’ai défini ainsi, la partie manquante à 1984 : comment on en arrive là, à 1984.
Je crois que nous le savons, à présent, moi je sais. Je n’ai jamais fait plier l’Histoire, m’a seule force est d’être bien obstinément de mon siècle et justement de pouvoir arriver jusqu’à lui sans nier un seul des jours avant lui. Je lutte depuis très longtemps à prévenir que non, évidemment, non, non, jamais ça ne recommencera : nous sommes au XXIe siècle.
Mais aujourd’hui 13 avril 2020, la sottise du monde me semble si anachronique et épouvantablement dangereuse ?
J’ai besoin de votre aide.

À plus tard ?

Article suivant : Note à moi-même.



CORONA PROPAGANDA | NOTE À MOI-MÊME. 33/X

Si encore je ne trouvais pas à être stupéfaite du silence, ni rire du peu de petits froufrous vexés que je perçois. Je les vois s’ébouriffer soudain, et picorer le sol bêtement en réaction en s’éloignant. C’est proustien à décrire et lassant. Je ne sais pas vraiment ce que je suis en train de faire (Si, je sais, j’rigole), ça ne mène encore nulle part, il semble, donc je ne risque pas de lâcher.*

Au cas où vous en doutiez.

J’ai bien compris un truc : tout le monde sait écrire, tout le monde a quelque chose à dire, tout le monde pense mieux et plus loin que tout le monde, tout le monde a un avis, et le seul qui compte et sait tomber d’accord avec tout le monde quand cet avis est partagé ce qui n’est pas rare, puisque tout le monde a le même avis que tout le monde, sauf s’il pense le contraire et dans ce cas tout le monde aura le même avis que ceux qui pensent le contraire.
Tout le monde a tout lu et comme il n’est plus temps d’en parler, personne ne peut vérifier. Tout le monde est très cultivé, donc, c’est un fait établi par défaut. Comme tout le monde n’a que les armes qu’il trouve par terre pour se battre et les lâche dès qu’il en trouve une autre, pas besoin d’aller voir à l’armurerie de réserve s’il ne reste pas quelques épées au double tranchant éternel. Elles y sont, je les veille, j’en ai mis 17 de côté.

J’ai bien compris tout ça. Quand même, hein. Tout le monde sauf moi, okay. Ce n’est pas vraiment un problème, enfin : ça ne devrait pas. Parce que, attention, il ne faut pas croire, on m’a fait plein de propositions dans ma vie, mais toutes pour après ma mort. J’ai plus entendu dans ma vie « Tu seras reconnue après ta mort, 20 ans après ta mort. » que quoi que ce soit d’autre. Ce n’est pas facile, du coup, de se faire un programme de carrière, à cause de cette date difficile à placer. Quand on entend ça à 25 ans, on se dit qu’on aura d’autres propositions, mais à 46, l’urgence de mourir devient assez réelle. Je me demande quand ça va arriver. Et si les 20 ans derrière passent vite ou pas. Personne ne peut le dire. Peut-être que ce n’est pas le même temps, quand on est mort ? Qu’il n’y a plus de temps. Je n’attendrai peut-être plus. Parce que, c’est ça, qui est stressant aussi, c’est de devoir encore attendre, même mort ! Ça n’en finira jamais, quoi. C’est long. C’est super long. Alors déjà qu’il faut attendre la mort, merde quoi, ça donne des fois envie de la provoquer un peu : t’es prête, ça y est ? On s’en fout du maquillage ! …Non ? …Bon, ben, j’attends.

Contrairement à la légende populaire, le temps ne passe pas si vite quand on attend la mort pour être en vie. Ça, je tiens à le dire. C’est du foutage de gueule, le carpe diem et les natures mortes du XVIIe hollandais.
Et il y a quelque chose que je ne comprends pas. Il semble que tout le monde aussi attende la mort, puisque personne ne semble en vie, personne ne profite de rien, personne ne rit. Et j’ai remarqué que tout le monde s’était enfermé dans la peur d’une mort dont ils ne savent strictement rien, et avec le devoir de ne pas la donner non plus. …Je ne comprends pas. Tout le monde est mort ou pas, en fait ? Parce qu’il me semblait que quand on était en vie, on le savait. …Enfin, c’est l’idée que je m’en faisais.
Ou alors, je suis déjà morte. C’est peut-être pour ça que je suis une des rares à rire, dans ce monde-ci. Et pour ça que personne ne me voit, ni m’entend, sauf ceux qui frissonnent parce qu’ils ont peur des spectres et de leur éternité. Ça doit être ça. Coooooooool.

Non, c’est pour rire, tout ça, parce que je me souviens bien quand je suis morte, précisément, le 8 janvier 2004. Donc, ça veut dire quoi ? Encore 4 ans ? À votre avis ? Et là, il n’y a plus personne pour en avoir un, d’avis, je suppose ?
Ouais, c’est bien ce que je pensais.

À plus tard ?

Article suivant : À Michel Houellebecq.



MARDI 14 AVRIL 2020


CORONA PROPAGANDA | À HOUELLEBECQ. 34/X

Par jeu, j’essaie toujours de penser comment vous pourriez tenir votre analyse sociétale, celle qui a, il y a plus de 20 ans, littéralement empoisonné le paysage, et jusque dans ses nappes, par des infiltrations dont vous n’aviez pas le plan, évidemment, c’était impossible. Pour un « prophète », ne pas prédestiner ses propres paroles, c’est violent, faible, lâche, méprisable et dangereux.*

Je ne pardonne à personne, cultivé ou pas, auteur ou pas, (sachant que vous n’êtes ni l’un ni l’autre), de ne pas avoir conscience de la portée de ses lignes, de ses mots, de ses interventions, de ses interviews, ni d’où et de quoi ils viennent. Ne pas maîtriser, même si on choisit de s’étaler à la gloire de la médiocrité et avoir le plus « sincèrement » dit qu’on s’en foutait, jusqu’où peut aller son discours dans une société, culturelle, élitiste ou pas du tout, qu’on est censé avoir diagnostiquée, expliquée, rendue conséquencielle, dans ses romans. Vous en avez figé les causes, les élites les ont cru réglées à vie. Classées. Et vous y avez cru aussi. Tellement flatté, n’est-ce pas ? C’est dur de résister à un succès si standard quand on aime la moyenne à ce point. Je crois que c’est la Légion d’Honneur qui m’a quand même fait le plus rire. Ah ! J’ai vraiment éclaté de rire. La dernière fois vous concernant, c’était pour votre Goncourt. Vous n’avez rien de contemporain. Rien. Vous êtes un archaïsme, et de troisième zone, ce qui est réellement, réellement, « révélateur ». On l’a assez dit, pour vos romans : « révélateurs ». « La société est comme ça. »
Quand je suis arrivée en 2004 avec Blanc qui rectifiait de tout son poids le déséquilibre terrifiant des élites et de la culture depuis des décennies, j’ai été reçue. Blanc avait de quoi faire reculer rien qu’à sa forme, mais il a plutôt traîné que je m’opposais à 100% à vos thèses. Juste ça : je l’avais bien précisé « contre le phénomène Houellebecq », pas vous, le « phénomène ». Et les élites parisiennes, Saint-Germain, les médias, on fait leur choix : vous, leur phénomène. Ils ont procédé avec moi de différentes manières : silence, ignorance, cynisme, et re-silence, rejet, parfois très violent, presque physique. Ils ne m’ont jamais « parlé », ni de Blanc, ni de moi, ni d’aucun de mes livres. Il y a un mystère entre nous, il dure évidemment. Mais je suis atrocement là quand même, depuis. Je n’ai pas lâché. Je me suis dit qu’à l’endurance, de toute façon, je le mettrais, ce poids, de force, dans la balance, et avec mon élan, ma colère, ma haine et mon sourire en plus, il va s’y fusionner.
Aujourd’hui, il ne reste intellectuellement rien d’encore tissable de la moindre de vos idéettes. J’ai vraiment, par éthique, celle que de nous deux je suis la seule à connaître, tenter de prolonger vos constats. Je le fais avec tout le monde, vous n’êtes pas un privilégié. Je ne me sépare jamais d’une carte stratégique où chaque discours, comme un virus, à son parcours et s’il faut, s’il se tait, s’il absente : je le fais vieillir artificiellement, pour ne pas risquer d’être surprise s’il revenait plus vaillant. Je le fais même vieillir et muter de plusieurs manières en tenant compte de paramètres variés. Je sais par où il passe, ce qu’il touche, ce qu’il transforme, ce qu’il inspire, ce qu’il dédouane, ce qu’il génère, ce qu’il détruit, ce qu’il acidifie, ce qu’il tue, ce qu’il rend malade, comment, quand. C’est un vrai job. Je n’ai jamais fait l’erreur de tous, m’écouter seule, penser seule, ne plus tenir compte du moindre battement de cœur en plus du mien. Que ça me dégoûte terriblement ou pas, j’ai tenu bon à regarder dans les yeux tout ce qui existait, à le laisser vivre, vivoter, ramper, voire progresser, peu importe.
J’avais 30 ans, quand la première version de Blanc, que je ne reconnais plus, est sortie. Première production aussi colossale de la part d’une femme, en France et internationalement. Blanc était inédit, de forme, et de fond. Paris a préféré, au propre, une branlette sur banquette de taxi et une giclée mole et stérile. Okay. J’ai prôné la puissance du désir, d’un néo-élitisme, un néo-individualisme, j’ai pris la défense des deux genres passionnément et j’ai arraché l’enfance à toute la prédation alors. J’ai monté une analyse sociétale de même inédite. J’ai créé une révolution esthétique.
Et la différence entre vous et moi, c’est que ma conscience est encore écorchée, ma propre puissance une lame, et mes thèses sont vivantes, tiennent ensemble causes et conséquences avec une tessiture immense et elles progressent, gagnent toujours plus en ampleur, pas le choix. La différence, c’est que pour observer la société enfermée par une ingérence économique, scientifique et politique, vous êtes enfermé, conceptuellement avec elle, à la tripoter en marmonnant, vous êtes des millions au milieu de millions, et vous vous en faites une récompense, moi, je suis libre comme l’air. La différence, c’est que le Paris du XXIe siècle vous reconnaît encore comme le seul auteur de nous deux.
Comment vous dire ? C’est parfait. Parfait.

À plus tard ?

Article suivant : À Aude Lancelin.




MERCREDI 15 AVRIL 2020


CORONA PROPAGANDA | À AUDE LANCELIN. 35/X

Pour le coup, c’est vraiment le plus sérieusement que je pose la question : comment notre génération peut-elle encore être, intellectuellement (…ou un truc qui y ressemble de très loin et se persuade de sa grandeur), à gauche, …ou à droite ? Non seulement ça, mais avec récupération de deux discours râpés et déjà vains dans l’Histoire, sachant que la gauche a été infiniment plus discourante ?*

J’adore le luxe. Il est pour moi exhaustivement distinct du capitalisme, du wealthy, parce que je suis du côté de l’Art et que par concept, depuis toujours, l’Art est luxe. Des sens, de l’esprit, celui de l’Humanité. Même l’art pauvre ne peut se séparer de l’arrogance de son luxe, qu’il arrache à tout, même à sa propre matérialité. Même une peinture rupestre réalisée hors de quelconque injustice sociale à l’exception de celle implacablement naturelle, était déjà du luxe : le dépassement de la nature, sa rupture avec son injustice, rare, un don non partagé entre les premiers êtres humains, à redonner à tous par une production à la vue de tous. J’en suis restée à ces lois, les siècles les ont magnifiées, le XXe les a condamnées, le XXIe les tient dans sa geôle.
Luxe. Donc je ne vois pas pourquoi, si on est de gauche, il faut être mal habillé avec une veste qui donnerait tout pour être sur un autre, parler comme un rustre en bavant presque, et prendre le miroir pour de la vanité de riche dans un t-shirt en coton mélangé avec tâche de gras bien boudinant à 5 euros, en promo, du Leclerc, le mardi, fil dentaire jamais. Ni si on est de droite, tout réduire à ce qui est le mieux partagé au monde, ultra commun et sans rareté, un véritable uniforme. Ça m’échappe.
L’Art et l’humour ont toujours eu le luxe de faire l’amour, sinon pas d’érotisme, pas de séduction, pas de beau et de laid, pas de contraste, pas de haut et de bas, pas de lumière et d’ombre. La gauche ne sait pas rire, elle doit être grave, elle parle du pôple ! Son sang ! Sa chair ! Ah ! Misère ! La droite ne sait pas rire, elle doit ricaner, tout le temps, où elle rirait au plus mauvais moment, l’immensité de son inculture tâcherait le toc de son email. Toute une fixation d’esprit sans rotule : des deux côtés. Tout un rite sociétal en costumes archaïques. Toute une négation du luxe, celui inaliénable. Une société qui ne sait qu’en baiser une autre, sans humour.
Où est le luxe ? De l’Art ? Celui version enfant : l’éducation ? Version commune : la culture ? Version adulte : la critique ? Où est le don, le rare, le mal partagé à redonner ? Qu’est-ce qui, sans ça, donne le moindre droit de s’adresser à une société ? 20 ans de médias ? 20 ans de politique ? 20 ans hors de son propre siècle, contre 40 siècles ? C’est une plaisanterie ?

Quand les couches populaires n’étaient pas massivement éduquées, le discours de gauche qui les soutenait a atteint des sommets de brillance et d’éloquence, d’ampleur, de force. Le discours de droite était éteint d’avance, il n’avait même aucun auteur pour souffler sur une braise. Depuis que les couches ouvrières ont accédé à l’éducation la plus vaste et élitiste : le discours de gauche se vautre dans une bassesse de forme et de fond inouïe, stupéfiante. Notamment sur Twitter, jusqu’à me faire éclater de rire et me demander à combien de verres ce petite monde en est. La droite, sans auteur, a fini par décider qu’elle serait son auteur, et de génie quitte à faire, quelques notes jetées et on brode avec lyrisme, le discours est tirade de théâtre scolaire, vocabulaire approximatif, le sens en option.
Depuis que l’éducation a été offerte, et particulièrement à ma génération, dans sa tessiture la meilleure jamais atteinte, élitiste : son luxe est nié. Culture : néant. Esprit scientifique : néant. Recul philosophique, analytique, critique, historique : néant. Évolution : néant.
L’Art est progrès. Celui que notre génération doit imposer, parce qu’elle a eu l’éducation et la culture pour, passe par le rejet de toute forme politique de gauche et de droite. C’est sans choix. C’est évident. C’est nous le début de ce siècle.
Alors, qu’est-ce que vous foutez en 1968, en 1921, en 1789, en 1871, en 1917, en 1949 ?
Où est notre génération ? Où est intellectuellement notre génération ?
J’ai gardé l’arrogance de mon luxe, je vis et je pense en 2020.


À plus tard ?

Article suivant : J’ai eu le Covid-19 (2e partie).




JEUDI 16 AVRIL 2020

CORONA PROPAGANDA | J’AI EU LE COVID-19 (2e partie). 36/X

En fait, c’est mon blog, deux personnes lisent les articles au maximum. Et j’y pense d’un coup : j’ai encore le droit de traiter le sujet pas pour la société qui vraiment n’en a rien à branler, rien de rien de rien, on aura compris, mais pour moi. La société, en ce moment, la défendre prend vraiment la tête, surtout la mienne, mais il me semble que, cette fois, elle a dépassé les bornes.*

[voir J’AI EU LE COVID-19 (1ère partie). 27/X]

Ce n’est pas « il me semble ». Elle a dépassé les bornes.
J’étais partie pour faire l’article sur l’indifférence absolue que j’ai reçue quand, pour informer vraiment, famille et amis, ou m’amuser un peu « à l’extérieur », « dehors », j’ai dit que j’avais eu le Covid-19 en février, et comme décrit dans la première partie de cet article.
Rien.
Pas un mot, changement de sujet, rien à foutre. Personne ne rappelle, on parle d’autre chose, et entre-autre du Covid-19 d’ailleurs, parce que quand même, tous ces morts, le confinement, la propagation, la pandémie, les masques, l’état des hôpitaux, le discours de Macron. Ouais. Okay.
Je compte tester un show, fin de semaine, dans une grande surface, à faire la même annonce : « j’ai eu le Covid en février. » Je raconterai ici ce que ça aura donné. (Je ne sais même pas pourquoi je dis ça, personne ne le lira.)

Note de l’auteur : je viens de lire, sur Twitter, Libé qui vend, spécial abonnés, sur les « témoignages de rescapés », un article dont le titre est « Comme si on vous touillait la moelle à la truelle. »
J’étais lasse, triste et perdue, et en voyant ça : j’ai éclaté de rire, et ensuite, plus rien. J’ai attendu 3 heures, pour continuer à écrire ou pas. Et je suis allée dormir.
Je ne vais pas pouvoir survivre dans ce monde-là. Enfin, je veux dire que je crois que j’approche d’autres limites que je n’avais pas vues depuis longtemps. Je compte ce qui est en barrage devant mon « Pourquoi pas ? ». Mais pour que le barrage tienne, je dois compter sans me compter.
Ça devient impossible d’y croire, tout est trop… bêtement immonde, c’est épouvantable autant de bêtise, se vautrer à ce point dans le vide, le rien, le nullissime, le bas, le mensonge, la fiction, le fantasme ? Je ne peux pas vivre là-dedans et c’est en train de gagner, malgré toute ma résistance. C’est en train de gagner ?


En disant que j’avais eu le Covid-19, je pensais, je ne sais pas, parler de la Chine, de son système de santé, d’un truc qui avait fuité et qu’elle avait dû avouer puis presque mettre en scène pour le rendre encore plus réel et faire croire qu’elle gérait, du blocage économique stratégique, collégial, mondial, à cause de sa place de sous-traitante du monde une fois qu’elle s’était paralysée de force en montant une com’ typique du parti sidérante et que le monde a gobée. Je pensais parler de la réaction de la Suède, de l’équilibrage permanent des médias, en aveugle, complètement en aveugle, entre le fantasme épouvantablement stupide et le vide total laissé par la vérité, trahie, violée, lapidée, exterminée par les pouvoirs du monde entier ou presque. Je pensais soulager un peu mon monde. Je pensais parler de cette mort qu’ils craignent et de leur peur qui n’a même pas de thèse. Je pensais… Enfin, je pensais vraiment connement.
Je n’ai pas compris tout de suite, je suis toujours très lente quand je suis concernée. Je n’ai pas compris pourquoi ça me posait un problème qui grandissait. J’aurais effectivement fait l’article sur la dichotomie entre un sujet number one internationalement, gigantesque, qui touche la planète entière, et qu’il ne soit pas pour autant regardé juste à côté de soi. Comme la pauvreté, l’isolement, la haine. Finalement, Covid-19 ou pas, les gens fixent ce qu’il y a derrière l’écran et n’en voient plus la réalité, celle-même qui pourrait pourtant, soi-disant, les tuer le lendemain d’après Macron, ce qui n’est pas vraiment le cas de la pauvreté. Quoique. Mais là, aujourd’hui, un an après que la flèche soit tombée, la pauvreté a un autre souci à se faire qu’elle-même. Elle l’ignore, évidemment. Qui lui dirait ?

Bon. Pour les non-visuels, ce sera peut-être difficile à suivre.
J’ai un dessin inné, on m’a dit rien à foutre, j’ai produit de façon inédite, rien à foutre, j’ai mis en page de façon inédite, rien à foutre, j’ai été publiée, rien à foutre, j’ai créé une révolution littéraire, rien à foutre, j’ai monté une chaîne inédite YouTube, rien à foutre, j’ai annoncé un nouveau mouvement artistique, rien à foutre. Je suis la seule femme au monde à jamais avoir produit pareil ensemble, et j’ai tenu des années avant de servir cet argument-là, auquel je ne crois pas et ma pudeur non plus, rien à foutre. Je me suis relevée de tous les abîmes, rien à foutre. Une lost decade et je continue, et : rien à foutre.
Je n’ai cessé de communiquer, là-dessus, le long des années, le plus loin que j’ai pu. Rien à foutre.
Je suis devant ma cathédrale, intacte, je la parcours, elle tient, elle résiste à tout, elle est là pour l’éternité. Mais c’est tout.

Les oppositions qu’on m’a faites, pour expliquer ce « rien à foutre », se sont beaucoup basées sur le monde, la foule, les gens. « Le monde n’en a rien à foutre », « les gens n’en ont rien à foutre. » Le truc, c’est que je le sais, je le sais comme personne, je sais même pourquoi, quand, et comment, et je n’ai pas à en tenir compte. Le truc, c’est que je dois quand même produire et particulièrement quand le monde n’en a rien à foutre. Mon endurance intellectuelle, ma façon de tenir, même physiquement, contre le vide absolu, ont d’abord énervé, puis inquiété, puis lassé, puis on m’a oubliée, c’était plus simple. En m’oubliant, on niait tout ce que j’étais, du dessin inné à l’AI, la révolution littéraire et esthétique. Je n’ai jamais reproché à quiconque de ne pas pouvoir absorber sa complexité, mais je n’ai jamais non plus oublié que, cette complexité, j’ai pris garde de la proposer le plus souvent sous des formes parfaitement absorbables, ciselées d’humour et belles. Belles.
Donc même si, c’est vrai, la part analytique intellectuelle est très dense, et qu’elle repose sur une autre complexité qui est l’intégration de toute la production artistique à travers les siècles, à cause d’un dessin inné, je ne peux pas non plus accepter qu’on me fuie par faiblesse cérébrale, par limites personnelles, par incompréhension de ma vie entièrement vouée à ma production.
Dans l’histoire de l’Art, d’autres êtres ont eu un autre droit que moi, on leur accordait au moins l’archaïque nom d’ « artiste ». On admettait qu’ils soient à part. Si le XXe siècle n’avait pas passé son temps à détruire cet état et se leurrer sur son pouvoir, s’il n’avait pas voulu, tout entier, dans sa seconde moitié, se faire croire qu’il était artiste, et s’en être lassé avec cynisme, aussi, j’aurais peut-être une autre vie et je ne haïrais pas autant le mot « artiste », au point de l’avoir remplacé par « auteur conceptuel » pour être contemporain au XXIe siècle, mon siècle. Mais en étant consciente de la totalité, de chaque seconde de l’Histoire et de l’Histoire de l’Art jusqu’ici, je n’ai même pas droit à la naïveté, à la crédulité, à l’illusion :
Je sais pourquoi j’en suis là, et c’est, il semble, irréversible.
J’ai assez récemment, finalement, écrit là-dessus. Sur cet isolement conscient, sur lequel je ne peux pas communiquer, et consciente des raisons de l’impossibilité, de toute façon, que ma communication soit entendue. La boucle se boucle, inlassablement. Que j’en sache tout ne change rien, que j’aie raison, de plus à moins l’infini, ne change rien. Que j’ai toutes les preuves de mon côté ne change rien. Jamais.
Une seconde sur deux, j’oublie ma souffrance, je la raisonne : c’est ainsi. C’est ainsi parce que : j’ai réussi. En fait. J’ai réussi. Magnifique victoire, le néant. L’autre seconde, ma haine est meurtrière. D’abord contre moi. C’est l’avantage de la solitude, la première personne qu’on tuera, par un moyen ou un autre : c’est soi.

J’ai eu le Covid-19, je l’ai décrit. Je n’ai tellement pas fait attention à cette période, j’avais tellement de quoi la croire une chute nerveuse, de la fatigue écrasante et la mise en « physique » de mon étouffement, de toutes mes paroles vaines, de mes hurlements dans le vide. C’était pour moi tellement la chute après deux mois terribles où j’avais lutté pour tenir à un point terrible, j’avais forcé, contre le rien, j’étais exténuée, mais moralement. Encore une fois, j’avais nié que je n’étais pas qu’une « tête » et pour moi, le corps traduisait son épuisement terrible, gravissime, son manque de souffle total, son incapacité à le reprendre, bloqué ? C’était, pour moi, logique. Le corps montrait mon désespoir.
Alors, oui et non.
Ce virus était quand même là, indépendant.  Et je devais être un sacré bon terrain de jeu pour lui, sachant que je ne sors presque pas et que ma vie sociale est inexistante. Donc oui, j’étais moralement détruite, néantique de force, désespérée et lasse, infiniment lasse, et j’ai dû remonter de ça, plus de quelque chose qui n’était pas « une de mes créations », monstrueuse de souffrance ou pas. Le virus : ce n’est pas ma vie qui l’a inventé.
Je me suis relevée, encore une fois, de moi, mais en même temps, et sans le savoir, du Covid-19, sur 4 semaines minimum. Double job, mental et physique, une endurance morale dont je me sais capable, contre un corps qui avait sa propre ligne de défaillance. Une concentration, toutes les nuits, à parler tout bas à mon chat, avec des mots hachés, à cause de la reprise de souffle entre chaque syllabe, à rester relevée, ou assise, pour ne pas tousser et étouffer.
J’ai même parlé dans la 1ère partie que je n’avais plus de volonté contre uriner sans retenue, et sans que ce soit lié à une fatigue abdominale puisque de toute façon les muscles allaient bien, les abdos ne servaient à rien, pour tousser, tout était bloqué sur 10 cm sous le cou, pas plus bas. Je ne savais pas que le manque d’oxygène mettait à mal le corps. Ne pas savoir, être seule, ne pas penser un instant, mais pas un instant, au coronavirus, seulement croire que c’est une faillite et qu’il faut s’en sortir. Repenser inlassablement à tout ce qu’on a tenté, à chaque reprise de souffle.

Quand j’ai dit que j’avais eu le Covid-19 : rien à foutre. Personne n’en a rien à foutre. J’ai même eu une pensée pour Primo Levi, devant l’aberration de sa solitude, quand bien même elle ne sera jamais comparable à rien ni aucune pas plus que les épreuves.
Je n’ai rien, dans ma vie, qui prouve quoi que ce soit de moi, mais il me restait quand même quelque chose que je sais fantomatique, totalement spectral, dont je prends grand soin, que je maintiens très en forme, avec une surveillance du poids permanente, de ce qui le nourrit, aussi, auquel j’accorde le peu de moyen financier que j’ai, en soins, en maquillage, en fringues. Il me restait le corps.
C’est quelque chose que j’avais en commun, encore, avec le reste du monde, même du fond du monastère que nous avons créé de concert, lui et moi. Lui sans le savoir, moi pour me protéger de lui. Il me restait quelque chose qu’il devait a priori comprendre. Et pour le coup, quelque chose qui était le sujet partout. Mondialement partout. Je pouvais parler de quelque chose qui est le sujet international unique, ce qui fait se terrer les gens chez eux. Je pouvais casser la propagande sans qu’on m’accuse encore une fois de cérébralité crasse et incompréhensible, d’être sombrement trop cultivée, d’être une empoisonnante extralucide à faire taire, à éloigner, à tuer ?
J’avais 4 semaines à transmettre, l’expérience, et particulièrement épurée de force de l’hôpital et des médias. Encore une fois : j’étais en dehors du système, mais cette fois, je pensais que ça ne serait pas jugé, que ce serait même compris ? Ça concernait « le corps ». 4 semaines avec lesquelles je pouvais retourner les médias, soulager aussi, rassurer. Expliquer. Faire le même job que je fais à l’écrit depuis des décennies mais avec une matière facile à comprendre, et même à parler de mon …pas glamour pipi ? Ouais, finalement, jusqu’où il faut être allée pour avoir écrit ça… Et quand je pense que je n’ai pas utilisé mon « je » dans mes romans. Bref.
Et rien à foutre. Indifférence totale. Le corps est nié, aussi. Souffrances niées. On a le droit de mourir par écran interposé, mais pas devant les gens, ça ne compte pas. Ça n’existe pas.

J’ai reçu une proposition par mail. Il y a quelques jours. De conte de fées, qui passe par les étoiles, arrivée comme ça, sans prévenir, de quelqu’un que je ne connais pas, et qui m’aimerait si je dois croire ce qu’il écrit.
Il m’a dit : je prends tout. Je prends tout en charge. Je gère tout. Tu seras protégée. On va pour commencer vivre sur un voilier, donc plus sur ce sol-là, mais sur l’océan, sur les bords, dans un port de plaisance. Ensuite, nous partirons comme on veut, où on veut. Nous quittons tout. Tu pourras continuer à écrire autant que tu veux, je serai là. Rien à foutre du monde. Il faut partir, tu verras. Je gère tout.

J’ai la sensation, aujourd’hui, d’un vide immense. Que « vain » n’a jamais été plus vaste. J’ai écrit comme le monde juste là, depuis le coronavirus, me terrorisait, au propre, à me faire avoir des sanglots de peur. De peur. Ça ne m’était jamais arrivé. Et j’ai compris que de toute façon quoiqu’il arrive, à présent, il n’en aura plus jamais rien à foutre.
Il a dépassé les bornes.
Je veux bien ne pas être calculable, ne pas avoir de place pour mes idées. Ça, okay, parce que je peux l’expliquer et c’est même la démonstration que mes concepts sont inexorablement justes. Mais tout ce que je faisais encore circuler, avec vraiment peu de forces, qui me demandait une si grande concentration pour exister encore, c’était un spectre de corps et il n’existe plus, lui non plus.
Je ne me compare pas aux clodos et SDF et mendiants et tout ce que la pauvreté colle contre un mur jusqu’à l’intégrer de sa matière aux yeux des gens. Je n’ai plus assez de pitié pour utiliser ça, je le laisse aux faibles et aux mauvais poètes, à des associations, à l’État. Je ne peux en rien du tout comparer ma disparition à celle-là, et je ne peux pas la mettre totalement sur le dos de l’absorption de la conscience des gens par les médias ou le gouvernement via les médias ou pas. C’est l’Humanité qui est en train de foutre le camp sous ses propres yeux. Et je suis une des rares à pouvoir dire : j’aurai tout tenté pour qu’elle comprenne ce qu’elle était en train de faire d’elle, tout, tout, tout, je me suis survécu tant de fois, tant de fois, j’ai tout tenté, alors, tu sais quoi : rien à foutre. Crève, puisque c’est ce que tu veux. Ou ne crève pas. Vis ta vie, après tout, elle a l’air de te plaire, il paraît que tu es « en guerre ». Sans moi. Sans moi. Ça non.

Quand Notre-Dame a brûlé, à lire les réactions, j’ai su que c’était le point d’inflexion d’un Temps, défini dans mes concepts, qu’il était le point de passage d’une tangente. Toutes les réactions étaient emprisonnées dans un temps sans air, tournant sur lui-même et se broyant lui-même. Cette unanimité comportementale, (quelques poussières d’étoiles et de chimères seulement y ont échappé), était déjà insupportable à voir, à entendre, à lire. Ceux qui pensent qu’avoir raison apporte autre chose que du désespoir se leurrent bien.
Mais là ? Mais maintenant ? Quelle unanimité je dois affronter ? Celle qui me dit, sans même le savoir, que j’ai raison ? Le monde actuel est ma victoire ? Et elle me dit : disparais.
Je compte ce qui est entre moi et ma disparition.
Je hais viscéralement le monde, à quelques poussières d’étoiles et de chimères près. Leur poids est infime contre mon néant, une seconde sur deux.

Peut-être pas à plus tard.
Je dois réfléchir.



Back to Top