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L’enfance au XXIe siècle : l’autre monde sauvage [16/31 #Inktober]

Bébés tortues mourant 104 bouts de plastique avalés*, oursons traversant les autoroutes coupant leur territoire, génisses errant dans les cités, chevreaux gigotant au crochet, poulets morts-vivants dans leur graisse, air flambant couché pour la culture, dunes se désertifiant, éternelles fondant, rareté, exception s’éteignant, diversité disparaissant : constat de l’enfance humaine au XXIe siècle.**

Cet article est en 2 parties indissociables, lire la première : L’enfance au XXIe siècle : une légende [15/31#Inktober]

Dans les années 1960 et 70, on a confondu la nature et l’enfance dans une comparaison argumentée de l’un à l’autre dont le sens même n’importait pas. Les philosophes modernes n’ont vu que ce que cette translation n’emportait pas avec elle du passé : ils n’ont pas su reconnaître que la translation était sur l’instant, horizontale, présent/présent, sans profondeur, sans arrière-plan, sans mémoire, qu’elle s’inventait sur elle-même, justement parce que « déjà » détachée du passé.
Ils n’ont pas compris qu’on puisse agir en dehors de leur propre manière qui inclut la mémoire, ils n’ont, pas une seconde, réfléchi que c’est tout le protocole qui était distinct du leur et que cette translation n’avait aucun réflexe, aucun outil en commun avec les leurs. Ils l’ont donc jugée depuis leur propre grammaire ; ils ont pris ce mouvement pour vertical, ascendant, temporellement une évolution, un avant, un après, un « progrès » quand bien même ils ne voulaient pas du terme, qu’ils ne l’ont pas employé ou pour le conspuer, et qu’ils déploraient que le mouvement soit vu ainsi.
Ils ont continué de le regarder depuis une échelle chronologique alors que la première particularité de la comparaison absorbante nature/enfance était, à l’évidence puisque la nature était concernée, de ne pas être inscrite dans l’Histoire.
Et ainsi aurait dû rester l’Histoire de l’enfance, mais 68 avait décidé de la poursuivre.

Les modernes (à partir du milieu du XXe siècle) s’adossent à ce qu’ils ne définissent pas pour autant mais reste « l’avenir », une suite, un futur. Ils avancent ainsi, en fixant « un » passé et observant ce qui finit par y couler quand le présent passe ses écluses. Ils vont analyser, comparer, soupeser, « ce qui a déjà eu lieu », et uniquement, et voir si, selon eux, il y a osmose avec « ce qui était déjà là ».
Fiers de leur position, résumée par l’opposition (indéfinie et multiple) par le terme « réactionnaire » qu’ils ont accepté de porter, jamais ils n’ont remis en cause que le passé à l’aune duquel ils remesuraient ce qui y était versé n’était peut-être pas le passé ; jamais ils n’ont remis en cause leur protocole ni, avant tout, et franchement c’est effroyable à penser, en cessant de nier que le passé ne soit pas coupable (ou d’oublier que le passé est toujours coupable), mais donc « la » cause de ce qu’ils méprisaient, ni, ensuite, tout simplement en cessant de s’arcbouter alors que des décennies passaient, un temps humain inouï, le temps que 3 à 4 générations parviennent à l’âge adulte et la première le vive presque intégralement : toute une vie, toute une vie, toute une vie, dont la leur, à ne pas penser un instant à se retourner.
S’ils l’avaient fait, ils auraient mieux compris en regardant le temps pourrir sur lui-même. Mais ils n’ont vu que ce qu’ils ont jugé des déchets.
Cet « avenir », ce « progrès », rejetaient, sur leurs plages de temps, ses ordures, et saccageait leur paysage séculaire. Ils n’ont pas compris qu’ils radotaient depuis 50 ans, ni pourquoi, ni comment, à se lamenter de plus en plus, donc ils n’ont jamais pu s’apercevoir qu’en fait, ce n’est pas leur paysage qui était démembré, ni leurs dogmes qui s’éteignaient, ni les règles, de patriarcales à celles d’orthographe, qui étaient détruites, c’est que ce qu’ils regardaient infiniment, sans ciller, pour ne pas manquer l’un de ses effondrements, depuis longtemps, ne bougeait pas du tout, rien, strictement rien ne lui arrivait, pas même les cendres des morts. Le passé ne bougeait pas : c’est le passé.
Mais le reste était autour d’eux, partout, à perte de vue. Il n’y avait qu’une façon de le comprendre : c’était se retourner. À voir ce temps dévasté, et en tournant sur eux-mêmes, ils n’auraient pu que constater que tout était similaire, partout, dans le même état, et que, ce qu’ils ne cessaient de fixer, ils le regardaient au-delà d’un no idea’s land de 50 ans. Ils se sont laissés transportés au milieu d’une décharge qu’ils pensent faite des lambeaux rouillant du passé, des lois du passé, du bien du passé, de l’Histoire du passé, de la mémoire de passé, mais non. Il ne s’agit que du Présent. Depuis 50 ans.

Dans les années 1960-70, on a pris ce qui était là et on l’a entièrement transporté à l’abattoir de la raison, mais on n’a pas touché au passé : on l’a nié, on l’a oublié. C’est justement pour cette raison que tout a été possible ; c’est bien parce qu’il n’y avait qu’un très faible poids à faire rouler, que si peu d’années, si peu de puissance armée, si peu d’efforts ont été nécessaires pour cette translation quasi-mortelle, et que ça a été si simple, rencontrant si peu de résistance.
C’est bien pour cette raison que 68 peine, vraiment sous tous les angles, à être considéré comme une « révolution », au propre, au sens physique et historique.
Que les 68tards tentent de faire oublier leurs hurlements et leur mascarade révolutionnaire, c’est une chose, qu’ils aient aujourd’hui un demi-sourire calme et cynique et un vague geste de la main pour éloigner d’eux la suspicion seule qu’ils aient même pu croire, à l’époque, qu’ils menaient une révolution, c’est une chose, mais il y a encore tout de même les faits purs qui n’arrivent pas à installer le terme de « révolution ». Et ça n’arrivera jamais, puisqu’il s’agit d’une translation et que 68 n’en est que celui qui a acheminé son fret. Même la « révolution sexuelle » n’a été qu’une translation. De présent, au présent. Et ça continue.

Comment les modernes ne considèrent toujours pas que 50 ans sont passés ? Un volume temporel reconnu par les historiens comme permettant une analyse à froid des événements et de leurs causes au moins ? Eux les premiers ont commencé, sans le savoir, à reconnaître l’existence d’un Présent éternel, par défaut, en ne s’apercevant pas que jamais il ne devenait passé.
Comment ont-ils pu imaginer un seul instant que la France tout entière avait arraché et brûlé ses racines ? Comment n’ont-ils pas suspecté que tout ce qui les chagrinait si fort et qui nous a valu tant de livres de pleurnicheries pseudo-intellectuelles, tant de propos si cultivés, tant de références, tant de citations, tant de jolies discussions entre docteurs, tant de conférences du Collège de France à Polytechnique en passant par Science-Po voire l’ENA versant droit, tant de tribunes dans Le Monde, ne pouvaient provenir que de la volonté, justement, du milieu intellectuel et culturel ? D’eux ?

Et puisque le jeu de l’opposition aux modernes (pas englobable sous un seul terme que celui d’« opposition » puisque ça va de braillard vulgaire à parloman à old-fashion post-moderne à sous-Talleyrand, au club des vieux à moustache d’Europe, plus tout le milieu littéraire et critiques et journalistes affiliés, plus tout le jeune professorat affilié, plus ceux qui se croient médias ou estrades indépendants) n’a jamais été que de jouer dans la même cour qu’eux, à les contrer avec leurs derniers livres/gueuleries pseudo-intellectuelles/blagues si cultivées/ références top 50/citations dernier Goncourt/détendues discussions entre noctambules/conférences de la place de la République au théâtre des 2 Ânes en passant par Science-Po voire l’ENA versant gauche/ tribunes dans Libé : il n’y a personne à sauver. « D’eux » va donc pour tous.

Il y a une petite vogue, en ce moment, pas exactement un mea-culpa, mais la même chose version espoir sur son lit de fausse-mort : « notre génération n’a pas su, nous espérons que la vôtre, monsieur le Président » …Comment dire… Notre président est sans âge, sans contenu, il est quelque part entre 15 et 70 ans, donc en appeler à quoi que ce soit qu’il saurait parce qu’il a tel âge est à hurler de rire, mais qu’on ne sache pas à qui on adresse ce vœu quand on a 40 ans de plus, ça, ça ne me fait pas rire du tout. Ni quand on a le même âge, d’ailleurs.

Mais c’est bien, c’est absolument révélateur de ce léger souci : le milieu intellectuel ne sait absolument rien du tout, rien, rien, rien, des 50 dernières années. Rien. Il les a pourtant vécues en tant qu’adulte, ou toutes, ou un bon tiers au pire. Il ne s’est pas rendu-compte qu’il n’avait actionné son jeu analytique qu’entre une fixité repoussée par l’étendue d’une décharge, hétéroclite par définition, et l’instant présent. Il n’a pas vu le premier déchet, qui en a amené un autre, et un autre, et un autre, et un autre, de tous les côtés, sans conscience. Il n’a pas tracé en relevant ses références, chaque déchet, pour savoir d’où il venait, quel avait été son parcours, avant qu’il soit déchet, son parcours entre « chose » et bon à jeter, ils ne se sont pas interrogés sur les raisons du passage de chose à déchet, ils n’ont même pas regardé si, par hasard, ça fonctionnait encore, si c’était alors recyclable, si on pouvait en faire don, ou même le proposer à la revente, en seconde main. Ils ne se sont pas demandé « qui » avait décidé qu’il fallait jeter ci et ça, « qui » avait transporté le déchet jusque-là, s’il avait été payé pour le faire ou pas, avec quel moyen ce transport avait été effectué, sur quelles routes, depuis où, avec quels arrêts sur le trajet. A croire qu’ils pensent tous que c’est la Mouette de Gaston qui a tout balancé là, en ricanant bien de sa farce.

Les modernes, mais plus seulement eux, n’ont jamais observé l’ensemble en le supposant une organisation, un système, le bout visible d’une chaîne peut-être invisible à leurs yeux mais parfaitement coordonnée ; ils ont toujours cru qu’il s’agissait d’une décharge sauvage.

Ils ont toujours cru que les conséquences de 68 était l’infusion dans la société d’une liberté au développement anarchique, jugé par contre par ceux qui soutenaient le « progrès » amené par 68 (et même ceux ne le soutenant pas car ne le considérant pas) comme « naturel « ; Ils ont toujours cru que les produits des conséquences de 68 étaient « finis », « aboutis » puisque parvenant au « dégrade » de déchet, alors que les souteneurs, actifs ou passifs, soit quiconque sauf les modernes, les voyaient comme la preuve que l’innovation ne cessait de progresser.

Pour les uns, comme pour les autres, le paysage est bien une décharge, quoi qu’il en soit ; il s’agit bien de tout ce dont on ne se sert plus, mais pour les uns le lieu est un cimetière, pour les autres un archivage inutile dont la conservation est vaine puisqu’on possède mieux aujourd’hui. Pour les uns, cette décharge est le symbole d’années d’agonie du passé, veillée par eux ; pour les autres, le passé n’existant pas, pas même les 50 dernières années, il n’y a ni mouroir, ni veille, ni rien de mortifère, il y a un monde déjà oublié.
Les modernes voient la décharge mais se leurrent totalement sur son contenu, les autres voient la décharge et s’en foutent, ils pensent plus loin, sans comprendre que plus loin est surplace.

Cette décharge, c’est la société. Les enfants naissent, respirent et jouent dedans. Ils se nourrissent de ce qu’ils y trouvent, au hasard, tout est bon, ils ne manquent de rien, on n’arrête pas de leur proposer autre chose, de toute façon.
Comme ils mangent, ils grandissent, ni plus, ni moins ; ils viennent et vont, reviennent et revont, tout se ressemble, tout est équivalent, tout se vaut ; tout est déjà bien, donc tout ce qui arrive ne peut être que mieux, ils n’ont pas à aller le chercher. Ils savent que rien ne dure parce que c’est remplacé, ils ne savent même pas que quelque chose peut durer, comme ils ne savent pas ce que veut dire « durer » ; faire une chose avec la même chose, ils savent, mais ils ne savent pas qu’ils le font.
Il n’y a, de façon géographique, ni haut, ni bas, ni gauche, ni droite, et même les points cardinaux ont fait leur temps, un temps qu’ils ne connaissent pas, qu’on ne leur enseigne pas, c’est inutile, donc ils ne savent même pas que ça ait pu exister : pour eux, tout est rond, le monde, leur monde, leur vie, la vie de tous, toutes important peu car elles n’ont pas d’ordre propre, ne figure aucune hiérarchie entre elles, aucune ne vient avant l’autre, aucune ne domine l’autre bien longtemps, absolument tout est à égalité, et ils ne le savent pas, car c’est constitutif, donc plus à apprendre, encore moins à comprendre.

Dans le rond, qui n’est pas une sphère pour autant, juste du rond, partir d’un endroit pour aller à un autre est impossible, remonter un axe de cause à conséquence aussi impossible, mais aussi inutile puisque jamais appris. Eux-mêmes n’ont ni début, ni fin, et peu importe d’où ils viennent, physiquement, jusqu’à d’où ils sont nés, puisqu’ils sont là. Ils sont sans raisons d’être là parce qu’ils ont juste à y être, être ne leur demande rien, parce qu’avant tout, c’est une liberté.
Le désordre n’existe pas, puisque ni hiérarchie, ni sens ; le jugement n’existe pas, puisque ni hiérarchie, ni sens, ni limite, grâce au rond. L’horizon n’existe pas puisque tout est rond.
Il n’y a pas de passé, et sûrement pas à apprendre, puisqu’archive conservable à l’infini, donc ne méritant ni protection, ni mémoire, ni inquiétude sur la réalité de sa conservation car toute défaillance sera corrigée.
 
Eux-mêmes sont corrigés, squelette, dentition, yeux, cheveux sur la langue, tout est rattrapable, redressable, renormable, même quand on l’a volontairement laissé s’abîmer jusqu’à la déformation, par une tétine en plastique. Dès qu’enfin elle est avalée, on part victorieux dans le premier grand cycle de redressement, très souvent, grâce à ses parents qui n’ont pas le temps d’attacher les protections, toutes de plus en plus perfectionnées en cas de chutes : on accumule les plâtres, on collectionne les béquilles ; plus tard, c’est l’entrée au collège, ça, peu importe, l’essentiel, c’est l’appareil dentaire, un grand passage dont on est fier tout le long, comme d’un uniforme. Mais en dehors de ces quelques rattrapages physiques, le développement des enfants est libre et doit être libre, naturel. S’il est rond, il sera irréprochable, à l’image de son environnement, il sera la preuve d’un grand naturel, d’un aboutissement d’un développement naturel. De même pour l’activité cérébrale nulle : elle doit être naturelle, à son rythme, faite de découverte, selon son désir, son intérêt, son attention, rien ne doit être forcé, c’est à l’enfant de générer son plaisir d’apprendre. Naturellement existant, évidemment.

Ces enfants : ils sont nés avec tout, c’est ce que la société entend depuis 50 ans. Tout est déjà dedans, il suffit de l’épanouir. Tout. Tout. Comme un gland recèle le chêne.
Ils iront où le vent les porteront : ce vent est leur liberté.
Dans la société, la dispersion n’existe pas : tout le monde zappe, c’est ce qu’on dit, mais d’un autre côté, c’est comme ça, et on en retire quand même toujours quelque chose. La société ne voit pas la dispersion, elle voit à chaque fleur touchée une insémination dont on saura plus tard si elle a fonctionné : l’essentiel c’est multiplier les expériences pour savoir ensuite laquelle nous plaît le plus et ainsi choisir sa voie, mais que personne ne nous l’impose. Goûter, cracher, regoûter, recracher. C’est naturel et la moindre des libertés, c’est aussi l’épanouissement du goût, sa formation. Il faut tester pour savoir, se faire une opinion, et les enfants doivent se la faire par eux-mêmes, sinon, c’est inefficace, et ils se braqueront. Leur imposer quoi que ce soit est une privation de liberté, il n’y a plus que dans la religion qu’on prône l’inverse et la dictature de la religion est proscrite dans une société laïque. Mais attention : ça n’a rien à voir avec les lois de l’État.
Ces enfants : ils sont nés avec tout, et leurs parents courant les trouvent désœuvrés, errants, s’ils pouvaient, ils leur taperaient dessus pour qu’ils avancent plus vite, soient plus efficaces, moins mous, moins chiants. Les enfants des parents bobos sont parfaits, ils vivent dans un monde de bisounours articificiel et pourtant dans la même société que le reste de la société, c’est très curieux. Mais ils font tout mieux, librement et naturellement, à égalité avec leur parents qui sont à égalité avec eux, en toute tempérance.
Ces enfants : ils sont nés avec tout, tout viendra d’eux, d’ailleurs ils savent en naissant, c’est fou. On donne un portable à un tout-petit, il sait déjà passer les écrans avec son doigt. C’est fou. Les bébés singes aussi, font ça, ils imitent les gestes de leurs parents. Un peu tous les animaux, en fait. Même ceux sans doigt. Mais chez les hommes, ça, ce n’est pas la nature, c’est que les enfants savent en naissant. Ils naissent adaptés, déjà, à leur monde, très évolués. C’est intégré. Tous les progrès leur vont comme un gant : parce que c’est leur monde, le progrès. Ils n’ont pas à réfléchir, eux, ça leur vient comme ça. Ils n’auront pas de mal, au moins, eux, comme ça.

Ces enfants sont la génération 5 de ce monde rond. La génération 1 l’a créé, mais ne le sait pas, il semble. Elle était jeune adulte en 68, ou elle s’est proclamée adulte, elle sait juste qu’elle possède la société mais ça ne lui importe pas de savoir qui elle est, l’essentiel est sa possession.
La génération 2, sa benjamine, sait de toujours que jamais elle ne serait l’héritière, arrivant en second, à jamais ; il ne lui a donc pas été obligatoire de montrer un grand acharnement à la possession, ni à se battre pour elle ; avec fatalité elle a reçu de sa fratrie aînée, méfiante et habile, des parcelles où elle avait le droit de construire sa vie, sage et muette, sans ambition ; elle l’a fait, sans modèle aucun, improvisant selon les nouvelles normes : liberté et développement naturel, ne luttant jamais contre elles, en bonne seconde. Elle n’a eu aucune chance, aucun déboire non plus ; elle a accouché de la génération 4, des enfants qui ont eu toutes les chances de ne jamais avoir de déboires non plus, élevés en liberté, au fait de leur naturel. Sans modèle non plus, sans jamais être comparés à rien, sans hiérarchie, sans sens, sans ordres, ils n’ont pu que décider avec naturel qu’ils étaient donc le modèle optimal, même dans un monde sans modèle, et qu’eux seuls savaient donc gérer tout ce qui les entourait, qui, ça tombe bien, n’a pas à être géré, donc en parler suffit : en tant que modèle optimal d’un espace sans modèle, ils savent donc tout et leur manière est la seule et définitive, optimale elle aussi. Ils n’ont pas besoin d’ambition, ils sont optimaux et tout ce qu’ils décident de toucher le devient et leur suffit. Ils en parlent, c’est tout, très assurés, tranquilles, sans grandes variations ni cœur, pas besoin.

La génération 1 a eu aussi des enfants, la génération 3, qui a eu les enfants qui aujourd’hui courent et s’élèvent dans la société, mangeant ce qu’ils trouvent, ou involontairement.

La génération 3 était l’héritière de la 1. Quand, compétente, ayant tous les diplômes démontrant qu’elle pouvait l’administrer et peut-être le faire grandir, elle a demandé son dû, la génération 1 lui a montré la décharge dans un grand soupir. « Hélas, ce n’est pas de ma faute : c’est la crise », lui a-t-elle dit.
La génération 3, le plus vaguement, s’est dit un instant que ça n’avait rien à voir, qu’il n’y avait aucun lien entre la crise et la décharge parce que la décharge était là avant la crise. Et doucement et soudainement, elle a oublié qu’elle savait ça.
La génération 3, le plus vaguement, s’est dit un instant que cette crise avait eu lieu à sa naissance, exactement, et qu’il s’était passé 20 ans, puis 10 de plus, et donc que rien n’avait été fait contre la crise, tout le temps de son enfance. Le monde était donc encore celui qu’on lui décrivait depuis toujours ? C’était un peu étrange, non ? Et doucement et soudainement, elle a oublié qu’elle s’était dit ça. Elle s’est mise à affronter un monde de crises à répétition, elle ne savait pas qu’elle ne connaîtrait que ça, jamais un repos, jamais un sursis.

Programmée pour administrer et faire croître, sur tous les terrains, la génération 3 ne s’est pas découragée et a admis sans jamais protester l’état de son héritage ; elle est devenue sisyphienne, elle transporte la décharge tout entière, de là à là, sans savoir pourquoi, sans savoir comment, mais elle le fait.
Elle construit et déconstruit et reconstruit et déconstruit, sans plus savoir pourquoi, ni comment, mais elle le fait, mécaniquement, programmée pour ça. Elle y arrivera, elle y arrivera, c’est ce qu’elle se dit. À perte de vue, c’est la même chose, elle pousse, ramène, organise, modifie, rase, remonte, décale, fait tomber, ramène, organise, modifie, à l’infini, sans s’arrêter, sans plus penser, sans plus rien ressentir, il faut le faire, c’est tout. Elle passe devant les parcelles de la génération 2, dont elle ne sera pas héritière ; de là, ayant construit sa parcelle dans la parcelle parentale, la génération 4 lui parle en égal et lui explique quoi faire.
La génération 5 se transportent parfois avec sa parentale 3, se nourrit de ce qu’elle trouve, ou involontairement.
Si la génération 3 s’arrête, pense-t-elle, la décharge, son bien, sa vie, s’arrête, il faut donc continuer, elle n’est que course et organisation, désorganisation, réorganisation mais elle ne doit pas s’arrêter, sinon, pense-t-elle, tout s’arrête, donc elle aussi, avec plus aucun héritage car pour qu’il existe, et qu’elle en profite un peu, un jour, il faut qu’il existe, autre que cette décharge, alors elle court.
Ses enfants courent avec elle et dès le plus jeune âge, elle leur apprend comment courir sans la faire chier, toujours, pour, selon eux, ne rien faire ; ils pensent ainsi parce qu’ils ne comprennent pas à quels point la génération 3 fait tout pour eux, elle sait le dire, elle n’arrête jamais, d’ailleurs, la preuve ; quand elle est fatiguée, la génération 3 trouvent ses enfants ingrats, ingrats et ils n’aident pas. Elle ne peut qu’être fatiguée.
La génération 3 ne peut pas avoir le temps de tout faire et le temps de faire le reste, elle est donc obligée, confiante, car, sans elle, la décharge s’arrête, de confier la génération 5 à la surveillance de la décharge entière. Elle pense que c’est un espace sécurisé, puisque rond.
Elle pense aussi que les enfants ont grandi, qu’ils savent se garder et se débrouiller, qu’ils sont raisonnables, maintenant. Eux ? Et la société, aussi ?
 
La génération 5 est totalement immunisé au temps, elle veut donc tout, tout de suite, parce qu’elle ne sait pas ce que veut dire ce « plus tard » qu’on lui oppose en permanence. « Plus tard » n’arrive en fait jamais, c’est toujours « tout de suite » quand ils sont concernés. Il n’y a pas d’attente, car la génération 3 court, court, court pour elle. La génération 5 sait que rien n’est stable, rien n’est sûr, rien ne tient, rien ne reste, rien n’est pérenne, rien n’est jamais assez organisé, tout doit être réorganisé, toujours, toujours, toujours. C’est ainsi, d’ailleurs, cette génération le sait, que naissent les enfants, naturellement en laboratoire.

Comment, sinon, les enfants naissent, la génération 5 le sait parfaitement. Elle sait quand maman ovule ou quand beau-papa n°2 doit aller à nouveau donner sa petite graine, c’est très naturel, tout est affaire d’organisation. Le sexe, elle vit avec, ce que la génération 3 ne sait pas, pour une raison simple : il est su de toujours que toute nouvelle technologie est destinée aux générations du futur : c’est écrit dessus, donc la 3  la passe confiante à ceux dont ce sera la vie, et grâce à ce progrès, avant le petit-déjeuner, la génération 5 a pu déjà voir, au hasard, des femmes en levrette et quelque fellation. Il n’y a rien de grave là-dedans, d’une part parce que la génération 3 l’ignore, la 2 aussi, la 1 ne bande plus donc elle s’est désintéressée, il y a bien 10 ans, de toutes affaires sexuelles qui sinon l’auront passionnées jusqu’à l’orgie, et la 4 qui n’a qu’elle comme modèle optimal ne connaît du sexe que celui acceptable dans la parcelle, qui lui convient, car elle n’est pas très ambitieuse, étant optimale.
Le sexe, c’est juste changer souvent de lit, adulte ou non, car quand les adultes changent de lit, les enfants aussi. Le sexe, c’est des déménagements, d’autres trajets entre l’école et la maison, quelqu’un d’autre à table et des fois ses enfants ; le sexe, c’est repartager son temps autrement, mais comme le temps n’existe pas, juste une course, c’est plutôt partager ce qu’on mange, et sa chambre, et ses jouets. La génération 5 le sait, c’est des nouveaux copains et des nouvelles copines pour ses parents, pas pour elle, le sexe c’est la famille, ensemble. On le présente toujours aux grands-parents. Et le suivant aussi.
Et ça ne dure pas. Pas plus que rien et tout. Ça change tout le temps. En tout cas, ça ne compte pour plus rien du tout. Donc, ce n’est pas important, dans la décharge. Il semble aussi que n’importe qui convienne à maman, à papa : c’est surtout un problème d’organisation. On fait avec ce qu’on trouve, on n’a pas le temps de chercher, c’est la loi de la décharge. Ça ne va jamais, on jette, on fouille à côté pendant que les enfants jouent ensemble et mangent ce qu’ils trouvent ou involontairement.

Le vrai sexe, ça n’existe pas, ça n’a aucun poids, ce que la génération 5 voit entre deux streams, sur sa technologie dédiée, n’est pas défini pour elle comme du sexe, c’est d’abord une image curieuse, mais pas si éloignée d’un tas d’autres, partout, dans la décharge, ou sur les paquets de cigarettes qui font tout pour qu’on se penche sur eux pour comprendre l’image.
Après, elle comprend, ça la rend un peu rouge d’incompréhension pourtant, mais surtout, après c’est juste une perte de temps entre deux streams. La génération 5 sait bien qu’entre deux streams toutes les putes de l’Est posent vues de cul et qu’on leur enfile n’importe quoi, elle sait que la même chose en manga existe. C’est partout, ça ne veut rien dire.
La génération 5 s’en nourrit, parce qu’il n’y a que ça avant qu’il y ait autre chose, tout de suite, parce que c’est partout et nulle part, indéfini, ni bon, ni mauvais ; ce dont elle est sûre, c’est que ça ne sert à rien. On ne peut même rien réparer avec et ce n’est pas rentable puisque personne ne le garde, ce n’est pas précieux puisqu’on le trouve partout, c’est ni moche, ni beau, mais c’est naturel. C’est du gratuit naturel, ça, elle le déduira plus tard.
En attendant, du sexe, la génération 5 en mange sans le savoir du matin au soir. À l’école, on adapte les histoires à son âge, depuis environ 15 ans, avec un livre où on peut mettre son index dans un trou et l’enfiler dans le trou de la dame qui est sur l’autre page. Grâce à la protestation de certains parents, on pourra aussi l’enfiler dans le trou d’un monsieur, et bientôt faire d’autres choses entre des dames, sans index, donc, pour des raisons d’égalité et de liberté de choisir sa sexualité, et son genre, aussi. À partir de 5 ans. L’école n’est pas très intéressante, quand on grandit. Elle n’a rien qui ne soit pas dans la décharge. La seule différence, c’est que dans la décharge, ça semble tassé secrètement entre deux éléments qui n’ont rien à voir, à l’école, c’est déployé et obligatoire.

La décharge grandit sur elle-même, avec des éléments qui ressemblent toujours à ceux d’avant, en mieux. Forcément mieux puisque tout n’est pensé que pour être une amélioration et un gain de temps.

Si un seul élément de la décharge parle de décharge, soudain le silence se fait et on court encore plus vite.
L’État gère l’intégralité de la décharge, sauf ce qui est privé, qui est géré par l’État, mais personne n’en parle, pas même les modernes. Si un seul élément ose parler de décharge et pas de société, au nom de la société, car l’État est une démocratie, il fait taire cet élément. Les modernes demanderont curieusement son exécution alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient contents d’entendre quelqu’un parler de décharge. Mais c’est que les modernes n’écoutent pas les déchets. Un déchet, ça ne parle pas.
L’essentiel est que chacun croit que l’autre est son déchet, ou seulement un déchet, que chacun ait peur de devenir un déchet. Que ceux trop âgés acceptent d’être appelés déchets et laissent leur bout de décharge, afin que poussent mieux et toujours plus librement les nouvelles générations.

Les modernes secouent la tête quand ils voient la façon dont les enfants sont élevés, car tout ne cesse de se dégrader. Les autres leur assurent qu’il n’y a pas un corps de l’État qui ne pense pas toute la journée à mettre en œuvre tout ce qui sera le meilleur pour eux, tout en respectant leur liberté, leur développement naturel, leur aspirations naturelles, tout en les aidant à trouver seuls leur voie où ils pourront s’épanouir à l’once d’eux-mêmes et de leur nature respectée.
Les modernes se souviennent de cette école où on respectait le maître. Il y avait des encriers, aussi, et des pommes pour le goûter.
C’est tout. C’est tout ce qui se passe, intellectuellement, aujourd’hui : soit on nie la décharge, soit on la vante. Mais ceux qui la vantent pour se faire ceux qui la nie ne savent pas que ceux qui la nie n’ont pas compris du tout qu’il s’agissait d’une décharge et ceux qui la vantent ne savent pas non plus qu’il s’agit d’une décharge.
Aucun des deux pseudo pôles réflexifs ne sait de quoi il parle à cause de cette distance temps de 50 ans. Les modernes ne l’ont jamais vue comme du passé qu’ils pourraient admettre, et ne veulent pas le voir ainsi, parce qu’il s’agit de leur propre vie et qu’il est hors de question qu’ils tombent dans le passé. Les autres ne voient ces 50 ans que comme, toujours, dès le départ, un progrès, donc l’avenir, donc finalement les « 50 » ans n’existent jamais, c’est une portion de temps insensés, pour eux, ou pire : le passé.
Entre les deux, le présent pourrit.

Où qu’on se retourne, on ne trouvera que des analyses ahistoriques. Comment on en est arrivé là ? se demanderont les modernes. Comment peut-on mieux faire encore et plus librement ? se demanderont les autres.
Les modernes ne peuvent pas établir un chemin causal à cause de maintes embûches dans leur raisonnement : ils ne savent pas quoi faire, par exemple, de la libération de la femme, ne pouvant aller contre, pas plus ils ne peuvent regretter qu’on prône l’égalité. Comme ils ne se retournent jamais, ils n’ont jamais l’occasion de faire le tour de ces sujets et les observer d’un autre angle.
Ceux qui s’opposent à la vision jugée réactionnaire et archaïque des modernes vont au contraire mettre en avant les mêmes sujets et les utiliser comme bélier pour libérer un chemin à la liberté : toujours plus loin, toujours plus étendue. Ils ignorent que ça ne veut plus rien dire.

La bataille autour de l’état de la société/décharge reprend régulièrement mais elle a de moins en moins de participants et se vulgarise énormément. Toute la décharge, d’ailleurs est capable de la mener, à la fois moderne et contre-moderne. Tout est tout, mais on n’a jamais le temps d’en parler (sauf les bobos, et encore), et on court parce qu’on doit courir, sinon, tout s’arrête.

Et tout à coup : le climat.
Le sujet « climat », qui sans doute, à lui seul, va refonder le monde d’après certains. Un monde que personne ne connaît, mais ce n’est pas l’essentiel, car le climat est rassembleur : non seulement, à part les négationnistes spécialisés, personne ne peut plus nier le problème, mais surtout : modernes et contre-modernes parlent soudain avec les mêmes termes.
« retour en arrière pour sauver le monde » tient du vocabulaire moderne. « Sauver le monde pour l’avenir donc nos enfants » est du discours contre-moderne (alors qu’il a été il y a plus d’un siècle celui des modernes) mais ils se fondent en un. Les deux partis tirent dans le sens opposé une idée unique : l’avenir (contre-moderne) est le présent qu’il faut conserver (idée moderne).

Mais qui connaît le présent ? Personne.
Les générations 1, 2, 3, 4, 5 vont toutes réagir différemment : la 1 va lever les mains « Hélas, tout est dans les mains des jeunes générations. », la 2 va regarder confiante la 4 qui sait tout et qui va s’organiser sa petite parcelle bio à elle, la 3 va se reprogrammer pour répondre à la demande, et la 5 ? La 5, c’est bien pour elle qu’il faut changer de monde. On entend même que c’est elle qui va nous dire ce qu’il faut faire pour sauver la planète.
C’est son monde à elle, quand elle sera adulte, qui est concerné. D’ailleurs, le reste générationnel s’écarte pour lui donner la parole et s’émerveiller de ses phrases qui donnent l’élan. Écoutons ce que les jeunes ont à nous dire, car ils ont quelque chose à dire et on ne les écoute pas assez (une parole de 68tard laïque qui ressemble drôlement à celle chrétienne). Hé bien, le climat : c’est leur moment. Alors ?

Voilà ce que les enfants vont dire, aux modernes, et aux contre-modernes : rien.

Ils ont le monde qu’ont leur à donner à manger dans leur ventre, indigérable, et il les tue.

Quel que soit le nombre d’années qu’ils ont vécu : elles sont inexpliquées et semblent inexplicables. Rien, dans toute la société et l’État ne s’organisent autrement que pour les mettre en danger. Leur univers est traversé par toutes les autoroutes des adultes et ils doivent, du matin ou soir, traverser devant leur course folle, ou risque de s’en prendre une parce qu’ils ralentissent le mouvement, ou de se faire tuer par l’irresponsabilité de leurs parents exténués.
Ils errent. Tous les enfants errent, pas seulement ceux en bas des immeubles des banlieues. Tous, ils sont désœuvrés parce qu’ils n’ont plus d’intérêt. Sous leurs yeux, on a éclaté la famille, nié le couple, on leur a démontré que rien ne retenait jamais de rien, pas même eux. L’école n’est, du matin au soir, qu’un libre-service, sans évaluation, qui zappe encore plus vite qu’eux. Ils sont habitués à suivre 4 écrans et incapables de suivre à l’école tant le rythme est intenable sous prétexte qu’il s’est adapté à leur potentiel de concentration afin, forcément, qu’ils absorbent « mieux ».
Ils ne savent pas utiliser cette fameuse technologie, il la consomme, en errant aussi en elle, et par elle, ils voient, sans le moindre filtre, tout ce que les adultes ne voient pas. Les adultes ne savent pas ce que le cerveau d’un enfant a déjà enregistré de données qu’il ne comprend pas mais qui, pourtant, pour lui, sont communes. Il est habitué à vivre dans un monde qu’il ne saisit pas, qu’il ne veut même pas comprendre parce que ça n’a pour lui aucun intérêt. Sexe, pervers ou pas, il ne sait pas ce qu’il regarde. Il ne peut pas faire la différence entre du sexe sain et du sexe à la vente, il ne devrait de toute façon n’avoir à voir aucun des deux, mais il les regarde le temps d’accéder à ce qu’il veut ou d’attendre le bus.
Il ne peut pas travailler avec une grammaire propre des sujets adultes, il n’a pas à le faire. Il ne sait pas ce qu’est un argument, il ne sait pas que les choses ont un ordre. Il ne peut pas comprendre des interdits qui soudain se lèvent parce que ça arrange l’adulte. Il ne peut pas comprendre ce qu’est un rythme.
Les enfants ne savent pas ce qu’est un correcteur d’orthographe : ils ne peuvent pas choisir entre les propositions qu’il fait, ils ne les comprennent pas, ils ne connaissent pas la différence.
Ils ne savent pas ce qu’est l’effort et celui de survie que font leurs parents et co-parents et sur-parents et les copains et les copines n’est pour eux qu’un sempiternel reproche : ils ne vont jamais assez vite, ils ne bougent pas assez vite, ils ne sont pas responsables, ils ne savent rien faire, ils n’aident pas. Ils savent d’eux qu’ils ne sont jamais le moment, qu’ils existeront « plus tard », que « pas tout de suite », pour tout. Ils savent que leurs loisirs sont à l’once de la culpabilité de leur famille.
Ils n’ont aucune idée de l’effort physique, ils ne connaissent pas plus celui intellectuel.
Ils sont gras de vide et de tristesse, pas de manque d’exercice.
Ils ne savent pas ce que signifie « durer ».
Ils n’ont aucun moyen de l’apprendre par un autre biais que l’expérience même, mais ce n’est pas enseigné. Ils ne lisent que des livres réécrits pour eux, qu’ils ne comprennent pas. Ils ne peuvent que mettre en doute tout ce qu’ils entendent, il n’y a jamais de preuves. Puisque tout ce qu’on leur enseigne a été retranscris pour s’adapter à eux, ils vivent en permanence dans un monde réécrit, par des adultes, qui doivent avoir un sacré grain, d’ailleurs, où l’enfance s’interrogerait sur l’enfance et auraient des révélations, sur la société, à propos du racisme, sur la tolérance : c’est le catéchisme laïque, l’école, et ils doivent lire l’expérience d’autres enfants pour acquérir la leur ? Mais ils ne sont pas cinglés : ils savent que c’est du toc, de l’inventé, du manigancé. La fiction pue le médicament.
Ils ne sont pas attirés par les pubs mettant en scène des enfants : ils savent que ça n’existe pas. Le monde de la consommation n’existe pas pour eux, ils ne savent pas ce qu’est la consommation. Eux, ils vivent et ils mangent ce qu’ils trouvent, ou involontairement.
Ils suivent, ils suivent et s’adaptent, pour survivre. Ils évaluent leur environnement et se tourneront comme il faut pour y fournir le moins d’effort possible.
Ils apprennent vite que les sentiments ne durent pas, ils en voient des représentations tellement diverses qu’ils en deviennent mollement psychologue. Ils ne voient jamais le bonheur durer ; quand ça en est, ils n’ont pas de moyen de le reconnaître. Ils n’ont aucun critère, pour quoi que ce soit, que leur système de survie.
Ce qui reste chez eux et finit aussi par s’estomper, c’est l’instinct de survie. Mais leur capacité à prendre la bonne décision dépend de ce qu’ils ne possèdent pas : le jugement, la critique, et évidemment, l’expérience.
Ils voient, depuis qu’ils sont nés, des adultes désespérés, courant, qui jamais n’ont voulu telle vie, qui courent dans un monde qu’ont leur a refourgué, sans plus le choix que d’y seulement courir. Les adultes savent secrètement que c’est vain, éperdu, mais s’ils arrêtaient ? S’ils arrêtaient ? Les adultes vivent avec cette terreur de l’arrêt tant ils possèdent peu. Ils n’ont rien pu amasser que des emmerdes et chaque nouveau départ a été une nouvelle fin. Ils n’ont aucun moyen de se donner eux-mêmes en exemple à leurs enfants. Ils n’ont rien à leur dire. Rien. Rien. Fais comme moi ? Échoue pour courir, cours pour échouer, ne jamais te poser, ne pas avoir de vie, chercher le bonheur dans plus rien et t’en contenter ?
Les adultes pour eux-mêmes ne voient jamais la fin de rien, ils sont sans avenir, il n’y a pas de suite visible. Ils se reprogrammeront selon les nouvelles lois mondiales pour sauver le monde, mais ce sera sans cœur, sans bouleversement, ils sont usés, usés. Aucun patrimoine à transmettre, aucune expérience fière, pas de réussite. Que diront les mères à leurs filles, les pères à leur fils ?

Les enfants subissent la dictature de 68 qui leur prêtait tous les pouvoirs, intégrés, et personne n’a jamais plus stoppé la plus immense machine d’abbatage en série : l’Éducation nationale. Elle commence à la hache, s’il faut elle déracine, elle brûle tout, pour étendre son vide et promettre une récolte incroyable.
Les médias, les jeux-vidéos, les conneries de manga à 3 images/s, ne sont rien contre l’aberration d’une simple journée et son temps stroboscopique, école comprise. C’est presque du repos de se fracasser le regard sur des programmes seulement interdit au moins de 10, où on viole et torture tout l’épisode.
La protection de l’enfance est tellement bouffée par ses principes et sa torsion supplémentaire d’une base tordue qu’elle verse de l’autre côté et les mets en danger. Le sexe si volontaire, sans effet de surprise : c’est inouï. C’est inouï. Et les femmes sont des dangers pour leurs propres enfants à ne plus vouloir comprendre, non plus, à quel point elles ne sont plus que les prostituées de leurs pauvres choix. Physiquement.

Les enfants ne savent pas que les modernes ont sacrifié, fixant le passé, leurs bibliothèques, leur qualité d’apprentissage, leur formation, en tout. Ils ne savent pas que les contre-modernes en 50 ans, se relayant, génération après génération, eux-mêmes enfants un jour pourtant, ont décidé de leur sort, de leur extinction.

Selon l’idéologie des années 1960-70, l’adulte est seulement ce qu’il lui aura été permis de déployer, enfant, alors qu’il avait tout.
L’enfance, depuis, est vu comme un système de déploiement d’un pré-existant, c’est pourquoi on lui associe le progrès comme un tapis-roulant pour aller toujours plus vite vers son extase adulte.
68 et son entourage a tout basé sur le plaisir, sans effort. Sur l’ouverture maximale. Sur l’expérience comme enseignement. Ce programme a inversé le cours de l’enfance pendant des décennies, mais l’enfance d’aujourd’hui n’en est même plus là : elle n’est plus nulle part, elle a été délogée de son propre univers et de sa seule Histoire. On l’a obligée à participer du monde et à sa course adulte, et on la tient pour créatrice et inspiratrice du monde de demain ? Elle devrait être responsable de son propre désir ? Mais elle n’en sait strictement rien. Rien. Rien.
Elle est un monde sauvage détruit par une sauvagerie humaine monstrueuse qui a débuté il y a 50 ans et dont personne n’a voulu voir l’extension du rhizome. Des conséquences de 68, la société croit qu’il reste quelques motifs : il reste la totalité de la société, une société totale, une société totalitaire. Une décharge dont la société est pourtant majoritairement innocente de la constitution.
68 voulait qu’on pense les enfants comme on devait se rapprocher de la nature, en communion, en la prenant en exemple : libre, libre de pousser comme la nature devait seulement pousser, sans intervention humaine. Maintenant, les mêmes demandent aux enfants de repenser la nature. Ils leur demandent de mettre au point l’intervention de toute l’humanité en faveur de la nature. Ils les pensent toujours les plus proches de la nature, naturellement :
Oui, ils le sont. Leur vie est sauvage : sans lois, sans devoirs, sans tuteurs, sans lignes, sans bornes, sans limites parce qu’indépendante de toute expérience et modèle adulte ; leur lieu de vie est hostile pour l’humain, et pourtant, ils y vivent.
Leur désir est incontrôlé, il n’a pas de critère, il va, il vient, se lasse, sans savoir pourquoi, comme déjà fatigué ; il est finalement très bas et faible grâce à la médiocrité de la vie qu’on leur propose et de toute façon à la médiocrité de vie qu’ont connue, victimes d’elle, leurs propres parents.
Leur conscience est sauvage, inéduquée, il lui reste juste de quoi peut-être se sauver à temps devant le danger, mais peut-être même plus de quoi s’entraîner vers lui.
Leur mémoire est vide, tout est trop souvent changé, elle est à l’abandon, ils ne connaissent rien des grandes limites historiques humaines.
Ils sont sans pitié. Personne n’en a eu pour eux, et ce n’est pas un sentiment qu’ils comprennent. Ils ont faim : ils mangeront ce qu’ils trouvent, au propre et au figuré. Leur goût n’a jamais été éduqué, ils savent juste qu’il en existe toujours plus, de même pour l’Histoire qui ne leur dit rien : il y en a beaucoup, c’est tout. Quelle époque ? Ils ne savent pas.

Ils ne savent pas de quoi, d’où, pourquoi, comment, ce monde en est là, à l’état de décharge, le seul univers qu’ils aient connu. Leurs parents ne le savent pas. Leurs grands-parents ne le savent pas, les médias ne le savent pas, les intellectuels ne le savent pas. Mais il faudrait le sauver pour eux ? Qu’est-ce qu’il y a à sauver qu’ils comprendraient ? Une décharge ? Il faut sauver la décharge ? …Les animaux du zoo ?

Leur regard triste et vide n’a jamais arrêté personne dans le zoo de la vie, en 18 ans. Et ça continue.


À demain.


** cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

* D’après Gumbo Limbo Nature Center , 1er octobre 2019


Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
16_WILD [in/non contrôlé / violent / extrême | nature (animale et végétale) vivant indépendamment de l’homme / sauvage (animal, plante / lieu inhabité ou inhabitable) / naturel (vivant, grandissant, poussant librement/anarchiquement) | paroles non basées sur des faits, sans doute fausses | (très familier :) inhabituel mais d’une façon attractive, excellent, spécial (un putain de)]
Demain :
17_ORNAMENT [ornement | orner]





#INKTOBER2019 #ORNAMENT
October 17, Official 2019 prompt list: 16_ORNAMENT


Le politique : de l’ornement à la boursouflure [17/31 #Inktober]

Queen Elizabeth II gagnant Westminster en carrosse doré et de laque noire à six chevaux gris, c’est l’ornement. Trump, à dos de fusée, en gyroroue, peu importe, c’est la boursouflure. Opposé aux deux extrêmes : la figure idéale du politique gréco-romain, droit, debout, et immobile. La ligne démocratico-républicaine offre un trop large choix de customisation du Pouvoir, très loin du modèle natif.*

Trois possibles raisons : le peuple le veut ainsi et il lui sied tel encadrement pour le mettre en valeur, ou les stocks sont épuisés de tout ce qui se rapproche du modèle natif, ou, si on observe l’Histoire récente, c’est l’événement qui fait le politique droit, debout et immobile quand il dirige, parle et décide, digne et grave. Cette dernière possibilité exclut que le peuple choisisse réellement, sa volonté se fait dépasser par l’urgence ou une situation qui demande une tout autre et cette fois réelle qualification pour la gérer. On pourrait conclure qu’en dehors d’un état grave interne et externe à un pays, une situation relativement neutre, standard, d’affaires moyennes, du tout-venant, à peine secouée de quelques exceptions, il n’y a pas de raison pour le politique de s’approcher de l’idéal. Alors, un pays serait encadré de son seul choix, révélateur de son propre goût et de son propre contenu, sa propre composition, son harmonie ou non, sa complexité ou non, et s’il sait « de quelle époque il est », aussi, ce qui est très très loin d’être une évidence.

Pour les Gilets Jaunes, la question est réglée : notre président est une faute de goût, un choix imposé parce que pas de choix, il n’y avait que ça ; pas un montant, pas un angle, pas un relief, pas une moulure, pas une teinte, pas une matière, rien n’est adapté à la France. Il parle toujours de « baroque » concernant la forme de son accession, pour utiliser un mot plus « humble » et plus potachement enjoué que « triomphe absolu tenant du génie » (il doit être d’ailleurs très déçu que personne ne l’ait dit à sa place, pourtant quelques-uns parmi les plus idiots et aveugles y arriveraient presque). Les Gilets Jaunes n’ont pas chez eux que des cadres en formica, (aaahhhh bon ?) contrairement à la légende urbaine de l’Académie française, et contrairement à 99,4 % de la population, ils ont retrouvé le goût et l’essence du politique. Ils sauraient très exactement reconnaître un parfait encadrement ; la preuve, en des mois, ils n’ont pas lâché, malgré les pressions et les propagandes des partis : ils n’ont désigné personne. Et ce zéro pointé est une de leur victoire longue, elle continuera.

Notre président qui a une culture de petit-bourgeois, donc qui tient sur une enveloppe de papillote, a une notion de l’idéal équivalente à celle qu’un gamin a du héros et qui ne parlera pas de Persée mais d’un des Avengers. Le président n’a qu’une « idée » grotesque de l’idéal, comme tous les mauvais copistes, tous les mauvais écrivains et tous les piètres artistes, il croit aux mythes même de la profession qu’il s’est inventée comme lui allant de soi, et les singe. Ils parlent en permanence de ses outils, avec son « cap » notamment, et ça, c’est symptomatique. Il ne cesse d’expliquer ce qu’est son rôle, il ne cesse lui-même de l’encadrer et d’encadrer son encadrement et d’encadrer l’encadrement de son encadrement. Ça fonctionne parfaitement, plus il explique qui il est, ses prérogatives, plus, il semble, plus personne ne lui demande autre chose, plus tout le monde comprend qu’il ne soit donc rien qu’un histrion discouroman, spécialisé dans l’éloge funèbre, et donc : le président présidant la présidence. Ce n’est jamais à lui de rien faire : c’est hors-cadre, il demande donc, généreusement, parce que, de ça aussi, normalement, quelqu’un d’autre pourrait s’en charger, au gouvernement de réfléchir, trouver des solutions et tout faire. Oh, le gouvernement accepte volontiers, surtout après qu’il ait précisé qu’il était, lui, un x-man, métamorphique, pouvant aussi bien aller à la gauche qu’à la droite.

Le syndrome de l’outil comme « œuvre » est un mal français. Parler de la façon dont on fait les choses au lieu des choses. Ça a pris avant tout le milieu littéraire, et sa critique, puis infecté le milieu intellectuel avant de gangrener l’Éducation, le filtre populaire à l’ensemble, les médias, ont aussi été fortement touchés, et ça a fini par s’emparer du politique. La gangue la plus proche du politique et entièrement contaminée par ce syndrome, elle ne peut pas le distinguer d’elle, ni le reconnaître.
En attendant, le contenu, quel qu’il soit, est inconnu voire n’existe pas.

Le terme « baroque » que notre président emploie provient d’abord de la définition de plusieurs courants artistiques (picturaux, intellectuels, littéraires, pendant x périodes), le terme à la base désigne une perle irrégulière. C’est un courant très étendu s’opposant au classicisme qui lui est contemporain, et/ou antérieur, ou postérieur, en réponse latérale à définitive, succédant quelque part, pour résumer, au baroque artistique. Le baroque c’est l’excès, la surcharge, l’exubérance, et jusqu’au pompeux, en tout, mouvements, effets, teintes, contrastes. C’est un très mauvais acteur qui déclame avec outrance histoire qu’on comprenne son drame. Quand notre président parle de « baroque », il pense seulement à son opposition à « classique », mais. Il est effectivement « baroque ».

Quand on regarde la France, depuis son existence démocratique, on peut lui reconnaître des périodes baroques, celles joyeuses : le défilé des Incroyables et les Merveilleuses sous le Directoire, l’Art nouveau et la seconde partie sociale des Années folles, et parmi 68 le plus court instant de ses hippies ; d’autres sont baroquement sombres, donc par effets dramatiques surjoués, uniquement au XXe siècle, les années sartriennes du communisme, celles de Malraux et de son lyrisme culturel, les croupissantes décennies jusqu’à aujourd’hui de l’agonie aussitôt né du Nouveau Roman, et surtout la foire psycho/intellectuelle de 68  étendue jusqu’ici, ayant enterré en chemin la phase « psycho », mais dont la forme ressemble de moins à moins à quoi que ce soit d’identifiable, bubonée de tous les côtés, et dont le langage n’est plus que palabres cacophoniques, emphatiques et ridicules.

Au XXe siècle, on ne peut pas, concernant la France et sa société à partir de 1930, trouver un équilibre d’opposition latérale entre le baroque et un certain classicisme. L’idée classique est fusillée au poteau par 68, mais le baroque qui lui succède n’est pas social : il s’auto-génère dans les milieux culturo-intellectuels. La société, elle, tombe depuis 50 ans dans une mélancolie qui ne fait que s’aggraver, elle perd ses teintes, s’uniformise, et quand bien même elle se croie bourrée à craquer d’individualisme flamboyant, elle n’est plus qu’un ensemble triste et sans énergie, elle est à elle-même invisible, dépourvue de lignes de forces. Elle n’est plus ni classique, ni baroque, ni rien.
Ce qui la gouverne, ce qui parle d’elle, oui, est baroque. C’est bruyant, multicolore, clinquant, pompeux, achalandé avec tout et n’importe quoi, inaudible, ça compresse entre eux tout ce qui ne se supporte pas, fusionne l’infusionnable, c’est insensé, où qu’on regarde, quoi qu’on entende, dans cette compression l’humour, d’office, n’a que le pet et le cul, le vulgaire comme sujet. Ça déborde, ça dégueule, ça pustule, ça se rafistole en temps réel, ça ne fait que s’ajouter, toujours, et ça se démultiplie.
La France est encadrée d’une enflure de sa pire production, très courte en idée, sans profondeur aucune, accumulatrice, ferrailleuse, énervée, déclamante, elle ne tient pas en place, elle est un spectacle excessivement pénible à l’œil et à l’oreille, elle est fatigante en tout ; elle fait se détourner d’elle, encore plus, l’attention de la société. Et plus la société se désintéresse plus le grossissement devient immonde de détails purulents, et ne sait plus combien d’accessoires, de mots, de gestes s’ajouter pour selon lui, être plus beau encore. Il n’en a jamais trop, il ne se lasse pas de se surcharger.

C’est un cadre qui ne sait pas qu’il entoure un vide. C’est un cadre qui entoure un miroir qui ne refléterait que « l’idéal pour tel encadrement ». Les choses sont en train d’être faites à l’envers : le cadre est en train de produire l’idée de l’œuvre qui méritera d’être ornée par lui.

Notre président ne sait qu’inventer ou détourner totalement les situations pour qu’il ait l’occasion de se mettre en scène dans le fantasme de l’idéal du politique : le romain debout tendant un bras ferme, sa paume ouverte au ciel, un poing sur son torse, regardant droit dans les yeux sa société. Il ne cesse de parler de « guerre », encore hier « guerre civile », pour tout et rien, car il sait que tel état « implique » l’idéal du politique. Ça serait bien, quand même, pour lui. Il croit que la guerre mute le politique en idéal, il ne se souvient pas qu’à chaque fois, pour être gérée, elle fait importer d’urgence d’autres dirigeants. Il n’attend pas que la société le voie ainsi, l’important, c’est qu’il ait le rôle.

Le politique ne sait que s’orner lui-même, en fou furieux, sans plus un sens critique et nulle part une critique. Une vraie critique, construite, harmonieuse, architecturale, et tout l’inverse de cette totalité boursouflée.

La seule chance de la France, pour parvenir à s’isoler de tel encadrement ignoble et inesthétique, ridicule de fioritures, c’est qu’elle parvienne au moins à esthétiser sa dépression, qu’elle l’amène jusqu’à, dans les termes du courant artistique, son romantisme. C’est possible si on lui décrit et qu’elle a au moins le plaisir (pas la joie, juste le soupir calme de soulagement) de se reconnaître, sombre et brumeuse, latente, lasse, triste. Il faut son sentiment, d’abord son sentiment, lui-même uniforme, la nappant uniformément.
Par là, elle a une chance de réaccéder au réalisme et se désencadrer, se révolutionner, ce qui peut se faire, parce que nous abordons les années 2020, de façon inédite.
Pour l’instant, dans l’état où elle est, le cadre pour l’orner n’existe pas, ou six barreaux en acier.

À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
17_ORNAMENT [ornement | orner]
Demain :
18_MISFIT [(quelqu’un) ne convenant pas (à la situation) | (quelqu’un) inadapté/non-accepté
(à cause d’un comportement inhabituel ou étrange) | (quelqu’un) marginal, asocial (traduction souvent proposée, abusive)]



#INKTOBER2019 #ORNAMENT
October 18, Official 2019 prompt list: 18_MISFIT


Gilets Jaunes, hérauts inadaptés [18/31 #Inktober]


Unique différence entre Gilets Jaunes et le reste de la société : leur langage libre. Celui de la société erre dans un labyrinthe où elle n’entend même pas son propre silence, couvert par la parlerie assourdissante de non-sens du Pouvoir et le bavardage aveugle des médias/intellectuels. Pour qu’il passe ces murs de sons vides, il « fallait » que le message Gilets Jaunes ne leur soit pas adapté.*

Cet article est en deux parties, la suite dans Gilets Jaunes, fronde, pierre, cible [19/31 #Inktober]


Note : depuis le 1er article PUCK’s #Inktober, le ton que je prends est majoritairement l’affirmation et, la plupart du temps, si mes phrases passent à des temps de doute, c’est par jeu ou ironie, ou réellement parce qu’elles sont projetées dans le choix du futur.
L’affirmation est marginale aujourd’hui parce que, formellement, elle est très mal supportée (évidemment selon qui l’utilise) ; c’est le ton qui n’est pas accepté, son coup, son choc, son aplat, voire sa sécheresse, sans permission, sans humilité, sans langueur, sans peur, sans courbe hypocrite. Mais il est très probable qu’on juge seulement la forme parce que le fond est insupportable.
On reprochera, ignorant le fond, un manque de subtilité, ou de l’arrogance au mieux. De même sans un regard pour la matière, l’ensemble pourra être moqué et cassé, le propos sera jugé lourd, simpliste, à la hache, donc sans sérieux, sans compétences, sans valeur. Si la signature semble anonyme, le classement est définitif : c’est le délit de sale gueule, à l’écrit ; l’auteur est classé complotiste, donc délirant, sociopathe ou pour-qui-il-se-prend. L’affirmation est réservée à celui qui a un pouvoir, ou une spécialité s’il ne déborde pas de sa spécialité.
Toutes les carences de l’époque et ses dogmes limitant la formulation, selon un canon établi il y a des décennies, nient la tessiture de l’affirmation. Celle que j’emploie est conceptuelle, elle est donc transfuge et ne se doit à rien qu’à elle-même, et elle est celle de la proposition, scientifique, elle reste donc à prouver, à infirmer ou à réfuter.
Il y a 17 ans, justement parce qu’il était impossible qu’une seule personne puisse prouver, infirmer ou réfuter son affirmation, son concept, je décrivais la solution d’un collège de spécialistes qui, eux, pouvaient, en droit et en compétences, étudier toutes les variables, faire d’autres propositions, démontrables elles aussi, et ainsi presqu’à l’infini ; par contre le collège n’était pas là pour s’opposer en lui-même, le concept lui était commun, sa fusion intellectuelle était indispensable, l’axe de son regard unique vers un même point de fuite. Leur honnêteté intellectuelle était indiscutable puisqu’ils étaient réunis pour mettre à l’épreuve la proposition, souhaitant qu’elle tienne, mais en y incluant d’office une possible réfutation. À eux tous, ils pouvaient figurer un néo-humanisme et être autant que le XXIe demandait quand la Renaissance pouvait tenir en un seul esprit.
Donc, quand j’y vais à coups d’épée dans l’Histoire, que je recouds ses morceaux saignants avec de la grosse corde, et que j’électrocute l’ensemble jusqu’à ce qu’il prenne une vie fictive, non seulement je sais ce que je fais, mais j’ai conscience de la monumentalité de la masse de démonstrations qui manque, et des limites de mes compétences.
L’affirmation la plus prononcée au monde aujourd’hui est « C’est comme ça. » J’affirme que non. Si quelqu’un veut faire une contre-proposition, j’attends.


La seconde partie du XXe siècle a tiré les leçons de la première où la presque totalité de la critique officielle, autorisée, a systématiquement manqué de jugement. Ses erreurs d’évaluation, son manque d’anticipation, s’étendent à l’extrême : de la non-reconnaissance des Impressionnistes au manque de discernement fatal à l’apparition du national-socialisme. L’occupation, la collaboration, sont des périodes qui conceptuellement ont flué encore longtemps dans le siècle, et une aigreur cynique toujours active, dans tous les pôles critiques actuels, est encore leur conséquence.
Certains milieux, liés à la Culture, à la vie intellectuelle, ne se sont jamais remis de ne pas avoir participé à l’action, à l’engagement, à la mort au-delà, parfois. Il n’y a pas eu d’investissement du corps, et il a fallu guérir des non-blessures de guerre : analyser voire dénoncer cet état était la seule façon, ça n’a pas été fait.
Comme si l’aveuglement devait toucher le fond, il n’y a pas eu reconnaissance unilatérale et définitive devant l’éternité, des camps de concentration. La propagande du doute quant à leur existence avait une telle puissance qu’elle a pu perdurer jusque 50 ans plus tard, et ça continue.
À ce volume de temps considérable, on peut évaluer celui de la force critique, de sa détermination, de la portée de sa voix si elle avait tonné.
Une grande partie des sujets qui tordent un instant critiques, intellectuels, plus médias, existe grâce au manque d’analyse et de clarté d’attitude de ces 3 entités au « premier moment » où ils sont apparus. Des décennies ajoutées à ce premier jeu de dupe avec la justice, avec l’évidence intellectuelle et avec l’Histoire, ont fait de lui une goupille attachée au pire. Et le pire ne sera jamais, jamais, sous la forme que l’Histoire a déjà servie. Jamais la guerre que l’immaturité nationale fantasme. Le pire sera méconnaissable, c’est pourquoi nous le vivons.

1945 n’a pas été un nouveau départ, comme si tout s’était arrêté ; la vie avait continué et voulait continuer, des romans étaient parus, des tableaux avaient été peints, des dîners d’idées servis, au point que ceux qui apportaient les témoignages contradictoires, décrivant un réel arrêt, une coupure de vie historique, fatales à des millions, n’étaient pas entendus. Ceux qui étaient là en 45 étaient souvent là en 39. Une génération n’est pas apparue neuve. La continuité a été assurée, sourde à une autre version.
Aucune trace d’une cessation historique, voire d’une sécession : quitter le cours du temps, en constituer un (intellectuellement) indépendant, ne serait-ce que pour comprendre comment on en était arrivé là, afin de vivre un temps juste avec l’Histoire, et de poursuivre une Histoire juste avec le temps.

Le milieu culturel et intellectuel n’est pas né après 1945, il portait d’autres noms, ses configurations étaient autres, mais de toujours il savait ne pas s’inscrire à la seconde même du reste de la population. C’était même son essence. Les architectes et sculpteurs égyptiens n’œuvraient que pour l’éternité ; si le Moyen-âge, il semble, n’a marché qu’au pas de son temps, un peintre fresquiste au XIIIe travaillait dans un temps qui n’était pas celui de la vie courante : sa technique demandait une grande rapidité d’exécution, et, elle, avait les mêmes secondes que le reste du monde, mais son observation qui lui permettait, justement, d’aller vite, avant que tout ne sèche, possédait des mois de plus qu’une seconde du monde ; Vinci avançait le temps vers le futur, à volonté, à ouvrir des cadavres ; Shakespeare avait un recul qui pouvait se compter en siècles, pour quelques minutes à passer des vers à la prose ; les Lumières ont extrapolé le temps, elles l’ont rendu géographique, elles l’ont placé dans le temps de l’Europe, unifiant celui qui ne s’écoulait pas du tout de la même façon partout.
Le XIXe siècle littéraire n’a cessé de brasser d’abord sa totalité, puis les siècles qu’il appelait pour les ingérer et le futur qu’il imaginait, qu’il a su espérer, aussi, pendant son propre temps. Ce sont ses voyages dans x temps qui ont permis à Zola sa célèbre encoche nette, dans le pur présent, avec son engagé J’accuse. L’écrivain quittait ses temps pour se joindre juste à la seconde de l’actualité de tous et taper du poing, affirmer, faire un choix, le défendre pour évident. Mais il a été lu et entendu parce que tout le monde, à cette seconde, savait que sa vision n’était pas celle de quelconque protagoniste d’un dîner de famille qui finirait, grâce à l’Affaire Dreyfus, par se battre au sang avec un parent proche. L’engagement de Zola était son intervention dans le tronc commun temporel dont, à part pour sa vie biologique, tous admettaient qu’il n’en fasse pas partie.

La gestion de plusieurs temps, (et seul était compté au rythme des horloges celui le plus nombreux, le plus populaire, le « réel », entre naissance et mort), a toujours été constitutive de la production artistique, littéraire, théâtrale, philosophique and co. Mais plus à partir de 45.
D’un coup, un seul temps comptait : celui des horloges. Un seul temps pour tout : le présent. Mais le temps passait encore à l’époque, la preuve : 68 était son avenir direct.
C’est 68 qui a institué le présent en temps unique. Il n’y a plus que le Présent, depuis 50 ans. 68 se veut un présent, cette fois, éternel.

On dit que le modèle de l’intellectuel a sa source dans le J’accuse de Zola. On voit « l’engagement » dans l’intervention pointue d’un monde dans un autre, la matière cérébrale ( créatrice, « humaniste » : dotée de grandes connaissances), s’injecte dans les affaires politiques, de justice, avec la volonté de « prendre la défense ». Mais Zola était Zola parce qu’un public faramineux l’avait élu, et pour de bonnes raisons : Zola le connaissait et le public s’était reconnu en son œuvre. Zola avait une œuvre colossale comme passe-droit et celui-ci était déjà, alors, adamantin.
Doucement et soudainement, le « colossal d’une œuvre élue » a disparu dans le « droit tacite » à l’engagement intellectuel. (Il en est resté une trace totalement vulgaire, uniquement dans le milieu artistique, et encore, souvent réduit aux chanteurs, aux acteurs : l’artiste devrait être engagé d’office. Qui dit artiste, dit engagement. Chanteur de K-pop, soupe de show TF1, engagés. Actricette française plus souvent nue qu’habillée : engagée. Humoriste es-Canal+, spécialiste du comique de sa propre vie vécue : engagé, plus on est camping, plus on doit être engagé, ça semble évident au bon peuple (sauf Gilets Jaunes) et, malheureusement, aux acteurs et chanteurs.)
Les intellectuels, désormais ainsi nommés, n’ont plus jamais eu à posséder de « colossal élu », il leur suffisait d’être purement (ex-) « humanistes », d’avoir des connaissances très étendues, rares. Celles-ci sont devenues leur « colossal élu »  parce qu’elles provenaient de l’accumulation de connaissances séculaires, elles représentaient donc une masse « vraie » validée par sa transmission jusqu’à eux. Puisque le public était lié par l’Histoire à cette connaissance, par une bizarre commutativité, il admettait que cette somme d’archives soit bien « élue par lui » et, quelque part, peut-être en tant qu’héritier, « la création » dudit intellectuel. Donc, qu’il soit garant de cet ensemble de connaissances suffisait.
Le « colossal élu » permettant à quelque professeur de philosophie (aka philosophe) de se définir comme « engagé », d’intervenir en encochant le présent même de sa défense ou son accusation, n’était que le bien commun de l’humanité auquel, de moins en moins, il apporterait sa pierre.
La production des « intellectuels » s’est inscrite de plus en plus dans le temps des horloges communes, elle s’en est délectée, elle s’y est plongée, écrivant quelques essais dans la seconde datés. Les intellectuels n’ont jamais vu l’instant où ils se sont délestés de la gestion des archives d’autres temps pour mieux assouvir leur désir d’intervenir, inlassablement, dans le temps présent. Ils n’ont bientôt plus fait appel à aucune maîtrise conceptuelle de leur « humanisme », ils ont d’ailleurs, tous, en maintes versions, revu la légitimité de cet « humanisme » et trouvé avec bonheur que les guerres le rendaient obsolète : puisqu’il ne les avait en rien empêchées. Et d’ailleurs, tout le monde s’est mis d’accord sur ce point.

Leur « colossal élu», peau de chagrin, n’a bientôt plus été qu’une sorte de vaste étude sémantique du mot « colossal », très chiante, et qui ne servait qu’à une chose : faire croire qu’ils étaient toujours les seuls à pouvoir en parler et en user. Mais jamais ils n’en parlent, pour n’endormir personne, soi-disant, et ainsi, ils ne s’en servent plus. La vraie raison est qu’ils n’ont ni la puissance, ni « les » temps suffisants pour être exact au bon moment. Mais tant que leur titre tient, tant qu’on croit qu’ils sont les ventriloques d’un « colossal élu », peu importe.
Zola a encoché le temps uni, de tous, vivement, sèchement, avec concision, c’est son colossal, sa machine de guerre, qui permettait la totalité, forme et fond de son intervention. Un intellectuel, plus de 100 ans après, n’encoche pas, il prend un chewing-gum dans sa bouche et l’écrase du pouce dans l’actualité. C’est tout ce qu’il a : une pâte sur-mâchée, artificielle, qui ne fait plus de bulles depuis longtemps. Il a tout abandonné et ne fait plus rien qui ne soit pas concomitant au présent, il réfléchit le présent simultanément à lui, sans colossal, sans archives humanistes. C’est un être biologiquement d’un seul temps, qui pense dans ce temps-là, et rien d’autre. C’est moins que n’importe qui, car on peut espérer qu’au moins « n’importe qui » sache qui il est. Et pourtant, l’intellectuel se croit supérieur à la société. Il croit réellement en ses pouvoirs analytiques et ses interventions sur le présent, il croit en son titre, tout s’est tant compressé qu’il se croit tout simplement élu, pas par les hommes, mais parmi les hommes.
Alors, imaginez comme doit se sentir quelqu’un qui se prend pour un intellectuel, un philosophe et qui, en plus, a été élu ? Double raison « légitime » de dominer ? Merveilleux.

Lors de la seconde partie du XXe siècle, la critique et le monde intellectuel défaits sur toute la ligne, très affaiblis par l’Histoire pure, ont procédé de deux façons pour se survivre.

D’abord, puisque, d’après l’Histoire, ils avaient manqué de clairvoyance, plus jamais ça n’arriverait, ni en Art, ni en Histoire.
Il suffisait donc aux critiques, face à tout arrivage artistique, de le nommer « nouveauté », « avant-garde » (ainsi simultanément soulagé d’être seulement « différent de », ou d’arriver « à la suite, en réaction à », donc soulagé du passé) et de le reconnaître et aussi vite le hisser jusqu’à un olympe, et tenter de le rendre éternelle.
S’il s’agissait d’un événement quelconque, les intellectuels de clamer qu’il était « historique » (pas « une exception dans l’Histoire », pas « pour la première fois dans l’histoire », car « historique » n’est jamais défini, alors que le terme ne veut rien dire sans contexte ou précision) et le traiter, de son vivant, comme mort. Donc avec recul. Qui a du recul sur l’instant présent ? Ceux qui « historiquement » vivaient le présent mais travaillaient sur des siècles, leur matière même. L’illusion fonctionne parfaitement : on ne remet jamais rien en cause, aucun papier n’est demandé que quelques tribunes pour passer, pour être légitime.
Chaque élection par la critique, chaque « encoche » intellectuelle tient donc d’une sorte de nécrologie, son contenu ne sera jamais remis en cause, jamais jugé, même si les événements si « historiques » se modifient à vue d’œil et pendant le temps de vie commun à tous, de façon non niable. Ni critiques, ni intellectuels ne reviendront jamais en arrière.

Ensuite, deux versions :
La première. Quand l’art fait demi-dieu présente finalement un intérêt superficiel qui vite se fane ou verse dans le glauque manifeste, il suffit à la critique d’oublier ce qu’elle en aura dit et ainsi, l’air de rien, faire disparaître l’un des maillons d’une chaîne construite de ses mains.
Quand l’événement nécrologié apparaît à court ou moyen terme avoir des conséquences dramatiques, les intellectuels, s’ils n’étaient pas assez âgés pour mourir avant, oublieront avoir jamais participé à la « mise en Histoire » de l’événement. Cet oubli, soudain, emportera avec lui une part de son époque et de même se décrochera d’une chaîne causale : ce qui était là avant, ce qui est apparu après, dont il dépendait et qui dépendait de lui.
Le temps culturel et intellectuel devient alors un texte à trous, des vies à trous, une démonstration qui, alors qu’elle ne tenait déjà pas puisque simple empilement de présents successifs, prend une allure plus que branlante : il est très dangereux d’y traîner, le risque est grand de tout se prendre sur la tête, donc personne ne le prend. Le passé est caviardé, comme un document d’URSS ou de la Stasi, mais au lieu qu’un texte soit couvert de noir, il y a un vide à la place.

La seconde. Le milieu culturel dont sa critique, ne se dédiera pas, ne veut plus oublier. Il persiste à garder son choix à la haute place où il l’a mis. Pour l’y maintenir, malgré ses tares, sa non-acceptation par la société (s’il elle avait été au courant) il faut renverser quelques petites idées reçues : à propos du Beau, jusqu’à la définition de la pédophilie. Car tout est affaire de culture, de subtilité, d’ouverture d’esprit. Le milieu culturel va donc travailler à donner un autre angle aux bornes de la société jusqu’à ce que la société elle-même ne sache plus que valider le choix de la critique. Elle ne saura pas ce qu’elle a dû perdre et oublier dans l’affaire, elle n’a jamais su qu’elle était en train d’être repoussé hors de ses limites. Pour arriver à ses fins, la critique à un biais : elle inspire l’Éducation qui, idiote, l’écoute.

Le milieu intellectuel ne se dédiera pas, ne veut plus oublier, quand bien même la réalité lui donne tort. Il persiste à garder dans l’Histoire ce qu’il a jugé être historique. Plusieurs solutions : soit il cesse tout simplement, à jamais, d’en parler, détourne le sujet s’il arrive, le minimise et ainsi emporte toute se périphérie historique dans ce silence, cette minimisation et donc, par force, emporte aussi toutes ses conséquences dans le même lieu de désintérêt figé et n’ayant plus droit à une évolution historique, quand bien même dans le réel, elle ait lieu. Le milieu intellectuel extrait une partie de vie d’un certain ensemble de l’Histoire, il l’a fait avec 68.
Il peut aussi plaider sa cause, estimant qu’il était ou avait été mal renseigné, ou trouver un coupable externe à l’affaire : comme l’effondrement de l’économie à partir des années 70, a pu allègrement, un coup en trois bandes, faire oublier à tous qu’avant elle le soutien au communisme, au maoïsme, était vibrant dans la classe intellectuelle. D’accord, ça s’est fait sur 20 ans, avec des adjuvants de taille : le capitalisme, la globalisation, l’émergence masquée de la Chine, mais c’est passé finalement sans problème, et le démembrement des industries en France, par exemple, a été oublié, ainsi que le devenir du peuple ouvrier, et celui de ses enfants, ainsi que tout ce qui s’est passé à l’Est, en Espagne. Dès la première crise, après seulement 5 ans de fête, tout le monde devait s’en sortir, personne n’a remarqué que les intellectuels aussi. Ils s’en sont très bien sortis : ils sont encore là. Pour eux, en 40 ans de crise, rien n’a changé, ou en mieux, qu’ils aient été d’extrême gauche ou gaulliste. C’est un peu étrange ? Il semble que non. Pas quand on décide de l’historicité des événements.
Une autre solution est de persuader tous les yeux qu’ils ont mal vu et que l’événement est toujours tel que lorsqu’il a été nommé historique, ainsi la chute du Mur de Berlin n’est plus qu’une date ou au mieux un symbole, ou récemment : ainsi de la flamboyante, moderne, très occidentale Chine, libre et ouverte sur le monde.

Une autre solution demande l’alliance de la critique et du milieu intellectuel pour que les deux maintiennent leurs affirmations : il s’agit de retoucher l’Histoire même. Cette retouche s’étend d’hier jusqu’au XIXe siècle. On revisite l’Histoire et soudain : elle livre une vérité enfin convenable pour ce qu’on a décidé qu’il fallait qu’on pense sur l’instant. On réajuste le vieux « colossal élu » pour qu’il soit adapté à sa position et que de bancale elle retrouve son assise. La façon la plus simple est de médiocritiser l’Histoire, réhumaniser les héros jusqu’à une somme de défauts et beaucoup de failles. La réécriture de l’Histoire peut aller jusqu’à modifier sa chronologie.

Ces protocoles sont flous pour la société parce qu’elle n’a jamais saisi l’instant où son Histoire, immédiate ou lointaine, subissait des tailles, des élongations, des raccourcissements. Elle voit mais sans envie de comprendre que sa propre culture lui est bientôt étrangère, que sa mémoire se perd. Tout se passe un peu sans elle, elle laisse faire, elle ne sait pas pourquoi.

Le petit pack début de l’humanité – 1939 constituant le « colossal élu » des intellectuels et de la culture, pour que rien de lui remette en cause ceux qui avaient encore beaucoup à vivre après sa chute en 39-45, a été laissé sans analyse. La première chaîne causale aboutissant à 39 est quelque part, encore inconnue ou presque, à sa place. Le problème est que la suite de 45 commence à 45, trimballant, se faisant discrète collaboration et occupation. Le problème est réglé en 68 : tout est jeté, on recommence. Encore. Le petit pack devient : début de l’humanité – 1968. Ça commence bien, mais les crises enveniment la situation, le match URSS/USA va prendre fin, 68 commence à devenir une date sans Histoire. Le Présent vacille, la question de l’avenir devient cruciale, parler d’avenir c’est se retourner sur le passé, la tension monte, le mur de Berlin Tombe : 68 disparaît sur la pointe des pieds. Un instant, le monde s’illusionne : osmose, nouveau départ, encore. Le 11 septembre 2001 remet les pendules à zéro, à nouveau, les intellectuels insistent : il y aura un avant le 11 septembre et un après. Pour la xième fois, le passé rejoint le néant. Il en reste tout ce que 80 ans auront refusé de traiter, dès le début, définitivement.

Les coups historiques donnés dans l’Histoire de tous sont toujours sentis sur l’instant, ce qui n’est pas ressenti c’est ce qui se fissure et chute aussi dans le reste de son cours « connu » qui n’est pas le cours « absolu » donc chacun vient pourtant. La culture et les intellectuels se sont tenus jusqu’à l’irresponsabilité la plus grave, pour se survivre, et au tout début pour survivre à leur aveuglement, à retirer des pans de l’Histoire, à les modifier, à les interpréter, à les déplacer. Ils ont rendu l’Histoire leur histoire ; celle qu’une très grande majorité de la société est en train de vivre « publiquement » est donc leur histoire, tandis qu’en elle, elle vit l’Histoire, dont toutes les chaînes de causes à conséquences sont autant dire inconnues depuis 1929, les années 30.

Évidemment, le monde croule sous des recherches, partout, mais elles sont des recherches, elles sont les démonstrations, à aucune proposition. Aucune « affirmation ».
L’Histoire n’a pas subi de torture, tout est en elle encore, de quoi tenter de retisser une chaîne et une trame pour parvenir jusqu’à aujourd’hui.

Que nous vivions seulement une histoire, cousue par d’autres, explique en partie le manque de visibilité concernant l’avenir et cette sensation qu’a la société de ne pas pouvoir intervenir dessus. Tout provient de cette incroyable différence entre « ce qu’elle est » et ce qu’on lui dit, ce qu’on lui enseigne, ce qu’on lui donne comme loisirs culturels, ce qu’on lui impose comme lois, « qu’elle serait ». C’est un corps qui a deux cerveaux et quand il marche il ne sait plus lequel prend le pas, souvent, il chute, ne sait pas pourquoi. La société sent parfois quelque chose de toujours, en elle, mais tout ce que la culture est parvenue à modifier de ses bornes, et jusqu’à son propre langage, la ramène à la seconde qu’elle est en train de vivre et lui fait oublier la question qu’elle se posait.
Entraîner une société à ne plus savoir de quoi elle parle ne se fait pas en quelques années, mais bien en bientôt 100 ans et les raisons sont reparties sur autant d’années, sachant que c’est dans la seconde moitié que se concentre le plus grave de la réadaptation permanente de l’Histoire à la façon de se tenir qui convenait le mieux, pour préserver des entités biologiques, avant tout. Ni des idées, ni des puissances, ni les plus riches.

Alors quand les Gilets Jaunes accèdent à eux-mêmes, suffisamment pour hisser plus haut qu’eux juste quelques phrases courtes et qu’ils entendent qu’ils sont un mouvement « historique » avant que deux semaines plus tard on les juge antisémites, violents, une bande de ploucs marginaux de certains endroits nouvellement appelés « territoires ». Quand on les dit morts depuis le premier jour pour que leur nécrologie reste exacte ? Quand la culture, celle « engagée » forcément, du camping à l’Académie, plus que quiconque les humilie, quand les intellectuels souhaitent leur mort, quand aucun sociologue ne parvient à dire d’où ils sortent, quand l’État les prend pour des erreurs de casting, quand leurs propres mots ne sont toujours pas entendus, parce que tout simplement pas compris mais qu’on les accuse, depuis le début, de ne pas avoir trouvé ceux audibles, acceptables, dans le ton. Quand la façon de les soutenir de quelques médias c’est aller directement repêcher les années 30, gommant cette fois, bientôt 100 ans d’Histoire ?
Il n’a qu’une chose à comprendre : c’est que les Gilets Jaunes sont les seuls, en ce moment, à vivre dans l’Histoire. C’est le message qu’ils ont passé, le premier jour. C’est l’Histoire « absolue », qui leur permet d’avoir un langage libre, donc inadapté, et non accepté, car l’époque n’est capable d’entendre qu’un langage provenant de l’histoire « connue », mais elle a été dressée à rejeter tout langage hors de cette histoire-là.
Les Gilets Jaunes sont le maillon par lequel on retrouvera l’Histoire, et certainement pas avec des comparaisons grossières à 90 ans près, comparaisons qui trahissent l’état de la réflexion française : simpliste, à la hache, lourde, tranchant dans l’Histoire et cousant les morceaux avec une grosse corde, l’électrocutant jusqu’à ce que le néo-golem bouge.
Retrouver l’Histoire ne va pas se faire comme ça, et l’affirmation attend la monumentalité de 100 ans de preuves. (On a enfin le droit de déborder sur l’avenir, depuis les Gilets Jaunes.)


À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
18_MISFIT [(quelqu’un) ne convenant pas (à la situation) | (quelqu’un) inadapté/non-accepté
(à cause d’un comportement inhabituel ou étrange) | (quelqu’un) marginal, asocial (traduction souvent proposée, abusive)]
Demain :
19_SLING [jeter/balancer/lancer/accrocher/donner — sans soin (sac au sol, courrier à la poubelle, veste sur une chaise, stylo à quelqu’un) | harnais/nacelle, écharpe (pour soutenir un bras/porter un bébé, sac kangourou) | fronde]



#INKTOBER2019 #SLING
October 19, Official 2019 prompt list: 19_SLING


Gilets Jaunes, fronde, pierre, cible [19/31 #Inktober]


Le Présent. Le politique le veut / en fait un bras toujours cassé qui doit donc être maintenu dans son écharpe | le bobo le range dans un sac kangourou et le porte tout contre son ventre | le média s’en sert comme courroie, jamais sujet | l’intellectuel, pour conserver ce titre, simule de lui lancer quelque harnais | les Gilets Jaunes le tiennent comme une fronde, première arme de l’Histoire.*

Cet article est en deux parties dépendantes, lire la première : Gilets Jaunes, hérauts inadaptés [18/31 #Inktober]

Les protocoles dont usent la critique et le milieu intellectuel pour se survivre, à force d’être répétés, leur ont constitué une surface de jeu où rencontrer la moindre opposition est impossible. Ils parviennent à l’inventer entre eux, se chamaillent, se crachent dessus, se passent en se l’envoyant leur jouet, sur leur propre tapis d’éveil, mais ces petites colères capricieuses ne concernent jamais plus de personnes qu’eux.
Les médias qui participent à ses rixes ridicules ne s’en aperçoivent pas. Ils sont parfaits complices, mais pas « masters of puppets » à ce point. Ce n’est pas qu’ils veulent que le spectacle continue, ni qu’ils manipulent l’ensemble pour leurs unes, c’est réellement qu’ils sont non-conscients, dramatiquement, particulièrement ceux « engagés » qui, chaque fois, prennent l’affaire au sérieux sans observer que personne n’importe jamais rien d’aucune réalité que quelques mots.
Ce sont des joutes oratoires pendant lesquelles ont fait défiler les sujets d’actualité et pendant lesquelles on s’autorise une gesticulation baroque qui doit être particulièrement bonne pour la santé à les voir, toujours vaillants, toujours plein de coffre, toujours la langue pointue, comme toujours frais, toujours les mêmes. Ils vieillissent, mais restent constants, cette énergie est suspecte, ahistorique, et elle est castatrice pour la critique par le public. Tandis que les autres gigotent, le public société bouge de moins en moins. Jamais ceux qui si régulièrement s’agitent ne voient comme, ailleurs, on se ralentit.

Les bagarres cesseront avec l’actualité. La somme d’arguments alors échangés est égale, constitutivement, à celle d’autres arguments, pour une autre actualité. Dès que le sujet s’épuise, et jamais on ne regarde « comment » il s’épuise, se « solde », on le jette sans égard, il n’a jamais de suite. Entre deux sujets, c’est le temps de la détente, les médias parlent de n’importe quoi, parce qu’ils récupèrent. Ils semblent tant vivre un temps éternel, toujours si égaux, souriants, leur vibration cérébrale continue ? C’est humainement impossible et leur pause, leur récupération existent : quelqu’un, forcément, en fait les frais. L’actualité n’arrive, celle qu’ils peuvent gérer, que lorsqu’ils sont en forme. Or, ils peuvent presque gérer toute l’actualité.
Il faut être d’une nature, à la base, solide et conquérante, pour assumer tel rythme d’apparition, soi-disant suivant celui de l’actualité, mais l’ensemble du milieu culturel/intellectuel/médias et politique est drogué à sa propre nature. Il y a addiction, et parfois, elle semble, à l’œil, véritable, tant les gens sont high.
Ce milieu à 4 faces compressées entre elles, de toute façon, est sans naturel, mais, d’une part, sa façon d’avoir réponse à tout sans jamais prendre le temps de la réflexion, du doute, sans jamais s’éloigner un instant, sans jamais sembler touché, de façon privée, par aucun sujet, a une conséquence : on finit par croire qu’il n’y a jamais aucune raison de s’éloigner « pour » douter. (Récemment, on a pu voir ce que donnait de mettre en scène le recul et le doute, avec « le grand débat », dont « des idées ».) D’autre part, à cause de sa façon de ne jamais lier un sujet à un autre, jamais le replacer dans une chaîne causale, on finit par croire que « réellement » rien n’appartient à l’Histoire, rien ne se sédimente : l’Histoire même n’est plus qu’instants tous distincts et disjoints.

Puisque le milieu culturo-intellectuel s’épargne constamment de comprendre comment tel sujet apparaît, il rend cohérent qu’il n’ait jamais de conséquences, ni quand il est abandonné, ni pendant qu’il est traité. L’Histoire jamais interpellée par les gangs culture et pensée, ne se passe pas plus pendant tout le temps de leur concours d’éloquence, et elle ne poursuit pas non plus son chemin.
L’Histoire n’existe plus « avant », ni « pendant », ni « après » sous forme de vision, de proposition (pas de prophétie).

S’attacher à un sujet uniquement quand l’actualité le propose laisse penser que rien ne se passe, intellectuellement, en dehors de l’exception, l’incident, ou l’attentat, et que l’intellectuel est convoqué toujours dans une certaine urgence : il parvient pourtant toujours à cracher un discours discourant mais concis et dans sa ligne ; il a rattrapé à ce jeu, depuis le 11 septembre 2001, les experts qui l’avaient supplanté. Mais ça fait aussi de l’exception, l’incident, ou l’attentat des spontanéités et ce n’est pas en seulement deux décennies que systématiquement toute la société s’est habituée à voir ainsi quoi que ce soit, plus seulement au niveau de l’actualité, du général, mais quoi que ce soit dans sa propre vie, dans le privé.
Ce n’est pas depuis 2001 qu’elle s’est habituée, et s’est convaincue, que tout tient, en permanence, du nano-attentat, que tout lui apparaît, qu’elle doit gérer cette apparition, sans cause, sans conséquence. Ses propres enfants sont ainsi gérés, comme des nano-attentats, chaque jour, ils apparaissent, sont l’actualité, puis disparaissent, et le lendemain, « un autre » nano-attentat.
Il est strictement impossible qu’une société agisse ainsi en miroir d’une maxi-actualité face à des méga-attentats. Il est parfaitement commode, par contre, qu’elle réagisse ainsi, pour le politique, pour être conduite, pour ne jamais interférer avec cette surface de jeu de ceux censés, toujours, tenir compte d’elle, la veiller, l’étudier, en livrer le sens et l’état au politique, parce que le politique est ainsi son seul générateur intellectuel.

Il a fallu beaucoup plus de 19 ans à la société pour intégrer comme naturel qu’elle-même n’avait pas d’Histoire, ni en général, ni dans le privé.

L’intelligentsia, englobant le milieu culturel, sa critique et des élites intellectuelles, est parvenue en bientôt 100 ans à éradiquer l’Histoire, d’abord pour ne pas avoir à se juger, ensuite pour reprendre la main sur le Temps, et à partir de 68 pour que plus jamais personne n’ait l’idée de lui demander des comptes sur toutes les années précédentes et jusqu’à avant la seconde guerre mondiale. L’intelligentsia doit tout ce qu’elle est à l’oubli sociétal qu’elle a mis en œuvre.

La société, dans son ensemble, n’est pas tenue d’avoir une idée très précise de l’Histoire, ni en tant que masse, ni en tant que chaîne causale. Sa connaissance d’elle est toujours très parcellaire, date parfois à jamais de l’école, ne réapparaît, très floue et détournée que dans quelques fictions ou à l’occasion de loisirs. Elle n’est pas tenue de s’apercevoir que la « masse Histoire » ne fait plus du tout partie de ses propres jours.
En 68, la société a retenu que l’Histoire était jetable, qu’il était possible que soudain, il soit décidé qu’on se foutait de l’avant. De son vivant, une partie de la société a appris que toutes ses propres années passées n’existaient plus. Un nouveau monde, une nouvelle Histoire commençait. Elle n’a plus jamais cessé de commencer. Tous les événements à partir de 68 ont été traités comme spontanés : les crises, les attentats et même entre eux, le Mur de Berlin. Tout venait de nulle part, et par grâce pour l’intelligentsia, et plus tard, contaminé et conséquence, le politique, tout, formellement, répondait à l’idée imposée de « spontané » : le terme même de « crise », quelque chose de décranté d’une continuité, ou : un mouvement de foule, ou : l’imprévu de deux tours s’effondrant dans un pays dont on pensait que l’avenir connu était son présent, ou : l’erreur, la malhonnêteté ou la folie d’un seul homme.

Rien, dans la succession événementielle mondiale, « formellement », ne pouvait faire prendre conscience à la société que l’Histoire lui avait été arrachée. Et tout servait l’intense volonté de l’intelligentsia de ne parler plus jamais qu’au présent : particulièrement la violence des conséquences de chaque événement. Jamais il n’était suspecté que la violence et la catastrophe aient eu lieu « avant » l’événement, et que celui-ci n’était que leur conclusion. Chacun était pris comme un début.
Rien/tout/jamais, à l’échelle mondiale, même vu de France. Une société ne peut pas faire front à ça, ni trouver seule que son propre temps semble étrangement jamais lié à rien qu’à l’événement mondial, et certainement pas quand tout ce qui la compose s’est « déjà » habitué à vivre sans Histoire.
Parce que « monde global », la société a absorbé la totalité de sa spontanéité comme si tout ne devait plus être que ça. La France, pourtant, n’était pas obligée de se prostrer à ce point, mais elle était prête à supporter que l’intelligentsia décide de cette prostration qui lui était une sublime facilité. Une chance qui devient, du coup, explicable, continue de sourire à l’intelligentsia, et récemment, au politique : des attentats, encore. Un incendie. Le climat.

Par le haut et le tout commun, la globalisation, internet et le numérique, le ciel et le réchauffement climatique, ont fait descendre sur la société des explications sur son état, des raisons de la conduire dans tel et tel sens, et de quoi la terrifier quant à l’avenir d’autant plus incertain si elle n’accepte pas de suivre plus encore.
Tout se passe verticalement, du haut et vaste, vers le bas. Un homme, quidam, pète un plomb dans une préfecture, haut vers le bas : terrorisme, Islam. Sa propre histoire, horizontale, son seul état psychique ne feront jamais le poids pour faire de lui ce qu’il était seulement : il faut le rattacher immédiatement à quelque chose qui donne l’immunité perpétuelle à ceux qui dirigent, qui parlent, qui sont en poste, qui gèrent l’espace public et intellectuel : quelque chose qui les dépasse dont ils sont donc innocents et non responsables.

Cette immunité couvre leur impuissance et leur ingérence. Elle n’est comparable qu’à celle des puissants d’un autre temps qui évoquaient la volonté d’un dieu, sauf qu’eux y croyaient en partie. Tout le monde parle des nouveaux dieux, ceux qui ont l’argent, qui mènent le monde, mais ce n’est pas eux qu’il faut craindre, ils sont, tout le monde le sait, la création des hommes. Il faut craindre ce qui a fait croire aux hommes qu’ils n’étaient plus les géniteurs de rien dans leur vie, il faut avoir une peur viscérale de la disparition de l’Histoire.

L’Histoire, c’est l’horizontalité, elle n’arrive jamais de nulle part, du néant, s’écrasant soudain sur des innocents. Elle est la guerre, elle est une bombe, elle est ceux qui décide d’envoyer la bombe, elle est les raisons de ce choix, elle est toute la configuration qui pousse à ce choix, et la mère qui enfantera le cinglé qui mettre le feu aux poudres.
Parmi elle, il y a l’exception, l’incident et l’attentat, ce qui semble des verticalités à cause de leur brutalité, à cause de l’arrêt subit qu’ils imposent, à cause du front lisse, soudain, de l’Histoire, pressée contre « un vide de sens historique ». Exceptions, incidents, attentats sont des noms pour définir un événement qui met un instant l’Histoire en suspens, le temps qu’en elle elle cherche ce qui, spécifiquement, aura généré ces moments, avant de les embarquer dans son horizontalité et poursuivre sa route, drainant leurs conséquences avec impartialité. Si elle n’est pas capable de trouver facilement des causes en elle, ça ne signifie pas qu’elle n’aura pas, un jour ou l’autre, les réponses : certaines questions attendent depuis des siècles des réponses, mais si quelqu’un décide que ces moments sont « hors d’elle », alors elle ne les aura jamais.
L’Histoire a trouvé que ce n’était pas le diable qui s’emparait d’un homme soudain mais qu’il s’agissait d’une crise d’épilepsie, elle a démontré qu’une femme ayant ses règles ne souillait pas pour autant un banc d’église, que les agissements d’un adulte pouvaient être liés à son enfance, qu’une ère glaciaire avait emporté presque toute la vie, une fois, sur terre, que les espoirs d’une révolution n’étaient toujours pas réalisés deux siècles après, que l’architecture avait imaginé se démocratiser, qu’on pouvait marcher sur la Lune chère à Cyrano.
Depuis 1945, l’Histoire n’est plus la réponse.
L’horizontalité n’existe plus. Il n’y a tout simplement plus de réponse, ainsi on entend une fois par jour « dans ces temps d’incertitudes », et on ne parle jamais pourtant de l’avenir.

Pourtant, quelque chose continue. Les vies toutes ensemble naissent, passent, et meurent, elles construisent, créent des souvenirs, laissent des traces indénombrables, la science trouve, c’est indéniable (qu’elle progresse n’est pas de fait), mais ce n’est plus nommé de l’Histoire, c’est le présent ou rien. Plus personne n’est tenu d’avoir la mémoire de rien, ça ne sert à rien. Jamais plus l’« avant » n’a besoin d’être retenu parce qu’on a compris qu’il n’expliquait jamais rien. Prendre exemple en se retournant est impossible : il n’y a rien sur quoi se retourner, l’expérience n’est plus un gage de rien. La veille peut être oubliée. La seule « Histoire » que la société connaît, c’est la succession de verticalités sans jamais un lien entre elles qui, un instant, l’arrête « en tant que société », mais pas en tant qu’« Histoire ».

La société slalome comme elle peut à travers ses verticalités, de moins en moins paniquée ou attentive quand soudain l’une d’elle se plante devant elle. Ce parcours continue de s’appeler la vie, et la vie, jusque dans sa cuisine, jusque dans sa conscience, ne vit que le présent. Ce temps-là, prôné comme le plus important à vivre de tous, en opposition à la répétition bourgeoise des rites, nommée « tradition » même en dehors de la bourgeoisie de 68, est exactement le temps qu’il semble vaguement à la société ne même plus pouvoir vivre. Son rush permanent est même uniquement pour tenter de capter un peu de présent, à chaque minute de la journée. Elle y parvient tellement peu que la plupart du temps, elle est obligée de reporter certaines choses au lendemain. Comme sa vie, l’éducation de ses enfants, son propre repos.
Le temps de la société, forcé, pressurisé, manquant, on sait de qui c’est la faute, d’après le gouvernement et le milieu intellectuel : Google, Amazon, Facebook et Apple. ;) La société ne peut s’arrêter que lors de verticalité subite. Elle doit alors aller implorer un divin quelconque et court dans sa nouvelle église depuis la révolution : la rue, pour tout ensemble prier et se repentir des péchés du monde, un instant. Puis elle repart courir, pour gagner plus de présent.

Conceptuellement, la négation qu’une Histoire soit toujours en train de se créer, depuis 1945, et la volonté qu’elle ne se crée plus depuis 68, mais le constat que « quelque chose », le « temps humain » continuent, fait envisager ce temps qui ne passe plus et qui n’a plus d’architecture interne causale comme un mouvement éternel, s’enroulant infiniment sur lui-même en réduisant son rayon. Manquant de structures et de solidité depuis 1945, son empilement événementiel rendu précaire par le jeu de l’intelligentsia retirant certains pans, retaillant d’autres, son épaississement par des cernes supplémentaires rendu impossible, le temps humain a fini par avoir assez de légèreté et de souplesse, en 68, pour ployer à sa volonté : toujours vivre le présent, et donc entamer une courbe qui n’en finit plus. Il n’y a conceptuellement pas le choix : vivre avant tout à fond le présent impliquait d’y rester, le temps ne peut pas être arrêté, mais l’illusion de cette éternité du présent peut être figurée par son retour permanent sur lui-même.
Conceptuellement encore, la surface de ce temps peut bien être hérissée de pics d’événements, elle ne s’en modifie pas puisqu’ils ne lui donnent pas de passé et ne font que lui promettre aucun futur. Quels qu’ils soient, tous ces événements se ressemblent, c’est chaque fois la même chose, la foudre tombe, la faute à rien de définissable, et la vie continue. Le temps s’enroule autour de lui parce qu’il ne sait que se répéter et qu’il n’a pas accès, plus jamais, à un avenir.

La société peut donc bien physiquement courir toute la journée, puisque c’est depuis nulle part, vers nulle part et pour n’en conserver aucune mémoire qui serve jamais : conceptuellement, elle est immobile. Le temps qui se poursuit est biologique, celui des horloges, c’est tout ; sa surface se lisse, s’uniformise**, miroir de ce ciel fatal d’où tout émane et auquel personne ne peut rien.

Depuis 50 ans, la France, (le reste du monde est une autre « histoire »), vit un présent éternel, s’enroulant autour d’un vide.

Et soudain, les Gilets Jaunes. Encore aujourd’hui, bientôt 11 mois après leur apparition, on tente de faire croire qu’ils sont tombés du ciel. Un fléau, venu de nulle part. Une verticalité.

En un temps record, si on compte qu’il a fallu plus de 70 ans à la France pour obtenir son état présent, ils vont inverser chacune des étapes distinctes qui l’auront conduite là. Un temps tellement rapide qu’on peut croire qu’il a même été instantané. Au même instant, ils vont à la fois saisir ce ruban de présent et le fixer, car ils ont arrêté de courir. Ils vont rassembler tout ce qu’ils savent, au moins, de leur propre histoire, qu’ils n’ont pas oubliée, et d’ailleurs, plus ils trouvent de matière à rassembler, plus ils en trouvent. Et de cette matière, ils vont faire un tout logique, cohérent et homogène, une pierre, à nouveau, un matériau naturel de construction, et, puisqu’ils n’ont pas, humainement, le temps de reconstruire la totalité de l’Histoire, ils vont au moins placer la petite part retrouvée contre le présent, et disposant d’assez de sa longueur, à eux tous, pour l’étirer comme la bande d’une fronde, viser l’avenir. C’est tout ce qu’ils peuvent faire pour quitter ce temps insane, c’est indiquer une direction avec la menace d’une violence perforante pour crever leur propre époque. Ils menacent d’une force centrifuge un environnement centripète. Ils sont leur histoire, ils sont le projectile qu’ils veulent envoyer, enfin, hors de ce temps, vers l’avenir. Ils veulent savoir de quoi il sera fait, ils l’ont dit le premier jour.

Les Gilets Jaunes ne sont pas une supra-organisation aux stratégies les plus élaborées depuis Alexandre le Grand. Ils font intégralement partie de la société, ni plus ni moins de compétences, mais ils avaient en eux une liberté de langage qui avant tout leur a permis ce que la société a abandonné de faire, d’échanger leur expérience, y trouver assez de points communs pour sur le champ comprendre que c’était anormal. C’était anormal que personne n’en ait jamais parlé : leur tout, leur un, leur nombre, faisaient loi et modèle, ils avaient une « histoire » commune, et le même désir « commun » d’avenir. Ils ne sont pas allés beaucoup plus loin, ça suffisait à dépeloter ce présent infini. Ils ont refusé d’expliquer leur vie par ce ciel d’inconnus d’où tombaient des événements sans liens, jamais avec rien : leur vie ne provenait pas d’eux, ils n’avaient pas à les subir, ils s’en foutaient.

On a essayé de faire de l’incendie de Notre-Dame une verticalité, contre eux, qu’ils fassent comme tout le monde, se mettent à genoux et se repentent, dire qu’ils ne l’ont pas fait est faux, ils ont regardé l’incendie en le prenant pour ce qu’il était : une conséquence. À quoi, ils ne savaient pas. Mais depuis le début, ils avaient remis à jour l’idée de « conséquences » et cherchaient depuis des « causes ».
Cette recherche a été et reste extrêmement maladroite, peu fine, peu cultivée, le plus mal et le plus dangereusement soutenue par les médias engagés, mais elle est indéniable. Les Gilets Jaunes n’ont aucun moyen, seuls, de redonner un sens à l’Histoire, ce n’est pas leur job, mais par eux a commencé l’inversion nécessaire des étapes de l’élaboration du présent grâce à leur immobilité tendue dans le flux du présent et tendant le flux du présent : comment tiennent-ils en équilibre ? Que voient-ils à rester si longtemps au même endroit ? De quoi ont-ils parlé, tous ensemble, une fois qu’ils ont étanché la solitude de leur malheur ? Que font ceux qui sont obligés de les contourner pendant ce ralentissement, cette courbe dans la courbe ? À quoi pensent-ils quelques secondes ? Pourquoi le sujet Gilets Jaunes reste quand eux sont bientôt tous rentrés en apparence ?

Que font les groupes Gilets Jaunes, aujourd’hui ? Ils relèvent, dans le présent, tout ce qui lui est dissonant, tout ce qui l’arrête et qui n’est pas « vertical ». De Hong Kong à Barcelone, ils partagent la longueur, horizontale, des manifestations, leur position de bélier contre un vide ; ils mesurent toutes les situations pour lesquelles les Pouvoirs et l’intelligentsia nient sciemment qu’elles soient autres que spontanées ou nient avoir quoi que ce soit comme responsabilité, ni dans l’instant, ni dans le passé. Des mois, mais quelque part juste un instant, ont suffi à démontrer l’incapacité absolue de quiconque ayant, par son titre, une responsabilité face à l’Histoire, de seulement « comprendre » d’où vient ce qui se passe. Aucun de ceux qui, par le titre, le diplôme, le poste, l’élection, auraient dû replacer la verticalité Gilets Jaunes à l’intérieur de l’Histoire, ayant fourni des réponses à son apparition n’a pu le faire. L’Histoire n’est tellement pas là, qu’il est de même impossible d’y faire rerentrer les Gilets Jaunes et de poursuivre en tenant compte des conséquences que l’événement aura générées.

Les conséquences même du mouvement Gilets Jaunes sont impossibles à évaluer par ceux dont le travail est la vision, intellectuellement, culturellement, politiquement, preuve que ce qui continue, et auquel plus jamais les Gilets Jaunes ne participeront, n’est plus sur la même ligne temporelle que les Gilets jaunes.

Pendant le gros du mouvement, la panique a été telle, sans que personne ne puisse la définir pour ce qu’elle était : une peur terrible de ce vide que désignaient les Gilets Jaunes, leur vide causal historique, qu’avec une esbroufe magistrale on a voulu enjamber le vide historique, à repartir en 33, ou en 45.

La pierre que les Gilets Jaunes ont placée en tension dans le Présent est pérenne, elle est « historique », peu importe « quand » elle va être lancée, l’essentiel est que ça ne se fasse pas sans soin, débonnairement, l’essentiel est qu’ils aient reconnu chaque moment où on leur avait fait croire qu’elle avait été transmise à l’avenir, l’essentiel est aussi la violence qu’on leur a opposée, pour déloger cette pierre. Personne n’a pu même comprendre que le coup ne risquait pas de partir seul.

En tout sens, le mouvement Gilets Jaunes a paralysé. C’est l’essentiel : ils ont arrêté le Présent, en un tout petit endroit, en souffrant, et ce n’est pas fini, mais c’est fait et c’est une fin, enfin, à un mouvement auquel l’Histoire donnera un jour un nom, un mouvement commencé en 1945. L’Histoire retrouvera toute l’intégrité quelle n’a, elle, jamais perdue, jamais biaisée, jamais niée, ses causes, ses conséquences ; les maillons manquants seront replacés où ils ont toujours été, mais à la connaissance de tous et l’immense trame de causes à conséquences se remettra lentement en place. Elle devra inclure l’histoire de sa faillite annoncée, mise en œuvre, effective virtuellement, elle devra inclure les protocoles de sa négation, pas elle mais sa mémoire gardera les traces d’une restauration qui devront rester visibles.
Parce que nous arrivons dans les années 20 de ce siècle, et qu’elles vont remplacer celles de toujours depuis elle, « les années 20 », 1920 et suite, il est probable que la sensation générale que quelque chose doit verser consciemment, cette fois, dans l’Histoire, aide à extraire le temps du Présent.
Il faut dans l’espace-temps à venir croire en un redressement presque naturel parce que le présenter comme la sauvegarde de la Planète a été présentée c’est sûrement condamner encore les générations à venir, le présenter comme un « effort » sera trop pour une société épuisée de tourner à vide dans une roue sans fin, en permanence balancée comme si elle n’était rien et ne devait pas plus devenir quoi que ce soit, finie, du matin au soir, faussement soulevée par des idiots s’inventant ainsi des héros qui la mettent en danger pour l’occasion de la sauver.

Les Gilets Jaunes ont défini la cible, il est à présent impossible de la nier. L’intelligentsia et le politique sont tellement centrés qu’ils ont cru l’être, mais s’il y a bien une chose qu’ils ne sont pas et dont ils ne feront jamais partie, c’est l’avenir.


À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube
** les raisons de l’uniformisation de la société est un autre sujet.

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
19_SLING [jeter/balancer/lancer/accrocher/donner — sans soin (sac au sol, courrier à la poubelle, veste sur une chaise, stylo à quelqu’un) | harnais/nacelle, écharpe (pour soutenir un bras/porter un bébé, sac kangourou) | courroie | fronde]
Demain :
20_TREAD [marchera/foulera (en laissant des traces (de pas) enfoncées, en couchant l’herbe) | battre le pavé/parcourir | foulerb, enfoncer/écraser avec le pied/piétiner (quelque chose dans) | faire du surplace | marcherb sur (par accident/exprès) | monter (sur les planches) | pas/bruit de pas | semelles | partie plate supérieure d’une marche | sculpture en motif creusé (sillon pneu)]


#INKTOBER2019 #TREAD
October 20, Official 2019 prompt list: 20_TREAD


Macron/Napoléon | la marche du sérieux dans la Bérézina [20/31 #Inktober]

Solennellement, je demande à l’intelligentsia française de battre en retraite sur le champ, ou la marche forcée qu’elle demande à la société achèvera de l’écraser dans sa boue glacée. Le chemin que docteurs et médias foulent a été ouvert une fois, pour sa perte, dans l’Histoire qui, depuis, a internationalement barrée cette route. Puisqu’il semble manquer un protocole logique d’alerte, le voici :*

Le 14 octobre dernier, @realDonalTrump tweet :
After defeating 100% of the ISIS Caliphate, I largely moved our troops out of Syria. Let Syria and Assad protect the Kurds and fight Turkey for their own land. I said to my Generals, why should we be fighting for Syria....
Et poursuit :
....and Assad to protect the land of our enemy? Anyone who wants to assist Syria in protecting the Kurds is good with me, whether it is Russia, China, or Napoleon Bonaparte. I hope they all do great, we are 7,000 miles away!
[18,8 k réponses — 20,8 k retweets —85,9 k cœurs. (à 15:45 le 20/10/2019)]

Le 18 octobre, le Figaro (Toute la presse française a communiqué à ce propos de la même façon que le Figaro) publie, à cause de ce tweet de Trump :
Emmanuel Macron est-il vraiment le nouveau Napoléon ?
Figarovox–Entretien : - Emmanuel Macron serait une sorte de nouveau Napoléon selon certains, notamment vu de l’étranger. Mais pour Arthur Chevallier, essayiste spécialiste de l’empereur français, si certains éléments permettent de rapprocher les deux personnages, la comparaison ne tient pas forcément.

L’article est illustré par une photo de Macron marchant au centre d’une allée de gardes nationaux prise par l’AFP, je crois à Versailles lors du congrès députés/sénateurs en 2017, cette photo est légendée « Emmanuel Macron ». Seulement.

Dans l’article, on peut lire :
« Plus sérieusement, il y a une différence de nature idéologique entre la volonté de puissance de Napoléon et celle d’Emmanuel Macron. »
« Emmanuel Macron n’apaise pas les antagonismes, tel n’est d’ailleurs pas son objectif, il les maîtrise et les détourne à son profit avec un sens impressionnant de la stratégie. »
« Les grands hommes sont des impatients qui aiment tellement les responsabilités qu’ils passent leurs temps à se mêler de celles des autres. »

Dans cet article, la connaissance de l’histoire de Napoléon Bonaparte par l’essayiste interviewé semble assez précise, il en appelle à une autre référence, ainsi les scientifiques ou spécialistes réagissent par honnêteté, respect, habitude, humilité, prudence ou lâcheté : ils ne se désignent jamais comme omniscients.
L’essayiste parvient à répondre à toutes les questions du Figaro en, systématiquement, relevant l’impossibilité de comparer deux époques, ce qui est le minimum attendu de la part des historiens : ils savent que toute comparaison doit rigoureusement établir son cadre, et se faire entre des éléments plus vastes : le politique, les finances, la guerre, la société, etc.
L’essayiste montre dans son propos qu’il manipule très bien les volumes de sens, historiques et géographiques, au point qu’il sait reconnaître quand l’un deux, commun à deux époques, est pourtant parcouru dans un sens dans la première et à l’inverse dans l’autre. De même, il connaît assez bien les deux époques pour très vivement les « dénombrer » et replacer la valeur de chaque résultat dans un effet conséquenciel.
Je ne suis pas spécialiste de Napoléon mais, intellectuellement, les réponses de l’essayiste possèdent une structure assez élaborée, dense, rapide pour ne pas remettre sa maîtrise en cause, pour trouver qu’elle est assez souple pour se coordonner à une lecture critique du présent, elle-même non floutée.

Même Proust a écrit des pages et des pages et des pages à crever d’ennui dans La Recherche à propos des stratégies de Napoléon. Ce n’est vraiment pas un sujet de peu d’études, les passionnés connaissent par cœur chaque détail et tout a été analysé avec une grande finesse bénéficiant du manque évident d’une autre version : l’Histoire est, point.
Donc quiconque se plonge dans le thème napoléonien rencontre une masse immense mais paysage à la netteté très impressionnante et jusqu’au moindre ; il permet à toutes ses descriptions, même complexes, d’être absorbées telles quelles par presque n’importe qui. On pense Napoléon, on bouffe Napoléon, on dort Napoléon, on stratège Napoléon, on tennis Napoléon, on métro Napoléon, on napoléon Napoléon, les meilleurs sont donc capables de coller n’importe quoi sur le « concept » Napoléon et en un clin d’œil voir ce qui se superpose, comment, pourquoi. Il suffit pour ça d’avoir une connaissance tout de même conséquente du « sujet n°2 » qui n’a pas, lui, à être un concept abouti pour autant ; tout tient au « cadre », une sorte de filtre entre les deux, s’il est clairement, lui-aussi, détaillé : espace central, limites, nature des bords.

Le cadre n’est pas défini par l’essayiste dans cet entretien. Mais justement.
— Il ne remet pas en cause la comparaison entre un phénomène historique connu, énormissime, répandu sur presque 10 ans, phénomène lui-même conséquence d’un autre intégralement connu, étant son propre prédécesseur, …et un quidam là depuis 2 jours.
— Il ne remet pas en cause qu’on oppose deux systèmes politiques, dont l’un n’est pas démocratique ou républicain.
— Il ne remet pas en cause qu’on appelle à ses compétences pour étayer un sujet dont la source, un tweet de POTUS, n’affirme en rien qu’il ait le moindre lien avec Macron, ni même la France, peut-être tout juste l’Europe.
— Il ne remet pas en cause que la source, citant Napoléon Bonaparte, en appelle au réel devenu mythe (au point que, comme la déferlante de tweets en réponse, ultra drôle, ne fait que s’en extasier avec ironie : Trump le connaisse) du chef de guerre, du général, du stratège, parce que le sujet principal concerne une guerre, mais qu’on lui demande à lui (l’essayiste) d’établir une comparaison avec un petit président d’un pays en paix. Il le signale, mais ça ne l’arrête en rien, il enchaîne.
— Toujours dans cette ligne : il ne remet pas en cause la source seule : un tweet de Trump. Je veux dire : « un » « tweet » de « Trump ».
— Toujours dans cette ligne : il n’ira pas analyser mieux la source : Qui est Trump ? De quoi est-il en train de parler ? Quelle valeur ont ses paroles ? Dans quelle masse de mots est prise l’apparition de « Napoléon Bonaparte » ? Pourquoi ? À quoi, alors, Trump fait référence (éventuellement) et à combien de % ? Peut-on dignement, à voir le contenu des (à 18 :22 le 20/10/19) 45 357 tweets de @realDonaldTrump, ne pas lui suspecter une ironie détachée, et ahurissante pour son propre peuple, pour la plus haute Justice de son pays, une capacité avérée à raconter n’importe quoi et à défier les preuves les plus irréversibles, qui font que, quoi qu’il dise, le prendre au sérieux est d’ores et déjà « non scientifique » ?
Toujours dans cette ligne : Il ne tiendra pas compte du nombre de fois où la source aura parlé de Napoléon Bonaparte : une ?
— Toujours dans cette ligne : il ne tiendra pas compte que le seul lien entre Macron, Napoléon et Trump est une visite à son tombeau en juillet 2017 où Macron aura peut-être gavé Trump à lui conter la grandeur de Napoléon, et même sa déroute en Russie. Trump pourrait bien en avoir un souvenir d’un tel ennui qu’il s’en soit souvenu : d’où le sarcasme. Un « sarcasme ».
— Toujours dans cette ligne : il ne tiendra pas compte que quasiment 100% des tweets réponses à celui de Trump, référençables par la recherche avancée de Twitter, majoritairement en anglais, se foutent de lui ET de Macron. C’est un festival.
— Toujours dans cette ligne, il ne tiendra pas compte que quasiment 100% des tweets réponses référençables par la recherche avancée de Twitter font une différence cruelle et nette entre Napoléon et Macron, et ce quelle que soit l’élégance du tweet : il y a d’un côté un grand (jamais remis en cause) et un tout petit qui au mieux souffre du « napoleon disorder » (sic).

Puisque la « comparaison » Macron-Napoléon est externe à la France, ce que l’essayiste relèvera comme étant plus que souvent le cas, en tant que spécialiste de Napoléon, il aura lui aussi sa liste # des références et il n’aura pas pu manquer de remarquer qu’aucune n’allait trop vite et qu’elle penchait toujours plus du côté de la blague pour fous « il se prend pour Napoléon » que l’affirmation, même avec un point d’interrogation « c’est le nouveau Napoléon ? ».
En tant que spécialiste, et d’ailleurs il le dit, il sait comme la vision de Napoléon vu de l’étranger est étrangement bien plus positive que la nôtre depuis son propre pays, donc quand, à l’étranger, on en appelle à Napoléon en même temps qu’on illustre l’esprit de Macron en le faisant « littéralement » sur un montage de une « marcher sur l’eau », l’essayiste sait que toute référence à Napoléon ne sera que sur la base de l’ambition qui lui est prêtée. Uniquement l’ambition.

Malgré ce contexte, malgré ce que l’essayiste lui-même relève comme déformations à un cadre incomplet, déformations telles que la comparaison devient nulle et non avenue, l’essayiste va répondre aux questions du Figaro avec le plus grand sérieux.
Quand il ne veut pas répondre franchement : il se bornera à ne garder que la partie avérée napoléonienne, la comparaison disparaîtra de la réponse comme si la question avait été oubliée. Mais sinon, voici la construction de chacune de ses réponses :
— Ce n’est pas historiquement comparable
— Ce n’est pas techniquement comparable
— Ce n’est pas politiquement comparable
— Les institutions environnantes ne sont pas comparables
— Les objectifs ne sont pas comparables
— Les moyens ne sont pas comparables
— Les manières ne sont pas comparables
— Le sens d’action n’est pas comparable
— Le « top départ » des deux histoires n’est pas comparable
— La tenue politique des adjuvants à l’objectif de Napoléon ou Macron n’est pas comparable
— L’ambition n’est pas comparable
— « L’idée a le mérite d’exister », mais ce n’est pas comparable

Pourtant, à la fin de ce tri argumenté, quelque chose tombera :
— Macron a une volonté de puissance (= celle de Napoléon)
— Macron a un sens impressionnant de la stratégie (= celle de Napoléon)
— Macron est un grand homme (= Napoléon)

Il ne s’agit pas là de conclusions, ni de déductions, ni de résultats. La constitution des réponses n’est pas argumentative pour en arriver, en découlant, à ces trois affirmations.

Elles viennent de nulle part. « La volonté de puissance », « le stratège », « le grand homme » sont pré-existants, et ce sont des acquis, jamais remis en cause, aucunement hypothétique. C’est, c’est tout. Ce n’est pas présenté du tout comme une conviction, il n’y a pas de macronisme affiché. C’est, c’est tout.
C’est donc déjà : de l’Histoire.

Macron est donc un personnage « historique ». Tel Napoléon. Et aucun autre. Alors qu’il y en a des personnages historiques auxquels on peut comparer tout ce qu’on veut, dans ce cas-là. L’ail est-il le nouveau Louis XVI ? …Non, ce n’est pas comparable, en rien, mais on a aussi coupé la tête de Louis XVI, donc oui, la tête d’ail est le dernier roi des bulbes.

Voilà.

En résumé, on place un monument en marbre, qui tiendra jusqu’à la disparition de l’Histoire même et qui est 100% en dehors du doute, même après 2 siècles de recherches continues sur le sujet toujours aussi haletant pour les chercheurs comme pour les amateurs. À ses côtés, on place un exégète du sujet. On lui donne un Macron à comparer. L’exégète dira 100% de la comparaison est impossible mais votre idée a le mérite d’exister. Puis il affectera sans plus aucune norme historique, scientifique, spécialisée ou non, 3 qualités à Macron. Le Figaro résumera ça dans son chapô : « la comparaison ne tient pas forcément » et tout est dans le « forcément. » Mais en attendant, que reste-t-il du travelling avant entre un tweet de Trump et la fin de la lecture de l’entretien du Figaro ? Encore un peu plus de marbre pour Macron.
Un marbre à la carrière strictement inexistante.

D’où vient cette sensation que la comparaison entre Macron et Napoléon puisse dépasser le sarcasme au souvenir de l’ennui de juillet 2017 de Trump ? On sait qu’elle ne date pas de ce tweet du 14 octobre dernier.
On sait que la presse à l’étranger donne un très grand, ou fin par l’ironie, biais à la comparaison depuis le début, mais qu’elle est là et qu’ils ne l’ont pas inventée.
On sait que Napoléon n’est pas loin de Jupiter, qui a dû lui aussi, être passé au crible par des spécialistes jusqu’à ce que, « sans rien de comparable », Macron soit tel que Jupiter.
On sait que c’est Macron lui-même qui a exigé qu’on le surnomme Jupiter.
On sait que depuis le début, Macron « pousse sous Bonaparte ». Ça vient d’où, alors ?
Quel est le premier moment « national » où sous les yeux de tous, et « commenté » comme tel, Macron a été vu derrière le « filtre Napoléon » ?

Le soir de son élection. Il a choisi la place de la Pyramide du Louvre pour son triomphe, il a mis en place les seules équipes qui allaient filmer, les siennes, elles l’ont filmé, certes avec une incompétence technique incroyable, comme à chaque fois et ça dure encore, EN CONTRE-PLONGÉE, avec derrière, la pyramide et dans les commentaires même des commentateurs, par-dessus son speech : Napoléon est apparu. Évidemment. C’était obligé : l’image présentée allait trouver sa place dans la mémoire collective, c’est de la com’ de base. Une marmite et on pense à Obélix, des lunettes rondes sont Harry Potter, une petite moustache Hitler, une pyramide, Napoléon parce que «SOLDATS, SONGEZ QUE, DU HAUT DE CES PYRAMIDES, QUARANTE SIÈCLES D'HISTOIRE VOUS CONTEMPLENT » BONAPARTE, 1798. Il n’était même pas encore Napoléon.

Voici ce qu’en dit Wikipedia : « La bataille des Pyramides a lieu le 3 thermidor an VI (21 juillet 1798) entre l’Armée française d’Orient commandée par Bonaparte et les forces mamelouks commandées par Mourad Bey, lors de la campagne d’Égypte. Dans un souci de propagande, Bonaparte décide d'appeler cette victoire « bataille des Pyramides », nom plus glorieux que « bataille du Caire » ou « bataille d'Embabech » (où se trouvait l'emplacement du camp de Mourad Bey et où eurent lieu effectivement les combats), donnant ainsi à croire qu'elle s'était déroulée au pied même des célèbres monuments. C'est d'ailleurs ainsi que l'imaginaire collectif la représente souvent, notamment dans des tableaux. En réalité, les pyramides devaient tout au plus être vaguement visibles à l'horizon. »

Je pense que les seuls mots à retenir c’est « propagande » et « imaginaire collectif ». Même un cancre ultime devant associer « jeune », « chef d’État » et « pyramide » donnera le nom de Napoléon. Et tout a été pensé pour ce résultat.

Ça, c’est la com’. Ce n’est pas celle d’une boîte de com’, ce n’est pas celle de politistes stratégiques. Qu’est-ce qu’il y a d’autre, sinon ? Rien.
Rien.

Rien.

Il n’y a rien. Il n’y a rien. Pas une victoire, pas une réussite, pas un grand acte, pas une seule idée, grande ou petite, microscopique. Rien. Rien.

Le mot « cap » a suivi le même procédé, napoléonisé, lui aussi. Il n’y a pas de cap, il y a un mot. Rien, il ne vient de rien que sa prononciation. Et sa répétition, mise en œuvre.

Tout est au départ le fantasme d’un seul, l’hystérie mégalomaniaque d’un adolescent, qui tourne autour d’un vide total que l’intelligentsia et les médias sont en train de remplir pour lui, d’autres vides, mais à force il reste des idées acquises :
« Volonté de puissance, un sens impressionnant de la stratégie : un grand homme. »
Qui n’a rien fait. Rien. Il parle, il parle, il parle, il parle, il parle dans un français incorrect, mais il parle, il parle, il parle, il parle, il parle, il parle.
C’est tout. Rien sinon. Rien.

Tandis que des articles de la même essence, quoi qu’ils s’en défendent, et pire : quoiqu’ils tentent de dire l’inverse mais en suivant ce protocole niant sources et contexte, donc sans remettre en cause la base pure, paraissent par centaines, et qui sont parus par milliers depuis que Macron s’est présenté à la présidentielle, quelque chose ne bouge pas : 74 millions de Français. Tout se fait sans eux.
Personne pour voir l’étendue de l’inertie morale de la France, ses fonctions lentes et sans plus d’avis. Son regard fatigué, neutre, triste, ou vide, selon l’âge. Je ne sais même plus comment le dire encore… : La France est un véhicule aux pneus lisses, tous leurs sillons invisibles parce qu’usés. Mais elle roule encore, dangereuse selon la surface, selon soudain, le temps qu’il fait, ne garantissant même plus la vitesse de réflexes même d’un excellent conducteur, alors celle d’un pitre qui ne regarde même pas où il va tellement il se trouve beau dans le rôle du pilote ? Ne pensant qu’à déclamer son texte, les deux mains sur son cœur au lieu du volant ? Même si la France est en mode automatique : c’est le mur garanti.

La France regarde un mec s’exciter tout seul et ce n’est pas son job de chercher comment ça a pu arriver. Elle en est presque parfois, un peu confuse en elle, les pensées embourbées, léthargiques, à compter sur les Gilets Jaunes comme si eux-mêmes étaient au-delà d’elle, les idées très dynamiques, ultra-vaillantes, et chacun d’entre eux un Argus qui ne rate rien et ameute. Tout est flou, tout est « comme ça », tout le monde est en train d’abandonner. Et cet abandon va finir par être fatal, pas aux Juifs, pas aux handicapés, pas aux malades mentaux, pas aux tziganes, à rien que l’Histoire se souvienne, mais aux enfants.

Quand un gosse arrive à la tête de l’État qui n’a aucune idée de la société à laquelle il s’adresse, la question que l’intelligentsia doit se poser, c’est pourquoi lui ? Parce qu’il n’est qu’une conséquence. À quoi ? Ensuite elle doit mesurer la marge entre son comportement et un comportement adulte et s’inquiéter immédiatement de son expérience évidemment nulle sur 100% des sujets, « évidemment » parce qu’un gosse n’a pas d’expérience, quand bien même il sache parler. C’est vrai que la légende de 68 a fait croire que si, il avait l’expérience, toutes.

On piétine l’Histoire, depuis 2 ans et demi, pour faire de la place à un « rien ». On est en train de lui sacrifier une société, son avenir, ses industries, son armée. On lui sacrifie jusqu’à ses écoles parce que ce n’est plus la peine d’aller à l’école apprendre quoi que ce soit quand tout Paris dit que ça n’existe pas, ou que c’est faux. Ce n’est plus la peine d’aller peiner sur des mathématiques ou des cours de sciences quand tout le minimum de logique est flingué du soir au matin par tout le monde.

Toute une capitale, ses instances, ses institutions, ses ministères et parlements, sa culture, ses philosophes, et plus loin, par défaut, toute une société qui se laisse conduire, tête basse, et qui va lentement encore mieux tout absorber sans plus réagir, qui s’organisent pour que progresse, s’étende, se mette en place, s’organise UNE IDÉE QUI N’EXISTE PAS, finissent par croire qu’elle existe, uniquement parce que l’inverse n’est jamais pensé et devient impensable.
Tel ensemble s’organisant sur lui-même jusqu’à entièrement devenir dépendant de cette organisation tant il n’en existe plus aucune autre et pas même le souvenir d’une autre, est un ensemble totalitaire. Tel ensemble préférant prostituer son Histoire, sa Littérature, ses Arts, l’Histoire et les arts internationaux, son expérience individuelle et sa propre langue, plutôt que d’émettre l’idée faible d’une contestation est un ensemble totalitaire. Il accepte ce qui lui ressemble, en osmose avec lui : un régime totalitaire qui, vide de tout, s’appuyant sur un socle préalablement amené à un stade incapable de réaction, peut presque dire n’importe quoi et agir n’importe comment, ne sentira aucune pression adverse. Au contraire, plus ce sera n’importe quoi, plus ce sera frénétiquement défendu, et rendu « norme ». Et c’est commutatif.

La société argumentera mollement en haussant les épaules : c’est comme ça. Ou elle soupirera comme elle soupirait il y a 30 ans encore : « tu parles, c’est une histoire d’égos, ils se regardent le nombril, tout ce qui les intéresse, c’est leur pomme. » Elle voudra croire qu’il y a une espèce de stratégie derrière tout ça, elle n’ira jamais, jamais, jusqu’à imaginer que non. Aucune stratégie, et ni plus ni moins d’égos qu’ailleurs. Non, ils y croient. Ils y croient. À cette échelle-là, en ce moment ? Il n’y a plus aucune volonté supérieure, il n’y a plus aucune intelligence, il est même propable que personne ne soit plus en danger concernant son poste, ceux qui l’étaient ont été éjectés, les suivants partiront « pour le bien et l’amour de leur président », ça a déjà eu lieu x fois, publiquement.

Il y a des preuves, comme cet article du Figaro. Ce n’est qu’un entretien, ce n’est rien, ça passera dans le flot médiatique et le manque d’inattention des gens et blablablabla. Le pauvre essayiste, qui est là, en plus, parce qu’il a une actualité, un de ses bouquins sorti en 2019 : on lui pose des questions et il répond, ça va quoi, c’est pas Goebbels, non plus, faut pas délirer. On s’en fout, hein ?
Oui. C’est ça, on s’en fout.
On va juste ne pas oublier qu’il n’y a aucune, aucune innocence essencielle dans l’article. On va juste convenir qu’il est ultra-organisé, on va juste mesurer que son sérieux n’est pas doux et rêveur, il est technique, logique, une vraie gare de triage des arguments, un placement des mots de plombs scrupuleux, mesuré, marquant chaque fois leur référence. Sauf la partie éloge de Macron qui vient de nulle part et qui scientifiquement ne peut s’appuyer sur rien. Rien.
On va juste, ici, écrire que depuis un impeccable exposé, hautement géré, respectant de a à z, les codes de l’essai, de l’historien, faisant en permanence la part des choses, ce qui passe et la seule chose qui sera retenue sera distincte de l’ensemble du sujet. La chose retenue survivra sans son sujet, elle peut donc passer à un autre, bénéficier de son enveloppe, en sortir magiquement grandie, et ainsi de suite. Et au bout d’un moment ce qui n’existait pas, et qui n’existe toujours pas, devient pourtant, pour tout le monde : un fait.

Cet article, tout le monde s’en fout, mais il aura existé, l’Histoire le sait. Et depuis des mois, il en existe, l’Histoire le sait, et demain, il y en aura un autre, que l’Histoire n’oubliera pas. Et en 2022, il faudra réélire notre maître incontestable à tous, pour notre gloire, et la France [pause, souffle exhalé sèchement par le nez] au cœur [sourire humble et prolongé, regard flottant sur le public, vibrant d’émotion] [pas de point car l’élan était tellement beau qu’il se dirige vers le ciel]
Peu importe qu’il soit réélu, parce qu’encore une fois il n’y aura pas le choix. Je m’en fous. Le mal est fait depuis avant lui, seule raison pour laquelle il est là.

Si les « gens » sont assez fou, si « Paris » est assez fou pour croire qu’il puisse se passer, au XXIe siècle quoi que ce soit de comparable avec la moindre conséquence des précédents régimes totalitaires pour pouvoir en reconnaître un, ils vont attendre très longtemps. En attendant, tout est déjà en place, et les conséquences sont déjà en train d’exterminer. « Rien n’est comparable », l’essayiste l’aura assez signifié. Une fois qu’on ne l’aura jamais reconnu, il sera de toute façon trop tard pour enfin comprendre qu’il n’a pas été mis en place grâce à l’influence d’un petit irresponsable incompétent, mais parce que la société lui permettait, était déjà totalitaire. Il sera trop tard pour comprendre le chaînon manquant dans l’analyse de la montée du nazisme : l’état de la société, de un à un, génération par génération. Il sera trop tard pour relire Hannah Arendt, trop tard pour se dire : « ah, mais, bien sûr, nous sommes au XXIe siècle et comme un con, j’attendais les Arbeit macht Frei en série, des mecs en noir avec un brassards et des étoiles jaunes. »

Les médias auraient dû réagir sur le champ, tout était déjà là ; ils n’ont pas le temps, réel, technique, ensuite, du recul ; c’est à une autre population de se mettre en retrait, de battre le pavé des parutions, des discours, de relever les traces de pas, tout en écoutant le bruit de ceux poursuivant, s’éloignant. C’est à une autre population de prendre le temps de faire du surplace, déconstruire en permanence et réduire en poudre pour garder visible la source, la base, le commencement et pour ne pas être victime de la sédimentation forcée, quoi qu’on tente contre elle, d’idées fausses ; sédimentation ingérable à cause du nombre de très fines couches à séchage instantané des médias ET du nombre extravaguant d’identiques très fines couches de la propagande macronienne. Parce que ça fait un moment qu’il n’a plus à souffler le texte à une toute petite équipe de jeunes idiots ahuris et arrogants. Ça fait un moment que pour monter sur les planches, il n’a qu’à attendre qu’on le porte.
C’est à une autre population de faire une coupe stratigraphique de toutes les fines couches de propagande accumulées, et scientifiquement d’analyser le type de liant qui les maintient ensemble, ce qui les compresse, de trouver pourquoi tout sèche si vite. La nature des couches, leur homogénéité.
Cette population-là, pour l’instant, a deux attitudes : elle suit et argumente en faveur, ou elle prend la pose de toute une vie et ne veut rien affirmer, balance des idées avec un point d’interrogation au bout, dont elle ne voit même pas qu’elles reposent déjà sur une sédimentation faite de millions de couches.

Cette population doit comprendre que ce qu’elle regarde, c’est de la boue à demi prise dans la glace, engourdissante même à l’œil. Je fais partie de la génération qui, enfant, a regardé une enfant du même âge, Omayra Sánchez mourir. Je me souviens de tout. Conceptuellement, j’ai classé cet ensemble. Je suis terrorisée, aujourd’hui, par ce qu’on me demande d’oublier de moi, de toute ma vie, de mes connaissances, de ma culture, pour plier et rejoindre la société du « c’est comme ça », pour accepter de lire sans plus penser toute la presse, pour continuer à regarder sans plus les voir, tous ceux autour de moi, pour faire comme si je ne voyais pas qu’ils souffrent, qu’ils s’enfoncent, qu’ils mutent littéralement pour survivre, exténués et échouant. Je suis terrorisée, quand je hurle, qu’on repousse tous mes arguments et qu’on juge que je vais mal, que j’exprime mon mal-être, et si je hurle encore que je sais d’où il vient, exhaustivement, je sais pourquoi, je sais comment, je sais tout, mais je sais que si je me tais, je meurs, je sais que si j’oublie, je meurs, je sais que si j’abandonne, c’est ne plus avoir le moindre espoir pour le moindre des enfants que je connaisse, je suis terrorisé quand on me répond, « oui, mais qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça. » Si c’était « comme ça », un psy, un jour, soupirerait de soulagement en étant enfin parvenu à me faire parler de Omayra Sánchez ? Et tout serait réglé. Mais ce n’est pas ça, un concept. Un concept c’est un univers capable de définir comment, quand et pourquoi la boue va couler et faire crever sous les yeux du monde une enfant : même s’il n’y a pas de boue, même si elle ne coulera pas.
Non, ce n’est pas « comme ça ». Non. Ça n’a jamais, jamais, jamais, été « comme ça ». La situation est inédite, mais elle dure depuis trop longtemps pour qu’enfin elle ne soit plus la vision isolée de quelques-uns. C’est là, c’est en ce moment, c’est quotidien, et c’est partout. Partout. Tout le monde le voit. Tout le monde travaille à son propre abandon, à sa propre négation, et à ceux de ses enfants, l’effort en ce sens est collectif, national, organisé par l’État depuis peu, mais c’est effectif.

Si la population concernée, par ses compétences, ses diplômes, sa place dans telle et telle société ne sait pas, ne voit pas, ne comprend pas où est le problème : qu’elle batte en retraite. Qu’elle dégage. Maintenant. Les plus faibles ne vont jamais pouvoir suivre, jamais.


À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
20_TREAD [marchera/foulera (en laissant des traces (de pas) enfoncées, en couchant l’herbe) | battre le pavé/parcourir | foulerb, enfoncer/écraser avec le pied/piétiner (quelque chose dans) | faire du surplace | marcherb sur (par accident/exprès) | monter (sur les planches) | pas/bruit de pas | semelles | partie plate supérieure d’une marche | sculpture en motif creusé (sillon pneu)]
Demain :
21_TREASURE [trésor (réserve de : métaux précieux/pierres précieuses/monnaie) | quoi que ce soit de très grande valeur | désignant un être cher/rare/précieux/très serviable/étant d’une grande aide, petit nom affectueux | chérir/révérer/prendre très grand soin]

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