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COHORTE CONCEPT​​​​​​​




#INKTOBER2019 #TREASURE
October 21, Official 2019 prompt list: 21_TREASURE


Temps Trésor, il est l’or, l’or de se réveiller [21/31 #Inktober]

L’explication est connue : le temps manque depuis, sans que l’un précède l’autre, l’installation du progrès dans le foyer, la libération de la femme, l’expansion d’internet, des nouvelles formes de communication. On a inventé un jumeau au temps, masqué. Le pas-le-temps-pas-pris a révélé l’individualisme comme cancer civilisationnel. Ahlalala, c’est mortel, le temps perdu, en 50 ans, à en manquer.*

Stop chrono, aujourd’hui 21 octobre 2019 : à la fin de ce jour, quand, pourquoi et comment aura-t-on manqué de temps ?

GOUZIGOUZIGOUZI** :

Quand le réveil sonne, il donne le départ d’une course de lévriers poursuivant un leurre, sa vie. Comme des cinglés drogués par leur propre apnée, le cœur en suspens, chacun un petit dossard numéroté, les concurrents vont fuser de leur boîte jusque-là verrouillée, pour finir par s’y écraser encore en pleine vitesse, le soir, quand la mécanique du leurre est arrêtée, ne servant plus. Dans les gradins ouverts, ou installés tranquillement autour d’un verre de vin, dans les salles à baies, un public observe d’en haut cette course affolée, parie dessus, encourage les challengers en hurlant, ou tandis que le spectacle continue, vont aux toilettes, lisent le journal et la liste des gains remportés la veille, en tirent des statistiques éphémères, des probabilités, des prévisions, ou discutent de tout autre chose.
Les lévriers ne savent pas qu’ils sont simultanément lévriers et public et le public ne sait pas qu’il est simultanément public et lévriers, et personne ne pense à ouvrir sa vie pour observer s’il est lévrier ou public.

La traduction unanime de l’image (qui ne tient pas compte de la physique quantique, de l’interprétation de Copenhague, du chat de Schrödinger ni de l’avis d’Einstein) est que le temps est seulement facteur/valeur économique, première production mondiale ; les seuls qui n’ont pas à courir sont les actionnaires des immenses machines à produire le temps ; une autre immense machine pour laquelle tout le monde court aussi à perdre haleine, crée les produits concurrents, pour « gagner du temps », la dernière est financée par la première qui est financée par la dernière, sans début ni fin. Quand elles ne parviennent plus à se dire droit dans les yeux « Allez, c’est un prêté pour un rendu, hein ? Tope là. » (On ne parle alors jamais d’or, ni d’argent, c’est jugé très vulgaire), l’économie va mal, le monde va mal, l’univers va mal, et même l’univers parallèle va mal.

L’État lui-même fait tout pour faire « gagner du temps », et sa communication repose sur le principe de gratuité, il utilise pourtant pour ça les outils manufacturés par ceux mêmes qui possèdent le temps des autres et leur font produire du temps de moins en moins long afin qu’il soit de plus en plus rentable et qu’ils puissent s’en acheter plus.

C’est quand même incroyable qu’avec une économie aussi gigantesque à laquelle tout le monde participe, on ne soit pas déjà en 3084.
Ça vient de la matière brute, hélas encore irremplaçable et impérieuse, qui, si elle a en commun avec l’or, contre lequel on la valorise, un nombre de carats légal (par exemple, en bijouterie-joaillerie, en France, on ne peut pas utiliser d’or à moins de 18 carats, ainsi dans la vie, on ne peut participer à une course publique qu’à partir de 18 ans), contrairement à l’or, elle n’est ni ductile, ni malléable. Tout temps pris à une chose sera retiré à une autre. À l’extrême, c’est donc « mort » ou « vivant », mais jamais ni l’un ni l’autre et jamais les deux en même temps. Le temps n’est pas extensible, tout le monde le sait. Le temps masqué a été inventé pour ça, il y a 7 millions d’années : tandis que les fruits mûrissaient, on faisait autre chose.
Il n’a plus très souvent été relevé, à partir du moment où le fruit est devenu une création automatisée pensée et fabriquée par l’homme, que le temps masqué existait déjà à la nuit des temps, justement parce que le fruit provenait de l’arbre « homme » et qu’il lui semblait y travailler en permanence : raison pour laquelle il avait la sensation de se dédoubler et d’être à deux endroits différents, à faire deux choses différentes, avec le sentiment de gamin farceur, de faire les deux choses au nez et à la barbe de chacune. C’est cool de voler le temps à son propre étalage, et savoir qu’on ne sera jamais puni pour ça puisqu’on garnit un autre étalage en même temps.

Dans la société, une population, pour montrer sa richesse, a décidé de montrer au temps qui était le maître. Les bobos ont une liste de recettes, pour ça, que très volontiers ils donnent aux autres, avec maints conseils. Ils ont créé, et c’est fascinant d’ingéniosité, le temps bio, autrement appelé par les nutritionnistes et l’Éducation nationale « rythme biologique à respecter », le temps retrouvé (pas le roman de Proust, dernier d’À la recherche du temps perdu, qu’ils (bobos, nutritionnistes et Éducation nationales) diront avoir lu quand pas du tout, et geindront rêveurs de plaisir à propos de ce moment délectaaaaaable qui n’aura jamais eu lieu). Le temps que les bobos 1.0 et 2.0 perdent à parler lentement et souriant de l’invention de leur temps bio, présenté comme un triomphe intellectuel, une richesse naturelle, et une supériorité morale, de vrais engagés contre les conventions, méritant une admiration absolue car ils sont un exemple de réussite totale, est le détail qu’il reste à corriger pour vraiment qu’ils en profitent à plein et que ceux qui les écoutent encore n’en perdent pas plus.

Une autre population de la société est incroyable : alors qu’elle est la seule à avoir le temps de tout, car elle fait moins de 18 carats et est inutilisable et donc improductive, elle n’en fait rien : elle passe son temps à le dépenser en ne faisant rien, ni ses devoirs, ni lire, ni se cultiver autrement qu’avachie devant des mangas format téléphone. Elle traîne. Et comble de tout : elle ne sait plus s’ennuyer.

Les plus âgés, les premiers, ont remarqué que les moins âgés ne prenaient plus le temps de rien, qu’est-ce que tu veux. Toute la société connaît les conséquences terribles de l’insuffisance et de l’inégalité de la répartition de l’or humain : on ne prend plus le temps de réfléchir, de se connaître, de l’introspection, on élève plus ses enfants, la constipation est un vrai problème sanitaire, on s’marie et on divorce si vite qu’il se passe à peine neuf mois, bien trop longs d’ailleurs, une grande perte de temps, par contre, pour faire un bébé. La défense est que rien est la seule chose pour laquelle on ne prend plus le temps donc ce n’est pas grand-chose. Dans cette série que les plus âgés constatent, ils ne parlent pas par pudeur de la performance sexuelle qui est tant impossible qu’on a décidé un : quelle n’existait pas, deux : qu’elle était sans lien aucun avec cet amour impossible à prolonger.

Tout est fast, quick, speed, asap, c’est couru, et rien qu’à voir ces termes, on sait où est née l’idée d’un monde toujours plus rapide, « fais-le pour hier » est d’ailleurs de l’américain aussi, même si on ne dirait pas.
Certains ont trouvé comment reprendre la main sur le temps, avec la chirurgie esthétique. D’accord, ils doivent sacrifier tous les souvenirs visuels antérieurs car ils montrent un visage disparu qui ne dit plus rien à personne, mais ce sacrifice n’est rien, car l’essentiel n’est pas l’apparence, mais ce qu’on a à l’intérieur, où est la vraie beauté.
Le moment de gloire de beaucoup de formateurs est l’instant où, avant de lancer leur PowerPoint, ils diront à leurs ouailles « Il faut savoir perdre un peu de temps pour apprendre à en gagner », comme leur public est là sur son temps de travail payé, il s’en fout. Ces formations sont obligatoires, se passent juste avant celle sur les premiers secours et la prévention du harcèlement sexuel.
En général, de façon à ne plus jamais perdre son temps en stagnant dans l’habitude, chacun suit une sorte de formation continue obligatoire. Le défaut de ces formations est qu’en rater une, notamment la première, est irrécupérable et ça se joue à la semaine, ou journée près. Ceux qui refusent une mise à jour continuelle doivent savoir que la seule chose à laquelle ils parviendront à se brancher encore sans incompatibilité sera la machine qui respirera à leur place. Des méchants pensent ainsi que, par exemple, l’État, voire tous les productifs, respirent pour les chômeurs. Parfois, l’État le pense aussi, alors il leur coupe le souffle.

La rupture seule permet de retrouver le vrai temps : le monastère, la retraite, des vacances à l’horizontale, immobiles, au bord d’une piscine ou ignorer quand son bébé, un Trésor, pleure, quand son enfant pousse en liberté en rampant à même sa vie, invertébré, ou quand son cœur lâche.
Ceux les plus lents ont plein d’astuce pour passer inaperçus, souvent, ils sont chefs. Souvent, les gens pensent que ceux qui ne travaillent pas ont du temps. C’est ce qu’on a longtemps cru des femmes au foyer, elles ont prouvé que c’était une plaisanterie d’homme en allant travailler. On pense aussi que ceux sans activité professionnelle avérée, bourrée, en plus, de temps à ne rien foutre, comme les profs, sont des paresseux, payer à rien faire, que c’est écœurant, qu’ils vivront plus longtemps. Car c’est vrai que quiconque est efficace et abat bien plus de travail, ultra-rentable, fini à la perfection, en bien moins de temps que d’autres n’obtient rien de plus dans la vie, certainement pas une reconnaissance, ni plus de trésor, et s’éteint moralement puis physiquement plus vite. Rien ne vaut le coup : ni bosser moins, sinon, on ne peut pas s’acheter de temps, ni bosser plus, sinon on n’a plus le temps de s’acheter du temps, et on en perd sur celui non mesurable, sa longévité. Même s’il paraît que les paresseux pauvres meurent aussi, parfois, jeunes, souvent à cause d’un manque de temps …non, pardon, d’or. (On finit par confondre à force, les deux étant un trésor.)

La plus grande aberration, Trésor, c’est que le manque de temps, qu’il soit or, trésor ou temps, poussent certains à prendre quand même celui de se suicider.

Partout, les services tentent de démontrer qu’on peut gagner du temps en utilisant à fond la technologie. C’est vrai qu’il n’y a plus aucun contact avec un humain pour rien, ni banque, ni assurance, ni sécu, ni Urssaf, ni les impôts, et on peut aussi se débrouiller pour ne plus jamais voir une caissière de sa vie, ni un vendeur de quoi que ce soit. C’est même pénible, finalement, quand un livreur vient tout amener, parce qu’à force, on est presqu’obligé de lui parler comme à des gens qu’on voit, toutes les semaines, depuis 10 ans, dans le même magasin. On fait tout pour éviter de perdre du temps à sourire à des banalités, et au bout du compte, il y a quand même un problème avec la taille de la boîte aux lettres qui ne permet pas tout à fait d’être si détaché de l’humanité que ça, donc de gagner du temps, et souvent, de payer bien moins cher, autant de gagner pour dépenser du temps à faire autre chose que payer plus cher. La pub ne communique plus que là-dessus : on fera tout pour enlever tout ce qui vous fait perdre du temps et avec les économies vous pourrez passer du temps dans votre grand jardin ensoleillé, en famille. Et sauver la planète.

Car c’est aussi le manque de temps qui a détruit la planète bleue. Tout ce que le manque de temps a construit comme entreprises dans des pays qui ne respectent rien, qui volent le temps de travail à d’autres parce que leur temps est sous-payé, voire même, ne signifie rien, puisqu’ils n’ont même pas de loisir, pas internet, rien. Des pays producteurs qui sont loin des points de vente et vont générer un transport consommateur de pétrole et de kérosène, pollueur. Tout est pollution et destruction à cause du manque de temps. Il demande, pour être composé, toujours plus de consommation, de tout. Si on avait le temps, on le prendrait pour limiter sa consommation du tout-cuit et du prémâché, on écouterait les bobos 1.0 et 2.0. Le temps volé pour générer une industrie qui vole le temps mondial, le temps même de la planète, qui réduit sa longévité, qui la tue, donc qui nous vole deux fois, quelque part, notre propre temps, et pourquoi ? Pour qu’au final, en plus, on en manque et qu’on en ait plus pour sauver la planète ?

Les réseaux sociaux, internet, sont des dévoreurs de temps. Le temps passe plus vite avec eux et il est souvent perdu. Ils font croire qu’ils sont gratuits, personne n’a donc l’impression de payer pour ce loisir né il y a peu, mais ils se payent en temps, qui est un trésor. Ils ont aussi su se rendre indispensables dans toutes les entreprises et n’importe quelle vie professionnelle. Ils font croire qu’ainsi on gagne un temps fou et qu’on peut travailler sur son skate, monter un tableau Excel depuis son téléphone, travailler de chez soi, sa voiture. Les distances n’existent plus, le monde entier vit à la même heure, tout s’accélère. Très vite, le désenchantement a gagné une grande part de la société, assez dépourvue devant ces nouveaux outils, créant des failles dans un rythme déjà si haché alors qu’on vante la fluidité partout. Un grand malaise devant la technologie, non avoué, tasse un peu la société ; elle sait qu’elle n’a pas le choix, plus le choix, c’est le chemin du progrès ou être, comme on le dit partout, abandonné au bord de la route glorieuse vers le soleil levant. Mais, quelque part, tout devient une épreuve, il faut tout réapprendre, beaucoup savent que plus jamais ils n’auront le temps, ni la volonté, ni la force, d’intégrer de nouveaux réflexes. Il faut s’y faire sans résister, sinon on ne peut même plus regarder la télé.
Les vieux, ainsi, sont les plus vieux de chez vieux que le monde n’a jamais connu : ils seront 100% inadaptés à la société de leurs petits-enfants, leurs Trésors. La pub essaie de faire croire que non, que mémé est connectée dans son trou du cul de bled, mais la société sait bien qu’il n’y a bien que le petit dernier, et encore, qui sache parler fibre, 8K, cloude, claude, …claoud… clahoud’ ? …Comment ? Cloud ? ou le bientôt muséal HDMI. 70% de la population fait semblant de comprendre à l’extérieur, et s’adosse transpirant de peur encore à sa porte d’entrée une fois rentré.
Les jeunes, nos Trésors, se font tuer, au propre, par les réseaux sociaux. Ce sont les nouveaux diables, le monde est d’accord, il faut leur assigner une grande surveillance. En France, on est un peu cucul, on croit qu’ils ne vivent pas de la pub et que, donc, ce ne sont pas forcément eux qui ont le dernier mot, mais les annonceurs, et par pays, ça ne rigole pas autant qu’ici.
Mais enfin, quand même, ces énormes décharges où on jette sa personnalité, sa vie privée, ça creuse les gens, ça les évide, ça les isole, ça les suicide. S’ils prennent le temps de faire un message pour prévenir, avant, les réseaux ont des systèmes de détection et tente de sauver les vies qu’ils sacrifient.

De toute façon, les écrans, en général, bouffent la vie des gens. Les gens eux-mêmes deviennent plats et lisses. Et ils ne savent plus rien, parce qu’ils croient qu’ils ont dans la main, leur cerveau. Le temps qu’ils passent devant les écrans, c’est bien simple : même leurs écrans, maintenant leur signalent qu’il est trop important. Et les parents aussi peuvent rentrer des codes, partout, pour limiter le temps écran de leurs enfants ou mettre en place un système espion avec le partage familial. Impossible de dire qu’on a bien éteint à 20 :30, impossible de mentir, impossible de continuer à lire en cachette, donc. …Parce que les livres sont numériques, maintenant, hein ? …Comme tous les trésors de la Culture que la civilisation revère plus que tout au monde ?
Les écrans mâchent tout, la culture, l’info, ils résument pour tout, pour faire gagner du temps. 10000 applis sont là pour ça. Twitter s’en moque avec des milliers de tweets ironiques sur le sujet, par jour, venant du monde entier. La critique est contenue dans le progrès, il s’est protégé de tous les côtés, finalement. En tant qu’espace ouvert, même Internet a des lois, des chartes, des limites et plus ça va, plus elles sont strictes. Il faudrait même s’inquiéter que la surcharge de liberté, sur internet, ne l’oblige pas à devenir une dictature.

En plus, on sait que les écrans, les réseaux sociaux, sont les seuls loisirs du pauvre et du paumé, du tatoué et du plouc. C’est connu. Ils consomment parce qu’ils croient que c’est gratuit. Ils n’ont déjà pas les moyens de se payer une véritable culture, ou des vrais loisirs sportifs, comme courir, le matin ou le soir, parfois, et en plus ils offrent tout leur temps libre à quelque chose de destructeur, d’avilissant, propre à leur retourner les idées, avec les fakes news, et tout le pire qu’on puisse trouver.

Bon. Donc, on est bien d’accord, le problème, le coupable central et centralisant, lié à tous les autres, c’est le manque de temps, trésor, temps, or ? Ouais… ? Bon. C’est comme vous voulez. On continue là-dessus, alors.


‘Y EN MANQUE UNE : (OU DEUX)
Les deux « Minutes de la Haine » ont été inventées par Orwell dans 1984, un temps que la classe intermédiaire, moyenne, d’une société totalitaire …|
(Note : désignation différente du concept de « société totalitaire » par ©17SWORDS. Chez Orwell ou ailleurs, l’expression de « société totalitaire » vient de l’extension du mot totalitaire, présent, d’abord, dans « totalitarisme, un régime totalitaire » ; la société totalitaire est alors une conséquence de ce type de régime. J’argumente avec mes concepts que c’est l’inverse qui se produit : la société totalitaire est antérieure au futur régime totalitaire, elle permet et appelle l’installation d’un régime totalitaire et son expansion.) |…
doit obligatoirement prendre, dans le temps du bureau, cessant toute activité, pour se consacrer à la vision d’un coupable de tout (réel ou imaginaire, peu importe). Ces deux minutes rassemblent toutes les colères, toutes les frustrations, toute l’impossibilité de comprendre, de réfléchir pour aboutir. À cet instant, chacun peut et doit hurler, à qui le plus fort, sa haine, dans une seule direction, contre un seul coupable de tout.
Les Deux Minutes de la Haine sont un stratagème du parti. En effet, il a inventé d’obliger la société à réfléchir en utilisant la « double-pensée » : faire tenir ensemble et admettre deux éléments/opinions/faits, opposés, empêchant ainsi tout esprit critique. Les Deux Minutes de la haine sont un temps où, enfin, comme un soulagement, il n’y a plus qu’une seule idée et l’expression, au moins dans les hurlements, de la rage critique. La double-pensée maintient la part de société qui œuvre directement pour le parti sous sa domination (et sans idée de contestation ou pire, de compréhension que, sans elle, le parti n’existe plus) quand bien même elle sait pertinemment qu’on la torture sinon, qu’il se passe des choses incompréhensibles puisqu’elle travaille administrativement à la gestion et au bon ordre de ces tortures et incompréhensions, comme, par exemple, réécrire l’Histoire, chaque jour.

Dans la société où le temps est son trésor, celui du pays, celui de l’État, celui du monde, du public et du privé, du travail et du privé, de l’externe et de l’interne, communs chaque instant à tout, dépendants les uns des autres, que serait-elle prête à sacrifier pour que, seulement deux minutes, toute sa contradiction interne, sa souffrance intellectuelle et morale à devoir toujours penser tout et son contraire, ne serait-ce que « temps trésor » et « trésor temps », cessent, et qu’elle puisse enfin trouver, ensemble en elle, ses haines unies dans une seule direction, à hurler contre un seul élément coupable ?
On pourrait appeler ça « souffler », juste deux minutes, que tout s’arrête, « tout » et « tous » en même temps, histoire de ne pas croire que quelqu’un, du coup, gagne du temps alors que d’autres ont tout arrêté. Que les lévriers restent un instant en suspens, comme dans le tableau de Géricault, Course de chevaux, dite le Derby d’Epsom, 1821, où les chevaux volent immobiles, les antérieurs et les postérieurs dans une extension impossible cumulant 2 mouvements en 1. Que le public cesse aussi tout mouvement, de même instantanément entre une pensée et son contraire, au même moment.
Ça pourrait même aller plus loin : car on sait que les écrans isolent, on sait que communiquer à distance augmente la distance entre les gens et détruit leur communication, on sait que la réduction du monde à une heure Big Appleienne, qui ne dort jamais, éreinte ; on sait qu’on a là toute l’explication de ce fléau qu’est l’individualisme : les gens dépendent uniquement de leurs écrans, pensent ainsi survivre et mieux vivre, même, sans la société ; Ils savent que leur temps est la chose la plus importante et désirée au monde, ils savent que le temps, c’est de l’argent, et surtout : un pouvoir incroyable sur quiconque selon qu’on accepte de lui en donner ou pas. Ils jalousent leur temps, ils le gardent pour eux, eux seuls en profiteront, leur vie leur est, à chacun leur priorité, ils ne dépenseront de temps que pour eux.
Donc, si la société se tournait vers un « ennemi commun » parce que tout d’elle, en elle, est torturé par cet ennemi, quelle qu’elle soit : enfant, vieillard, productif, improductif, homme, femme : comment ne pas imaginer qu’elle s’unisse aussi entre elle, lors de ce placement sur le même axe ? Qu’elle se trouve au moins quelque chose sur lequel elle puisse échanger ? Peut-être même qu’elle pourrait s’inventer autre ?
Que serait prête à sacrifier une société pour deux minutes à souffler, deux minutes qui pourraient, en plus, l’améliorer ?

Elle n’a rien à sacrifier. Qu’elle se rassure : rien du tout. Un État va lui fournir ce qu’il faut pour qu’elle s’apaise. Il sait, il a compris, il est conscient que la société crève de son manque de temps et qu’il est en tout point lié au trésor de lui-même : le temps humain, et au Trésor national : les finances publiques, par les impôts.
L’État sait aussi qu’il doit contenter la société, assouvir la haine de la société, et les coupables sont tout trouvés : GAFA. Google, Amazon, Facebook, Apple. Ils symbolisent l’ennemi, et l’État les affrontera. Ils sont trop grands pour lui, mais nul ne pourra dire qu’il n’a pas essayé.
Conscient, aussi, que ces monstrueux GAFA non seulement volent le temps des gens, mais leur pain, il mettra au point un plan sévère pour qu’ils paient enfin leurs crimes odieux : des taxes, des impôts, des amendes, des pénalités. Ainsi, l’État fait rembourser le temps perdu à cause de cette hydre-là, à 4 têtes, le temps découpé, le temps destructeur, le temps de l’individualiste, le temps de l’enfant avachi, le temps du pauvre qui n’a pas les moyens d’autre chose. L’État fera payer la haine, le malheur, le racisme, la fausseté et toute l’injustice manifeste que financent, dans leur fausse gratuité, les réseaux, les producteurs d’internet, les producteurs d’outils numériques. L’État fera payer aux GAFA l’état d’une société entière qu’ils retiennent de se libérer, d’évoluer, qu’ils enferment dans leur possession du monde, leur domination, sans jamais redonner leur richesse, au contraire, mettant toujours plus chacun en esclavage : un état où son temps n’est pas à soi, mais à son maître, annihilant toujours plus le commerce de proximité avec leur vente à distance.
Conscient, aussi, que le tout numérique scinde la société, la tasse et lui fait peur, la paralyse, il lui dira combien il comprend cette peur, cette épreuve, qu’il placera dans l’avenir, pas exactement le présent, et sûrement pas le passé. Ce sera une montagne à surmonter, voilà le paysage qui nous attend : certes, le numérique nous inquiète, mais il faudra franchir l’épreuve, la révolution fatale, et grâce à lui, État, qui écrit encore à la main sur des bouts de papiers, la société, épaulée, y parviendra. C’est pourquoi, soudain, tout le monde a dû déclarer ses impôts sur internet. Et c’est un gain de temps.
Conscient que le temps est un trésor et l’individualisme un fléau, l’État prouvera qu’il sait dépenser son temps sans compter et aller au contact, partout, rencontrer et parler avec Mémé et les maires, et quiconque, car il est tel un Messie nouveau, apportant, pèlerin, lors de sa marche, la bonne et vraie parole, partout, d’un à un. Son temps est à son pays, il le prouve. Serviable comme tout, à aider tout le monde à traverser la rue, un trésor, franchement.

Ennemi, épreuve, incertitude, injustice, martyre : l’État ne manque pas de diriger les regards de la société sur un seul axe. Il connaît son drame, il le guérira, mais avant tout, qu’elle sourie de sa haine, vengée, qu’elle hurle.
Et même si ce combat est vain : nul ne pourra dire que l’État n’a pas essayé.
Les Deux minutes de la Haine ont bien été imposées à la société. Peu importe que ça ne donne pas de résultat historique : l’essentiel est de savoir qui est son ennemi, qui bousille le temps de tous. L’essentiel est que chacun, parce que c’est passé par le parti unique français, est conforté dans sa pensée : une pensée connue. Tout le monde peut l’énoncer, tout le monde lui trouve les arguments, tout le monde le déplore, tout le monde en parle avec les mêmes mots : les ploucs, les philosophes, les médias eux-mêmes, les nutritionnistes, l’Éducation nationale, les pédopsychologues, l’administration, les professeurs, les parents, les grands-parents, les arrière-grands-parents, la Justice, la Culture.
Tout le monde savait déjà que tout, tout, tournait autour de ce temps volé, non payé, non payant et si cher à acheter, celui perdu par qui veut le prendre par un moyen qui lui vole.
Le Temps Trésor est une idée 100% intégrée dans la société, pas un argument ne manque à personne pour, par son manque, par sa perte, par le temps qu’il manque au temps, par le temps des autres, inaccessible, par le temps absent, par le temps masqué, le condamner.
L’État dit : vous avez raison, Société, je vous défendrai. Il l’a fait, nul ne pourra dire le contraire.

Dans 1984, Orwell place une société dont la part qui travaille pour le parti doit être gérée en continu : par la double-pensée, et quotidiennement il propose une soupape à la pression que la gestion continue créé, il en est conscient, dans cette société. La machine fonctionne ainsi à un rythme dont la régularité est cruciale pour le parti. Tout élément qui commence à se poser des questions subit un traitement long, physiquement et moralement atroce et brisant.
Dans 1984, la société est construite jusqu’à cet état par le parti. Il ne tire pas ses solutions de survie d’elle-même : il la travaille pour ça, longuement, et partout sait l’encadrer. Il la surveille, il la connaît, il la gère jusque dans son intimité, il en sait tout, à chaque seconde, cette surveillance (Big Brother) lui fait détecter l’exception avant même que l’exception en soit consciente.

Dans la société actuelle : rien de rien n’a été apporté par l’État qu’elle n’avait pas elle-même déjà archi étudié. L’État a jugé qu’il devait utiliser d’elle ce dont elle était sûre, dans son ensemble. Un thème pour lequel toutes les opinions étaient unanimes à en devenir vulgaire et mélangées, dignes de ces fulgurances de comptoir. La société avait déjà trouvé son ennemi, personne n’a eu à lui inventer : elle manquait de temps trésor, de trésor temps. Ce qu’a fait l’État, c’est trouver des acteurs pour figurer l’ennemi, lui donner un sigle, un nom facile, et réellement en faire le bouc émissaire.
N’importe qui, au fond de son T2 logement social a pu croire ainsi, deux minutes, que tout son malheur venait de cet ennemi-là et de son réseau mondial destructeur. La distance entre la victime et le bourreau ne pouvait pas être plus grande, mais tout lemonde tenait dans sa main la preuve que le bourreau tenait dans sa poche, chez lui, pas loin de ses couilles, alors merde, quoi, d’un quidam à Amazon, il n’y avait que 10 cm de tissu : Amazon lui pourrissait les couilles, c’était évident.

Bon. Si c’est bien ça, le problème sociétal français, il n’est pas réglé mais tout le monde est calmé, alors ? Tout le monde va mieux de savoir qu’au plus haut, on est conscient du problème et on aura vraiment tenté de le régler, avec des lois européennes, même.
Alors, c’est déjà ça. C’est bien d’être entendu et compris. C’est drôlement bien. C’est ce que se disent les Gilets Jaunes et les mecs de GE : tout va bien, cette pute de Facebook va payer des taxes.
Tout va même carrément mieux.

Et ce qu’il y a de bien, dans cette histoire, c’est que, maintenant, l’État a le temps pour lui et sait qu’il lui suffit, parfois, de désigner un ennemi commun, rassembler les haines, ouvrir la soupape. Que fait-il sinon, pendant le temps que tout le monde perd ? Il achève son temps restant. Il n’en restera plus rien. La société pense qu’elle crève de manque de temps trésor, elle ne verra rien de ce qui l’achèvera parce qu’elle savait « avant » qu’elle crevait de ça. Elle ne trouvera pas le bon ennemi quand on lui en désigne un autre qui est parfait dans le rôle.

Une société totalitaire, avant tout, est strictement incapable de déterminer ce qui la tue, par définition. Si elle se met d’accord, tout entière, pour définir son mal, c’est qu’elle n’est pas totalitaire ou l’est et donc se trompe de mal. Si elle ne l’est pas : elle n’a même pas l’occasion de voir arriver jamais un Macron prétendre à la présidence sauf dans son propre fantasme qui ferait rire la société.
Si elle est totalitaire, alors l’État qui lui arrivera saura coller à ses idées et ne même pas essayer de les détourner : il donnera raison à la société dans ce qu’elle se croit, il n’a pas le choix : il ne saura rien de la société, puisqu’elle-même ne sait rien d’elle. Il sera obligé de faire avec ce qu’elle livre, uniformément. À son manque de réaction, il aura toute liberté pour agir indépendamment de la société et elle ne le saura pas, mais elle lui consacrera tout son temps. Sans le comprendre. Parce que : repartir au début de l’article et relire.

Vous êtes sor ?

Tout à fait sor.


À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** « Il est l’or, l’or de se réveiller », « GouziGouziGouzi », « ‘Y en manque une. »,  « Vous êtes sor ? », « Tout à fait sor » : répliques extraites du film La Folie des grandeurs, 1971.

*** différent du concept de « société totalitaire » par ©17SWORDS. Chez Orwell ou ailleurs, l’expression de « société totalitaire » vient de l’extension du mot totalitaire, présent, d’abord, dans totalitarisme, un régime totalitaire ; la société totalitaire est une conséquence de ce type de régime. J’argumente avec mes concepts que c’est l’inverse qui se produit)

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
21_TREASURE [trésor (réserve de : métaux précieux/pierres précieuses/monnaie) | quoi que ce soit de très grande valeur | désignant un être cher/rare/précieux/très serviable/étant d’une grande aide, petit nom affectueux | chérir/révérer/prendre très grand soin]
Demain :
22_GHOST [fantôme/esprit/revenant/spectre | image résiduelle | souvenir/spectre (de quelque chose ou quelqu’un de mauvais) | écrire un livre/article pour une autre personne qui le signera | se déplacer doucement, rapidement et sans bruit | mettre soudain fin à une relation en cessant toute communication]





#INKTOBER2019 #GHOST
October 22, Official 2019 prompt list: 22_GHOST


L’image résiduelle conceptuelle ou « le spectre » [22/31 #Inktober]

Scientifiquement, elle est une illusion d’optique, une image non réelle restée sur la rétine, le cerveau a une interprétation erronée du réel. Conceptuellement, si le réel n’en est pas, alors l’image interprétée est juste. Physiquement, l’image fantôme se forme après l’observation longue puis la disparition d’un objet. Conceptuellement, elle est première à apparaître, spectre conscient, hantant.*


Cet article est en 2 parties indissociables, la suite dans : Le spectre ancien, présent, et contemporain [23/31 #Inktober].
La partie 1 est un placement de concept, la partie 2 d’exemples. La 1 paraîtra sûrement un peu hard mais la 2 est inscrite dans l’époque et la situation actuelle, en France.


Persistance rétinienne, induction chromatique, corrections du cerveau, les illusions d’optique ne sont pas toutes expliquées encore. Les scientifiques ont normé de nombreux jeux visuels, qui provoquent une vraie joie d’enfant à les tester. Voir quelque chose qui n’existe pas, mais pourtant là, un instant, est magique. On a intégré parfaitement l’explication scientifique mais peu importe : notre propre cerveau se leurre, et pourtant c’est un enchantement.
La vitesse de succession des images, la fatigue rétinienne : le cinéma se développe, nos propres limites physiques autorisent de concevoir dans une succession d’images fixes, le mouvement. Plus la technologie progresse, plus elle s’amuse et abuse des cônes de notre rétine, mais aussi de l’apport de mémoire avec lequel le cerveau compensera. L’illusion d’optique, actuellement, crée parmi les plus élégantes pièces, en art, et une communication de très haut niveau esthétique ; tromper le regard pour mieux le capter, le reformer, comme plus beau, ou jouer avec une stroboscopie aveuglante, pulsée, et faire créer à chacun plus d’images qu’il ne peut en voir, jongler avec les contrastes jusqu’à l’outrance, pour passer d’un noir à un blanc éclatant, quand, sur le film, cette lumière n’existe pas.
Quand l’illusion ne provient de rien d’autre que le hasard, elle peut être dangereuse : un éblouissement, un noir subit, on continue de voir l’image précédente, et c’est l’accident. Si l’illusion est pensée comme une torture, les limites physiques sont utilisées en tant que faiblesses pures, à mettre à l’épreuve, les leurres déconstruisent le réel, on en perd la notion, exténué ; la douleur de ne plus avoir conscience, de ne plus savoir ce qu’on regarde, où, de réel ou non, fait vaciller l’équilibre moral, assèche la confiance en soi, le doute précède la folie. La vue, comme tous les autres sens, est une entrée directe du cerveau, il compense au début, le sait, puis ne sait plus, ne peut plus, sans plus de réserve, et abandonne avec le corps.
Nourrissant les illusions d’optique, la base de données du cerveau va fournir quantité d’éléments pour rééquilibrer l’illusion mais en fait la créer. C’est la mémoire même du cerveau qui construit le leurre. On sait tellement ce qu’on regarde parce qu’on l’associe à des souvenirs purs, véridiques, rattachés à un ensemble hyperstabilisé (par exemple : succession de carrés noirs et blancs = échiquier), que le cerveau sera persuadé de le voir et ne verra plus la réalité, ne pourra pas la comprendre telle.

Conceptuellement, l’image résiduelle (ghost en anglais) ou spectre**, est entre autres une apparition née d’un éclat de génie, du réflexe intellectuel, de la simple logique, du coup au cœur le plus humain, d’une réaction épidermique pour les sensibles, de l’indéfinissable pour les intuitifs, de la conscience, tout simplement. Le cerveau compense aussi, mais tout est inversé. Le fantôme qu’il crée aussi rapidement qu’il est capable, avec fulgurance s’il a les connaissances et compétences, se fixe en voile entre quoi que ce soit de soi qui perçoit, et la source dont émane le signal qui est par principe irréelle.
Ce fantôme de sens décide de la réalité ou non, sans délai. Il hante la mémoire pour amener en un temps infime le maximum de ses données, il laisse toute sa capacité au cerveau qui n’est pas, grâce à ce voile, absorbé à percevoir un seul signal, à fixer, concentré, limitant ses pouvoirs. L’esprit a un filtre égal à lui-même, totalement en osmose avec lui, qui traverse le signal aussi solide et dense soit-il et quoi que ce soit dont le signal s’entoure.
C’est un passe-muraille cérébral.

Le spectre est un système analytique critique d’une source dont la réalité sera définie par lui. La source restera toujours irréelle.
Le spectre n’est pas une traduction, c’est une création.
Cette réalité peut être parcellaire : oui, un homme parle, non il n’est pas en train de parler. C’est la part critique : Il y a bien élocution, mais il n’y a pas de langage sensé/les mots disent autre chose qu’il veut/croit dire/espère être entendus, etc. L’homme parle, voici ce qu’il dit « réellement ».
Autrement : il y a bien un ouragan qui sévit, le monde et cette journaliste le disent, mais il n’y a pas d’ouragan / La journaliste parle très fort, un peu penché, elle a les cheveux très longs et fins, ils sont lâchés pour qu’on visualise « un » vent, le micro est loin et sans bonnette, le ciel est bleu, l’ouragan sévit très loin de là.
Sans spectre : un homme parle, la journaliste est au cœur de l’événement.
Avec spectre : analyse de la sémantique, du ton, des regards, de la portée, des conséquences des paroles, de la réalité de la stratégie ordonnant tel discours, quand, d’où, dans quel contexte : la réalité est qu’un bourreau parle de sa passion. / L’ouragan cache une catastrophe non-naturelle qui a déjà eu lieu et la journaliste est complice par bêtise, elle, son staff, ses patrons, ils savent qu’ils ne couvrent pas le bon événement et le simulent, mais ils ne le savent pas quel est le bon, et l’analyse peut se poursuivre jusqu’à un cerne d’intuitions. Elle-même ne se constitue que de réalités, pas de suppositions, tout doit être réel, ou elle laisse la réalité en suspens, en attente. C’est à l’esprit, ensuite, d’analyser la critique analytique du spectre simultanée à l’irréalité perçue. La seconde analyse peut prendre un temps tout autre, à elle de produire des intuitions, les pousser jusqu’au bout, les mettre à l’épreuve, chercher, trouver peut-être.
Le spectre suivant bénéficiera d’une base de données agrandie, il sera d’autant plus vif à générer la réalité.

Si ce qui est perçu est nocif, le spectre le sait et n’a plus qu’à laisser observer, à travers lui, la formation de cette nocivité. Aussi longtemps dure-t-elle, elle n’aura jamais l’occasion de soudoyer l’esprit à l’abri derrière lui. Elle sera comme décodée au fur et à mesure ou plus tard, peu importe, l’image sera conservée.
Si ce qui est perçu est sans danger, le filtre s’efface sans se faire entendre aussi vite qu’il est apparu, disparaît dans ce qui l’a constitué, emportant un peu plus de données, pour une prochaine fois.

Les pouvoirs du spectre ne sont pas entièrement liés à la puissance cérébrale pure, elle peut même se trouver complètement en défaut à ne pas être capable d’assez de simplicité, à refuser l’évidence physique. Chacun est donc capable de faire émaner de lui une image résiduelle de quoi que ce soit, avec ses propres moyens, qui, selon la source, seront adaptés ou non.
De même, le même spectre peut exister chez un grand intellectuel et quelqu’un qui n’aura pas lu un livre de sa vie. Si l’analyse doit en passer par la parole, elle sera à l’aune de la tessiture de vocabulaire de chacun, elle peut bien aussi être absente et laisser le physique s’exprimer. On se doute que dans certains cas, s’exprimer physiquement est insensé, qu’il faut du discours et un très particulier : il faut donc que celui capable du discours représente celui qui n’en est pas capable, ait les mots pour lui et lui reste parfaitement compréhensible à cause de l’unité de spectre et d’analyse.
Le spectre n’a rien à voir avec le caractère. Le prudent, le timide, l’exalté, le colérique, le patient sont capables de produire le même spectre. Ils le traduiront comme ils traduisent tout selon ce qu’ils sont.
Un spectre n’est pas une vision de spécialiste. On peut admettre que dans une société, selon ses compétences, sa spécialisation, ses connaissances, son vécu, son expérience, son âge, son sexe, l’apparition des spectres varient et que la société le sait. Mais un spectre n’est pas un avis critique spécialisé, la société fera confiance à des experts par catégorie, de spécialiste de la montagne à pompier à une mère en passant par un grammairien, un apiculteur, un garagiste ou une danseuse étoile. Mais tous, confronté au même signal, peuvent former un spectre identique. Un spectre n’apparaît que face à un signal très large, couvrant toute la société, qu’elle l’entende ou pas. Il ne s’agit pas de produire des spectres d’un face à un, mais d’un face à un tout. Même en étant seul à l’entendre, il faut considérer que le signal sera aussi dirigé sur le pompier et la danseuse étoile, les deux généreront majoritairement des données permutables de l’un à l’autre et d’autres réellement constitutives de leur expérience : les données « pompier » seront sans doute efficaces, construites pour rassurer, capables d’évaluer, les données « danseuse étoile » se donneront le temps de l’endurance, auront une notion de leur propre pesanteur, de l’effort pour se rendre légère. Là, c’est simpliste, pas la peine d’imaginer des petits fantômes customisés en pompier et danseuse, mais le cerveau et le corps sont un tout, s’entre éduquant, s’auto formant : on pense aussi avec son métier, ses gestes, ses limites physiques. Quelqu’un raide comme un bout de bois ne pourra jamais, même conceptuellement, se figurer ce qu’est la souplesse. Un homme ne sera jamais une femme et vice versa, quoi qu’elles croient.
Ainsi, le spectre d’un enfant n’existe pas, l’enfant l’est encore tout entier. Le spectre d’un vieux sage idéal devient lui tout entier, et une expérience, une observation faramineuse lui auront apporté la théorie dont son propre corps a manqué l’expérience. Entre les deux, dont l’un n’existe pas, la société possède sa plus grande part dont on peut concevoir qu’elle sache générer des spectres proches en tout, (sauf formellement : aussi différents que deux êtres), face à un signal commun.
Par contre, la seconde analyse du spectre, là, oui, peut demander l’intervention de spécialistes.

50 % de la société peuvent hurler de joie quand 50% hurlent de dépit face au même signal : mais là, il n’y a aucun spectre à produire. Joie/Dépit, c’est un match, il y aura un gagnant, un perdant. Un match a des règles, des arbitres. Il n’y a là rien à penser, analyser. Tout se passe sans voile.
50 % de la société ne peuvent pas hurler de joie quand 50% hurlent de terreur face au même signal. Joie/Terreur ne peuvent pas exister à ces pourcentages-là à moins qu’un pays se génocide. Dans ce cas, volontairement extrême pour l’exemple, il n’y a aucun spectre à produire : tout est frontal, le signal dit que l’un est heureux de tuer l’autre, il n’a pas besoin d’être décodé.
Le spectre n’intéresse que les esprits d’une société à faible écart en tout, aussi diversifiée soient-elles sinon. Une société unanime, stabilisée, établie dans ses accords. Une société qui, idéalement, n’aurait besoin de produire des spectres que pour son constant progrès.

Un spectre n’a rien en commun avec « l’a priori » qui est une barrière indépendante de la source. Il faut admettre du spectre qu’il n’est jamais à l’emporte-pièce. Un « je me méfie toujours » n’élabore pas de spectres, juste un volet standard avec quelques trous. Les « toujours » et les « jamais », qui brident tout, ne sont pas initiateurs de spectres. Le « doute pour le doute » non plus parce qu’il contamine toutes les données et finalement, se croyant très souple, rigidifie l’esprit.
Il n’y a donc pas de spectre qui se forme en étant « le spectre d’un pauvre », « le spectre d’un riche ». Le spectre ne se teinte jamais selon ce genre de critère calculé à partir d’un manque, il se génère avec l’expérience différentielle, et le spectre de quelqu’un sans argent peut être identique à celui de quelqu’un très argenté. Il faut le voir aussi strictement que le fait que pauvre ou riche : leurs revenants ne seraient ni pauvres, ni riches.

Par contre, dans certains cas, la constitution d’un spectre dépend fondamentalement des connaissances et le nombre de spectres communs devant le même signal se réduit. Ce n’est plus le problème de mettre en discours l’analyse avec deux mesures d’éloquence différentes, c’est réellement que le signal n’est pas audible par une certaine population. Sa fréquence est trop basse, trop haute. L’apparition d’un spectre demandera des compétences de toujours non réparties de façon égalitaire, quoi qu’on y ajoute de culture et d’expérience. Le mythe de l’artiste lui confère des sens plus fins que le reste de la société, de même, le mythe de l’intellectuel lui confère les mêmes sens d’exception mais cette fois parce qu’il les aura reçus en héritage de ses pairs à travers les siècles. Selon les époques, l’un croit qu’il est plus apte à produire des spectres, Platon avait un certain mépris pour les poètes, des siècles après, c’est l’inverse manifeste, les poètes méprisent les philosophes, parfois ils s’ignorent, ce qui n’est pas bon mais l’époque le tolère, parfois elle ne le tolère pas et c’est pire. Les temps d’équilibre entre les deux visions sont simples à définir : c’est quand il n’y a ni artistes, ni intellectuels, et ça ne signifie en rien que l’époque n’a pas cruellement besoin de leurs spectres et de leur vision en analyse. Au contraire.

Le spectre peut être totalement faussé. Un esprit frappeur ou vengeur, errant, perdu, le génère. Le spectre est défaillant, ne se forme jamais entièrement, ne sait pas disparaître, reste bloqué en travers des murailles, la base de données censée lui prêter vie est étrangement lente ou ça ne prend pas, ou elle est cacophonique, mal organisée, la mémoire saturée, ou évidée, répétitive. Le spectre peut céder et flotter entre l’irréel et le réel et de même la source se met à flotter entre l’irréel et le réel au lieu d’être, par principe, irréelle. Le spectre peut, créé puis projeté par un autre, être cru le sien. Ou pire, il peut ne plus du tout y avoir apparition de spectre, ou, s’il est toujours là, sa communication avec l’analyse coupée.
Une équivalence avec l’utilisation des images résiduelles, illusions d’optiques, comme torture pour rendre fou, peut être établie.
Il faut alors déterminer d’où vient le problème.
Ça peut être de la simple fatigue si le problème est juste personnel. Si le problème semble général, ça peut être le symptôme d’une société atteinte de totalitarisme.


À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** concept ©17SWORDS

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
22_GHOST [fantôme/esprit/revenant/spectre | image résiduelle | souvenir/spectre (de quelque chose ou quelqu’un de mauvais) | écrire un livre/article pour une autre personne qui le signera | se déplacer doucement, rapidement et sans bruit | mettre soudain fin à une relation en cessant toute communication]
Demain :
Demain : 23_ANCIENT [d’il y a très longtemps et ayant duré très longtemps | se référant à la période de l’histoire (européenne) des premières civilisations à la fin de l’Empire romain (Antiquité) | antique (moqueur, pour un objet) | ]


#INKTOBER2019 #ANCIENT
October 23, Official 2019 prompt list: 23_ANCIENT


Le spectre ancien, présent, et contemporain [23/31 #Inktober]

Un spectre ancien rencontre son spectre d’aujourd’hui dans un bar. Ils n’ont rien à se dire, ils s’en vont et se disent à demain mais le spectre contemporain dit non, je ne serai toujours pas là.*


Cet article est en 2 parties indissociables, la première : L’image résiduelle conceptuelle ou « le spectre » [22/31 #Inktober].
La partie 1 est un placement de concept, la partie 2 d’exemples. La 1 paraîtra sûrement un peu hard mais la 2 est inscrite dans l’époque et la situation actuelle, en France.

Cette partie 2 s’appuie et enchaîne, sans les redonner, sur des analyses proposées à travers des articles précédents d’Inktober. Elles ne sont pas redonnées ici.


Les données affluant vers le spectre** ne peuvent qu’augmenter.
Quand un artiste du XIIe regarde un paysage, une vue naturelle, et le représente, il le fait sans le placer dans un environnement scientifique de connaissances pouvant aller, aujourd’hui, jusqu’à expliquer chimiquement pourquoi telle essence d’arbre peut pousser sur tel sol formé de telles couches à telle ère. Cet artiste a sa liberté de représentation, il ne connaît rien de la liberté que celui du XIXe siècle prendra, Impressionniste, avec les canons réalistes. De même, cet artiste du Moyen-âge a un certain nombre d’outils, il les utilisera, rêvant peut-être d’autres qu’ainsi il créera peut-être, mais il sera tributaire de sa matière.
À cet ensemble commun à tous les artistes de son temps, il ajoutera quelque chose d’unique, et parfois de si magistralement unique qu’il sera élu par l’Histoire en tant que « maître ». Le paysage ne sera pas seulement un paysage, l’artiste fera circuler en lui de l’air, de l’humidité, épanouira une ambiance unique. Son paysage sera toujours, pour quiconque un « paysage », on parlera de lui en le définissant comme d’un « paysage » quelle que soit la particularité de sa reproduction.
Le rêve, la projection, l’intuition, et une certaine recherche, la conscience que tout est perfectible, emportent le talent plus loin que les limites de connaissances et les limites matérielles à un moment défini de l’Histoire. Mais l’accès à un dépassement du stade « universel » à tel moment se fait sur une base tellement acquise qu’elle devient promontoire pour les espérances et les visionnaires. Ce n’est pas possible de rêver d’une autre méthode ou d’autres outils sans maîtriser totalement ceux universels à l’instant où on rêve.

Le XXe siècle fait tenir ensemble, au moins au niveau de leur théorie, toutes les représentations du même paysage. Sa connaissance scientifique est immense, on connaît le système digestif des insectes vivant dans l’écorce de telle essence et tout de l’écosystème environnant ainsi que l’histoire de la composition du sol, pour autant, la représentation ne tient pas compte de cette connaissance très importante car elle est totale : au XXe siècle, un paysage peut être représenté sans limite, ni formelle, ni de fond et peut même être représenté sans qu’il apparaisse le moindre brin d’herbe, ni même qu’il y ait la moindre œuvre matérielle.
Du réel paysage devenu œuvre par lui seul, sans créateur, au paysage protégé par l’Unesco qui le rend muséal au nom de l’humanité, au paysage conceptuel d’une métaphore, en passant par toute la palette sensible, et tous les outils possibles : le XXe siècle sphérise la représentation autour d’une connaissance qui importe ou pas à celle-ci mais dont plus personne, aucun artiste, ne peut faire sans. L’inconnaissance n’est plus. Et si elle n’a jamais importé qu’aux plus curieux par époque, et pas seulement au niveau scientifique, au XXe le problème n’est plus d’être curieux ou non : la connaissance est là, indélébile, on peut s’en défaire pour seulement admirer, on peut admirer par la connaissance, mais l’arbre que l’on voit ne sera plus jamais vu, alors qu’il est le même, comme seulement au XIXe siècle.
Il n’y aura pas de progrès à cette sphérisation à noyau. Le noyau peut bien grandir, les connaissances s’approfondir, leurs interactions avec la représentation resteront inexistantes. C’est terminé. On ne peut pas faire plus que 1=paysage ou 0=paysage sans paysage. Ou alors dans un autre référentiel où 1=0.

Toutes nos idées ont fait ce parcours, et toutes leurs représentations, aussi. Mais contrairement à un paysage, celles-ci sont pour toujours tributaires de beaucoup d’autres données, impossible à dénombrer, mais un nombre largement supérieur au nombre d’humains sur terre. L’« idée/paysage », contrairement à « paysage » a toujours une interaction avec son noyau de connaissances. Il grandit et les interactions se démultiplient. La progression de la pensée de l’homme n’a pas de limite et même ses « impensables » font l’objet de recherches scientifiques. C’est sans fin.
Au XXIe siècle, peu importe de posséder « seulement » telle connaissance, on ne peut pas nier qu’ailleurs bien plus soit possédé. La totalité de la connaissance mondiale est connue pour sa totalité ; sa répartition est inégale, et inégalitaire, mais universellement, chacun sait au moins ça : la connaissance est quelque part. Selon qui on est, où on vit, en quoi on croit, on choisira ou on nous imposera telle ou telle partie de la connaissance comme étant ou optimale, ou unique.
C’est le présent.
Le « contemporain »*** est un autre temps où « inégal et inégalitaire » aurait disparu, ce qui n’impliquerait pas une égalité entre chacun, et sûrement pas une capacité à supporter le même nombre de connaissances, seulement qu’il n’y ait plus nulle part les preuves de la défaillance et du manque de connaissances. C’est un temps où on aura pu déterminer qu’elles étaient, pour le bien de l’humanité, celles qui devaient l’emporter sur les autres, sans les effacer, ni les nier.
Le contemporain a toujours été en construction, mais nous ne l’avons pas atteint et probablement qu’il est inaccessible, par contre il est « pensable », son espace définissable, il peut être un horizon est donne ainsi un axe de vision concevable comme mondial.
Le contemporain n’est pas un concept depuis toujours, la nécessité de le formaliser est apparue au XXIe siècle, en regard de l’Histoire ET du présent. En regard des nouvelles marées imposées par la faille de la seconde guerre mondiale dans le transport continu de la pensée, et de l’humanité.

Les données qui affluent vers un spectre du XXIe siècle sont chargées de toutes celles des siècles précédents sauf que certaines, d’un ancien temps, ont été largement remises à jour, ou sont écrasables parce qu’immuables depuis, de même, un ancien temps. On fait confiance à un accord au niveau de l’humanité tout entière, à des lois internationales, on fait confiance à des lieux de perpétuelle surveillance tels des centres d’étude de la vie d’un volcan éteint, et ainsi on se soulage de charger le spectre de données si anciennes qu’elles ne sont plus fonctionnelles du tout, n’ont plus lieu d’être actrices de la pensée.

On fait volontiers aussi de même confiance à des lieux de surveillance tenus par les « savants », les « docteurs », les « spécialistes » et la « Culture ». Si l’humanité a décidé de préserver sa connaissance séculaire, de la rendre muséale mais pas figée, toujours objet de recherches, c’est pour garantir la qualité de sa mémoire, son exhaustivité, seconde après seconde. Certains « musées » sont ouverts au public, lieux d’exposition et de travail pour quiconque : musée, bibliothèque, parcs nationaux ; d’autres ne le sont pas, ou recelant des connaissances trop fragiles, réserves, archives, et ainsi de certains parcs, ou recelant des connaissances qui n’intéresseront pas le public, n’ayant rien d’attractif : ainsi des centres surveillant l’application des lois, le respect de l’éthique, des constitutions. Tous ces lieux ne surveillent pas des, conceptuellement, « volcans éteints », certains vibrent parfois, il peut encore y avoir des éruptions, des tremblements de terre, des raz-de-marée, et s’ils ne sont pas tenus de lire l’avenir, on sait qu’ils ont une certaine marge pour anticiper, que leur surveillance n’est pas vaine.

La seconde guerre mondiale a poussé à construire énormément de ses centres et à hautement protéger ceux déjà existants. Mais c’est allé plus loin encore : parmi les données qui viendront constituer le spectre, certaines viendront de centre de conservation de la mémoire, des données fixes, non négociables. En 1945 et les années suivantes, on a compris qu’un volcan était « apparu » et qu’il n’y avait eu presque personne pour assister à cette « apparition », et presque personne à sa surveillance, c’était trop tard ensuite, l’éruption sérielle a créé des bouleversements sismiques, à jamais une faille dans l’humanité, et une pollution tellurique. Depuis, on surveille ce « volcan ». Depuis, en occident, la milice de la surveillance se compte en populations ; on apprend même, à l’école, à en devenir membre.

La fixité « non négociable » connue de tous de ces données a trois tendances totalement fusionnées et interagissantes :
1/ La symbolisation puis la simplification. Aucune « symbolisation » gardée dans toutes les mémoires n’est fausse, mais elle est rigide et induit qu’à moins d’être face à face avec le même symbole, on ne sache pas le reconnaître. Il faut une croix gammée, il faut la petite moustache, des hurlements gesticulés au micro. Ensuite, c’est un piège, le raccourci est trop facile. « CRS : SS », disait 68. En 68, la simplification maximale était entérinée et prostituée. 68 n’a pas fait ça seul, mais c’est lui le paroxysme : définitivement. Pour une période qui a inventé le « il est interdit d’interdire », elle n’a pas pensé une seconde dans sa stupidité à inverser son slogan : « SS : CRS » pour en avoir honte. La honte seule n’apparaît plus à cette prostitution de la mémoire de l’humanité, car tout est libération, en 68. À vouloir juste avoir la permission de plus de minuit de la part de ses salops de parents, tous, on a fait du passé une libre orgie. On prend, on jette, on se sert, on tourne et retourne, dans tous les sens, tout est à soi. Ça n’a jamais cessé, ça n’a pas été géré, les rafistolages qu’on fait passer aujourd’hui pour de grandes décisions sont aussi de l’ordre du « symbole » et de la « simplification ». On rafistole le « simple ».

2/ Une immunité contre le temps : Le « plus jamais » international a placé entre crochet toute la période [33-39-45] sans doute pour éviter au maximum des négociations avec le contenu, des interprétations, et évidemment le négationnisme. La non-porosité mise au point par la mémoire comme bouclier a retenu de bouger ce curseur conceptuel dans le temps. Conceptuellement, on peut faire descendre au temps le curseur 33-39-45, on trouvera vite qu’il faut au moins l’étendre à 29-33-39-45 et ce n’est pas sa dernière extension, elle peut glisser encore en arrière. Dans l’autre sens, 45 est réellement une limite, le temps postérieur, quel qu’il soit, alors que le totalitarisme se poursuit en URSS, se développera en Chine, y (re)trouve un point de départ. Le monde a fait globalement un tour de trop sur lui-même, même s’il se poursuit.
Conceptuellement, on peut utiliser ce curseur au premier crochet descendu et flottant près d’un temps encore préservé du symbolisme et de la simplification et l’emporter lentement vers d’autres époques postérieures, juste pour voir.

3/ Une éjection de la méthode pour ne garder que le résultat. De façon globale, chacun a entendu parler des régimes totalitaires, presque personne ne peut en décrire le pourquoi/comment ils aboutissent, révélés, cette fois à tous, par la chute en 45, aux camps de concentration. Et encore, ça n’aura pas été cru si facilement, la résistance devant l’évidence a été un autre bourreau. Presque personne n’a lu l’Archipel du Goulag ; Mao : à part son portrait, la Chine : à part l’étudiant devant un char… De façon globale, « La banalité du Mal » (Hannah Arendt) n’est pas passée. Chacun, si on lui parle d’administration à l’organisation labyrinthique pensera plus « Kafka », sans savoir, en plus, que rien à voir, donc une erreur double, que base nécessaire aux totalitarismes.

Ces trois tendances s’entre-pourrissent, pire : s’entre-argumentent, et le volume minimal de connaissances diminue en continu dramatiquement plus vite que le temps qui passe seul pourrait l’expliquer. Tout ce qui est tenté pour conserver la mémoire d’un temps connaît ce que connaissent toutes les masses immobiles qui manquent de prendre en compte que le temps passe. Les églises se vident aussi.

Un exemple brutal de l’interaction de ces trois tendances : la réaction du Présent si un cimetière juif montre au matin des tombes couvertes de croix gammées : le nazisme n’est pas mort / le pire peut revenir / nous sommes tous en danger / tous concernés / nous devons tout agir / des centaines de tweets au texte unique de tout le politique, la culture, le milieu intellectuel, titre identique de tous les journaux « effroi, je condamne, nous condamnons, ils condamnent, choc, honte, atterré, scandale, inadmissible, valeurs de la France, refus, bloc, fermeté, nous, nous, nous] = cette fois nous allons montrer que nous pouvons arrêter ça à temps, barrer la route à la propagation = nous sommes visionnaires / manifestations spontanées pour revendiquer toujours les convictions de la nation française / Déclaration des enseignants : « Quand je vois ça, je me dis que j’ai mal fait mon travail » / compte rendu de tous les actes similaires et assimilés / un détour un peu gratuit mais réconfortant contre l’extrême droite, nationale puis européenne / tout un discours unanime de tous les experts sur le retour des extrémismes et nationalismes en Europe et au-delà / globalisation du discours, le mal du monde, aujourd’hui / inclusion de l’islamisme, ISIS ou Daech / retour sur les banlieues / les réseaux sociaux qui poussent à la haine et l’entretiennent /  demande unanime d’une surveillance plus dominatrice des agissements des groupes extrêmes sur les réseaux / Fragilité de la jeunesse influençable / renforcement des programmes scolaires pour la sensibiliser et lui expliquer que « plus jamais ça » / Les collégiens se retrouvent devant La Rafle parce que Nuit et Brouillards, c’est trop dur à regarder pour eux.
C’est insensé. Et en retirant toute la partie centrale voilà ce que ça donne : tombes taguées de croix gammées / « Ah, c’est horrible, y a une femme qui saute du toit avec son bébé pour échapper à la rafle/Gad Elmaleh n’est même pas drôle. (Sic.)

Les spectres sont ici inexistants, aucun afflux de données, le taux de raccourcis est tel que la non-réalité mute en réalité dans la seconde, sans lutte des esprits. Quand bien même on soit au XXIe siècle, « l’idée-paysage » est coupée de son noyau de connaissances, elle s’est littéralement détachée de lui pour vivre indépendamment, comme si elle avait sa propre maturité ce qui est une ineptie, comme si le noyau de connaissances venait de l’ancien temps, celui sédimenté depuis tellement longtemps qu’il fait partie de l’évidence, du réflexe.
Tout contribue, par contre, à l’illusion que les connaissances sont convoquées : après tout, on parlera pendant des heures et des jours de la montée inquiétante des nationalismes et extrémismes et le dernier acte sera une « rééducation d’urgence » des collèges-lycées, donc un ré-apport de connaissances. Mais les analyses sont, à nouveau, sans lien aucun, et dès lors qu’aucun spectre ne s’est formé pour décoder une non-réalité et en afficher l’image résiduelle conceptuelle afin que le cerveau fasse son job, ces analyses passeront pour l’analyse du spectre, elles « décrypteront » l’actualité, expression consacrée, elles « iront plus loin », une autre. Elles ne décryptent rien : elles sont l’actualité.

Aucune des phases de la mutation d’une non-réalité en réalité ne bénéficiera d’un spectre, chacune donnera l’illusion d’avoir bénéficié du décodage d’un spectre ancien, d’un spectre Présent et d’un spectre « contemporain » : face au passé, à l’arrivée d’Hitler taguant une tombe juive, on aura su réagir pour lui dire qu’on l’avait démasqué et qu’il serait sans suite : on se tenait debout devant le passé, lui démontrant qu’on ne l’avait pas oublié et rendant hommage aux victimes ; face au présent : face à la menace des néo-nazis (autant les nommer ainsi) partout en Europe, on aura su prévenir qu’on les observait pour ce qu’ils étaient, que la France était indupable, depuis un pays qui ne céderait pas, lui ; face à l’avenir, les enfants eux-mêmes recevaient de quoi, plus tard, reprendre à jamais le flambeau, la transmission était assurée.

L’ensemble est placé dans une configuration politique telle que c’est l’un ou l’autre mais sans choix : la France ou la menace de l’extrémisme, peu importe comme il se nomme. Donc l’illusion est que la France est à une tombe taguée non vengée de l’extrémisme. Exprimer son refus de tel avenir plaît aux uns, sert aux autres, l’économie de l’actualité est au beau fixe, le sentiment national, jusque dans les foyers, se sait « juste » « car la France s’est battue pour imposer ses valeurs qui ont inspiré ensuite le monde entier et encore aujourd’hui, elle prouve que ses valeurs sont premières dans son cœur. » Discours sempiternel, blablablabla.
Le même discours pouvait être prononcé, en France, en 39. Tel discours a continué d’être prononcé, sous d’autres drapeaux, ensuite.

Aucune des phases de la mutation d’une non-réalité en réalité ne bénéficiera d’un spectre, de la part de personne : aucun historien, aucun intellectuel, aucun artiste, aucun politique, aucun journaliste, aucun pompier, aucune danseuse étoile. Le peuple se levant unanime sera tout ensemble la foule, constituée de tous les niveaux d’éducation possible jusqu’aux savants.
100% de la société (puisqu’elle exclut l’idée qu’en elle se cachent les coupables) est unanime.
Pas loin du même chiffre ne manquera pas aussi de mépriser le politique et les médias qui en profitent pour faire leur beurre, leur prêtant une totale conscience qu’ils exagèrent exprès pour faire durer.

C’est le mythe populaire : les politiques et les médias savent ce qu’ils font. Mais la société ne « croit » pas que les médias et le politique savent ce qu’ils font : elle « compte dessus » ; elle sait que c’est crucial, mais elle ne sait plus pourquoi. Elle sait, sans le formuler ainsi, qu’il faut que les médias et le politique génèrent leur propre spectre quand ils observent la non-réalité qu’ils mettent en scène afin de la laisser une non-réalité, mais de connaître exhaustivement la réalité dont son image résiduelle conceptuelle. La société prête une stratégie et une conscience permanente aux médias et au politique, elle admet donc qu’ils lui servent une non-réalité, se passe de l’observer par un spectre, et en bonne société la prend pour une réalité avec une petite moue complice et lasse, genre « je ne suis pas dupe, je fais semblant, parce que je sais que tu sais que tu me sers ta soupe ». La société admet une non-réalité comme si un pacte tacite existait entre elle et les médias et le politique, parce qu’il est folie pure qu’ils ne sachent pas que c’est une non-réalité.

La société tolère parfaitement ce qu’elle juge mensonges, distorsions, profits, comédies, abus, exagérations, langue de bois, « n’importe quoi », parce qu’elle croit que, quelque part, sous bonne garde, sous haute surveillance, il y a une réserve, des archives, des musées, des bibliothèques, et même des parcs nationaux, des centres d’études, d’éthique et de surveillance qui, si le spectre permettant de générer la réalité n’existait pas, le diraient. Évidemment, toutes les alarmes sonneraient partout pour signaler que la réalité n’existe plus ou est en danger.
Donc, par récurrence, pour la société, l’existence des musées, bibliothèques et centres éthiques d’observation des volcans certifient que quelle que soit l’esbroufe que médias et politique servent de non-réalité, ils ne peuvent que savoir ce qu’ils font.

La société n’imagine pas un instant que l’interaction continue entre le noyau et « l’idée-paysage » se soit arrêtée. C’est impossible puisque le progrès du noyau est continu. Elle confond et elle est en droit, parce qu’elle est société : pour elle, le temps passe grâce au progrès. La société ne peut pas croire que le temps a cessé de passer, seule raison pour sa perception des choses qui expliquerait que ses connaissances n’évoluent plus. Elle est donc strictement incapable de penser, même le plus follement, que le temps n’évolue plus, qu’elle vit dans une phase immobile où ses connaissances courent à l’épuisement, qu’aucun progrès qu’elle considère tel a quelque chose à voir avec le transport d’elle-même « humanité » vers son contemporain, que plus rien ni personne autour d’elle n’est une sorte de grand cachottier malicieux mais aimant, bienveillant, grand veilleur, grand sage, à être de garde devant la magnifique entrée de toutes les archives des réalités que médias et politiques connaissent parfaitement alors qu’ils balancent leur soupe.

Dans ces archives, pense la société, il y a tout d’elle à l’instant même. Jamais elle n’imaginera être une parfaite inconnue. Quand elle entend des professeurs dirent « Quand je vois ça, je me dis que j’ai mal fait mon travail. » alors qu’ils défilent de façon nationale contre …on dira la montée du nationalisme : qu’entend la société ? Elle entend qu’il y a des veilleurs parmi elle, qui savent, qui ont les connaissances et qu’autre chose fait que les enfants n’ont pas compris qu’un certain passé ne devait jamais, jamais, jamais, connaître à nouveau la moindre éruption. Quelle autre chose ? se demande la société. Elle trouvera seule : le monde va mal, la jeunesse n’a plus de repères, les réseaux la rendent sans conscience, « nous vivons dans un monde d’incertitudes. » Alors, justement, se dit la société, je vais montrer ma certitude, je m’unis et je le dis dans la rue.

Aujourd’hui, sur BFMTV, on pouvait lire en bandeau continu une phrase de Macron depuis la Réunion, à propos de ce qui est nommé au plus court « le voile ». Il y a tous les packs de mots qu’il a pu prononcer dans le bout d’interview visible, cependant il n’y a pas la phrase en entier, mais l’interview est aussi coupée, on le sait, le début manque, il semble faire comprendre qu’il se répète, donc on peut croire que les packs ont pu former cette phrase entière prononcée : « (pack 1) J’y reviendrai de manière apaisée, quand je considérerai que ce sera le bon moment, (pack 2) ce qui est important, (pack 3) c’est que notre pays ne se divise pas. »
J’ai fait le test. 100% des personnes à qui j’ai demandé de m’expliquer la phrase ont enchainé sur l’actualité. J’ai réduit la phrase à « J’y reviendrai de manière apaisée » 100% des personnes (pourtant sachant que c’était moi qui posais la question) m’ont expliqué qu’il fallait parler quand il y aurait moins de tension, que le sujet serait moins partout, cacophonique. J’ai réduit : que veut dire « d’une manière apaisée » ? Nouvelle explication à propos du calme nécessaire pour aborder le sujet. J’ai dit : non, que veut dire « d’une manière apaisée », et rebelote jusqu’à puisque j’insitais sur définissez « d’une manière apaisée » que se place une grande explication juste basée sur les mots et sorte « parce qu’avant ça n’aurait pas été fait sereinement. » …Et là, ça fronçait. Juste un simple décrochement, presque rien et la phase « critique » du spectre était enfin apparu. Alors la suite de la phrase [« quand je considérerai que ce sera le bon moment » puis « ce qui est important, (pack 3) c’est que notre pays ne se divise pas » (dans l’interview : « que nous ne nous divisions pas »)] pouvait être abordée à travers le spectre et ce qu’il pouvait en décoder.

Aujourd’hui, dans La Voix du Nord, on pouvait lire le titre, citation de Finkielkraut : « Ce monde s’enlaidit et s’ensauvage ». Sans abonnement, pas de lecture de l’article, les deux premières lignes suffisent.
Spectre : critique / assonance du son « en », bio de Finkielkraut, a prévu de dire qu’il n’entendait que « dégage », sort un livre pour « se » défendre. Analyse 1 / Absorbe sa critique, en fait sa vie - Rien de neuf, prévisible, stable. Analyse 2 / Sans intérêt sauf la stabilité de la situation.

Et ainsi de suite, depuis « CRS :SS » et jusqu’à ce que la société accepte de produire un spectre, à nouveau. Elle n’a plus aucun moyen de le faire. Les seuls qui ont recommencé à générer un spectre sont les Gilets Jaunes, à 99%, le spectre « présent » leur est impossible à générer, parce qu’ils n’ont strictement aucun moyen, aucun, aucun, de le faire : ils appartiennent à leur époque. Mais le 1% suffit, il est « contemporain » C’est tout ce qu’il fallait.

La société est passée « d’idée-paysage » à « paysage », une sphérisation au noyau grandissant mais aux interactions nulles avec la sphère, parce que tout ce qui la compose est dans le même état de fixité non négociable que [33-39-45] et que tout a subi la même dégénérescence : symbolisation, simplisme, immunité temporelle, rejet de la causalité. De sa tête à son sexe, de son corps à ses rêves : tout. Tout. Pour comprendre quand et comment, il faudrait que la société accepte de générer un spectre « ancien » et qu’elle observe tout par lui. L’utilise comme différentiel avec ce qu’elle croit, observe les vides, les aberrations, l’insensé : ce serait pour elle vertigineux, elle oscillerait, elle chercherait son équilibre : elle pourrait alors trouver n’importe quoi pour se retenir (au hasard : ses enfants) et se redresser.
Mais c’est quelque chose que, constitutivement, elle va refuser : pour elle, se serait reculer, être réactionnaire, archaïque, donc exactement ce contre quoi elle croit lutter de tout d’elle pour s’offrir à toujours plus de respect et de liberté, d’égalité, etc, etc, etc. À nouveau, pour débloquer cette illusion, il faudrait qu’elle accepte de générer un spectre « ancien », et elle fera le même refus, pour les mêmes raisons. Pour qu’elle cesse de se répéter, il faut encore un spectre « ancien ». Elle refusera pour les mêmes raisons. Le jeu est de continuer à lui demander de générer des spectres « anciens » jusqu’à ce qu’elle se trompe d’arguments, doute, hésite ou se lasse, que son cynisme se ridiculise, que sa bonne volonté candide ait un peu honte d’elle, qu’elle surmonte sa honte : c’est presqu’infini. Ça n’arrivera jamais.
Le spectre « ancien » est à générer en dehors de la société, il est presqu’irresponsable de lui demander, c’est à présent trop hors d’elle, et elle est incapable de comprendre que si c’est hors d’elle, alors ça signifie que sa mémoire n’est plus surveillée par personne.
Donc que ce qu’elle croit si « non négociable » l’est à nouveau.
Allez expliquer ça à une société qui vient de brailler son refus du nationalisme dans la rue, elle dira « Oh ! Ma pauvre, il n’y a qu’à voir, les croix gammées, dans les cimetières. » Et on lui répondra « Non, ma Grande, il n’y a qu’à te regarder, dans la rue, dire ton refus au nationalisme, marchant de concert avec le politique, les médias, les intellectuels et la Culture, en France, en 2019. »

Dans l’article suivant, selon le thème du jour : 24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression) | (personne/femme) écervelée, évaporée], un spectre analysé de l’événement « cimetière juif tagué de croix gammées » sera présenté.



À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** concept ©17SWORDS, voir la partie 1 de l’article : L’image résiduelle conceptuelle ou « le spectre » [22/31 Inktober]

*** concept ©17SWORDS

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
23_ANCIENT [d’il y a très longtemps et ayant duré très longtemps | se référant à la période de l’histoire (européenne) des premières civilisations à la fin de l’Empire romain (Antiquité) | antique (moqueur, pour un objet)]
Demain :
24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression) | (personne/femme) écervelée, évaporée]




#INKTOBER2019 #DIZZY
October 24, Official 2019 prompt list: 24_DIZZY


DIZZY ou la vertigineuse progression du totalitarisme sociétal [24/31 #Inktober]

L’époque n’est pas complexe et elle est sans la moindre incertitude ; elle est immobile, linéaire, anticipable, toujours plus évaporée pour garder son équilibre. Elle n’est déroutante à analyser que pour ceux qui suivent en elle, et même latéralement, son allure, et ne l’observe qu’au hasard de leur propre reprise d’équilibre, s’appuyant alors sur elle, même si elle est alors un enfant.*


Juste pour la base de démonstration, on va réduire et tracer une ligne dans la société en suivant l’évolution du modèle DIZZY.

Le milieu culturel/média/intellectuel et l’industrie culturelle/média/intellectuelle, au début des années 80, a créé le prototype de «la nana à l’accueil » qu’on nommera DIZZY 1.0. Sa caractéristique unique était que contrairement à ce que le mot « accueil » sous-entendait jusque dans les années 70, elle faisait la gueule, de façon assez neutre, elle ne souriait jamais et son rôle unique était d’éconduire.
Jusque-là, l’hôtesse à l’accueil « Dizzy » était une jeune écervelée charmante et souriante, pimpante, tout à papillonner devant quiconque arrivait. Évaporée mais pas si stupide puisqu’elle tenait admirablement bien son rôle : elle accueillait, d’un seul « bonjour souriant » peut-être associé à un « que puis-je pour vous ? » et éventuellement elle vous dirigeait plus loin selon votre quête, ou vous disait « non », parce que ce qu’il y avait derrière l’accueil, elle le savait, n’avait rien à voir avec votre demande. Elle avait au moins ce sens-là de la mesure. Si cas particulier, si doute, elle avait un chef, il réglait le problème. Mais elle ne prenait seule aucune décision ni de faire passer dans le doute, ni d’éconduire dans le doute. Elle mettait en attente, son doute avait une bonne raison : elle n’était pas compétente et en avait conscience, c’était même une prérogative de son travail. Si son chef lui disait : personne aujourd’hui : elle éconduisait même en sachant que la solution était bien derrière elle, mais elle avait des ordres. Un joli petit soldat, personne ne s’imaginait lui retourner une gifle, même éconduit, parce que tout le monde savait qu’elle jouait très bien son rôle : elle n’était que la nana de l’accueil, mais elle l’était. Tout le monde l’aimait bien, Dizzy.

Elle a été remplacée par le modèle DIZZY 1.0, nommé ainsi en souvenir, et uniquement en souvenir, de la jolie pimpante évaporée mais compétente qui avait siégé là de la seconde partie du XIXe jusqu’à la première crise pétrolière. Le modèle était alors réservé à des lieux de « nouvelle » culture, un peu hype branchouille et creuse, se voulant si avant-gardiste que « pas de ce monde ». Il n’y avait rien de plus luxueux et chic qu’avoir une DIZZY bloquée constitutivement en mode anti-smiley. Le côté « chic » et « luxe » de la « Dizzy » avait été conservé mais bizarrement, à cette époque-là, même à l’accueil des nouvelles poubelles des chaînes privés, ce côté avait été traduit par « faire la gueule ». Peut-être que les catwalks l’avaient inspiré, on avait assez souri comme ça dans les années 60 avec ses couettes, les copains et les shorts en vichy rose.
En moins de 10 ans, ayant fait ses preuves, le modèle a été produit en série, DIZZY 2.0, parce qu’à sa seule présence, il « induisait » que le lieu soit avant-gardiste et « pas de ce monde », il sous-entendait le rare, l’inaccessible, le très réservé, VIP, donc d’un certain pouvoir, donc un lieu qui savait qu’il était envié, désiré, et qui se devait de montrer qu’il n’était pas la soupe populaire mais réservé à une élite.

DIZZY 1.0 qui avait la petite vingtaine, toujours, et devait mourir très jeune à la tâche, parce que très souvent remplacée, se hissait sur des talons d’un QI de 2, grâce à aucun diplôme, évidemment, mais un physique, constante physique commune avec l’archaïque Dizzy.
Elle était capable de la même interaction avec quiconque en face qu’au téléphone, et tout particulièrement si quiconque était une femme, en 2 secondes, qui que vous soyez, si anonyme, elle vous humiliait à cœur. Si vous n’étiez personne, en moins de temps que ça, vous n’étiez devenu rien. C’était pour DIZZY une histoire de survie. Elle croyait qu’elle représentait tout entière l’immensissime double porte d’entrée du graal absolu. Rien d’un gorille et pourtant elle vous faisait faire demi-tour juste avec un regard d’un vide inquiétant, et l’affichage parfait de sa stupidité.
Aucune boîte alors ne s’inquiétait que le premier visage qu’on voit d’elle soit avant tout la bêtise figée dans un style étudié. C’était le répulsif de loin le plus efficace.

DIZZY savait que dans la jungle de vide qu’elle défendait, jamais elle n’aurait à éconduire une autre DIZZY. Si on lui envoyait une DIZZY, alors elles se butinaient de loin, et les portes s’ouvraient. Toute personne ayant une DIZZY possédait forcément un bout du monde et un bout de tapis rouge : donc un accès à un autre monde par son bout de tapis rouge. Dans certains milieux, se déplacer sans une DIZZY était suicidaire, de quoi mourir de faim et de soif, terrassé par une dépression, perdu dans un labyrinthe, une DIZZY à chaque sortie.
Les gays ont adoré lui prendre sa place tellement dans l’iconographie qu’au même moment ils cherchaient à briser pour exiger leur intégration dans une norme archaïque.
Ce prototype s’est étendu à toute personne idiote, DIZZY 3.0, qui voulait survivre en se trouvant drôlement intelligente, à toucher moins que le SMIC et être interchangeable à volonté, puis à toute personne de peu de personnalité, à toute personne qui aura jugé l’attitude tendance, à toute personne qui aura décidé de sacrifier son intelligence et toute compétence à sa représentation sociétale et à, de façon effective, parce que ça marchait à fond, sa domination sur les autres.
Ainsi, on peut estimer qu’à la fin du XXe siècle, DIZZY 8.0 était bien loin de son premier réglage, et qu’elle voletait, légère, dans tous les lieux, bien que toujours dans leur hall, mais elle s’était enhardie et grimpait dans les étages, prendre conseil. Ce mouvement du hall vers l’intérieur-graal et secret lui donnait une grande importance pour une seule raison : elle mettait en attente, elle possédait le temps du hall et de quiconque/rien qui y était abandonné.

À Paris, après 2000, le modèle n’était plus sériel mais pandémique.
DIZZY X était cette fois totalement mixte, quoique l’attitude diffère, la femme poursuivait sur la ligne QI 2 mais avec le système de persuasion qu’il s’agissait d’un QI 200, l’homme choisissait l’hésitation : 1 ? 0 ? 1 ? 0 ? 1 ? 0 ? et pagayait à s’y noyer dans la mare de son intelligence qu’il faisait passer pour un lac, au moins, puisqu’à le voir tant brasser, on ne pouvait croire que ce soit dans moins qu’il aurait pu pisser.

En province, dans les années 2000, on trouvait encore des DIZZIES seulement dans les lieux de culture, à la conservation des musées, dans les théâtres, mais ça s’est propagé d’une façon exponentielle, et quiconque n’était pas à un poste où il devait « vendre » biens et services, ou un poste avec de la manutention ou de la fabrication, mais un poste seulement de « translation », s’est vêtu de la posture de la nana de l’accueil qui avait tout de même de plus en plus d’options : parvenir à mettre les gens en attente sans même bouger, se permettre d’appeler dans les étages et de faire ostensiblement passer que son désarroi, son ennui, provenait du n’importe quoi incroyable qu’on lui amenait à l’instant, la preuve : il suscitait, c’était évident (on pouvait deviner qu’à l’autre bout du fil, on était perdu aussi), le même chez ceux qu’on désirait rencontrer ou atteindre. Grâce à cette liaison téléphonique, elle avait l’occasion de montrer l’étendue de son réseau (le réseau désiré, puissant, inaccessible) en citant quantité de prénoms, s’interrogeant si tel ou tel, lui ou elle, saurait. Souvent, l’un d’eux était en pause, il faudrait attendre qu’il revienne, l’autre était en rendez-vous, le troisième était sur autre chose, la quatrième n’était pas là, tu sais ? Ah oui, c’est vrai, c’est aujourd’hui, il pense repasser ? Non, oui, non, bien sûr : tout le lieu était détaillé non seulement largement occupé à plus important, mais surtout le plus bâillant d’incrédulité lente. Le téléphone raccroché, DIZZY pouvait ainsi figurer l’institution même de laquelle elle était standardiste, avait prouvé qu’elle était dans l’intimité même de ce lieu, avait démontré qu’elle avait tout tenté et pouvait rester assise sans vous reconduire.
Car, au propre, elle ne bougeait plus. Le système devait être coupé automatiquement, certainement. C’était la seule chose à penser. Elle s’éveillait à nouveau à peine quand, honteux et péniblement, vous finissiez de mettre au point une conclusion douteuse à tenter encore de passer et qu’il vous fallait bien dire « merci, au revoir » juste pour …vous ne saviez même plus quoi.
À ce moment-là, avoir un physique n’était plus du tout obligatoire, car tout était dans le différentiel pour lequel un ou une DIZZY avait un instinct primitif et puissant, une des raisons de son embauche mais que le DIZZY faisait mine d’ignorer quand sa paie passait à maintenir ce différentiel.

Entre 2000 et 2005, DIZZY 11 a été installée dans tous les étages, dans tous les bureaux. De plus en plus de postes ont été occupés par un modèle qui était fermé à ce qui lui arrivait, dont l’impulsion était d’abord de l’éconduire par un masque d’ennui débordé, désintéressé, ayant beaucoup de difficulté à comprendre ce qu’on lui présentait, mais ouvert par-derrière à son propre réseau « intime » dont les codes étaient les mêmes. S’il y avait un travail qui, au final, était réalisé, c’était à l’intérieur d’un espace cerné de DIZZIES. L’incompétence, l’hésitation, le leurre sur le QI par une démonstration physique, la gestion du temps d’autrui, étaient préférés à tout. De façon manifeste, l’efficacité n’était plus du tout un critère d’embauche.
Le dizzisme, quoiqu’il soit par nature un ralentisseur de productivité, s’est mis à lentement peupler le monde du travail tant qu’il n’était pas manuel, manutentionnant, commercial, vendeur de biens ou de services. Le dizzisme s’étendait encore uniquement dans les zones de translation.
Les DIZZIES ont été admis dans l’encadrement. Quand ça a enfin été à une DIZZY de choisir qui elle embaucherait, c’était tout vu, chaque stade hiérarchique serait dizzique.

Au début des années 2010, Le modèle 12.0 avait cette fois, montées en série, et plus en option, un certain nombre d’expressions, dont certains sourires, l’incrédule, l’hésitant, le poli, le moqueur, le cynique et un certain nombre d’attitudes qui se succédaient rigoureusement et l’une ne pouvait pas se développer avant que l’autre soit achevée, elles étaient de plus non-interchangeables.
Il y avait d’abord la reconnaissance faciale : le DIZZY voyant quoi que ce soit arriver jusqu’à lui observait et devait juger si c’était chose ou humain, il n’était cependant pas obligé de décider immédiatement et pouvait cocher une case « ni 0 ni 1 », ensuite, il s’agissait de la reconnaissance de l’objet de la « chose humaine », est-ce vraiment un objet ? Le protocole suivant était respecté : 1/ le DIZZY montrait physiquement que l’information était extraterrestre. Soit il se mettait sur pause, soit il haussait les sourcils tandis que ses paupières s’abaissaient sur le sourire d’incompréhension moqueur (optionnel, coût en plus si le DIZZY à plus de 40 ans et déjà des rides) 2/ Il faisait répéter car l’objet n’était pas énoncé clairement. 3/ Il disait, toujours posant dans l’incompréhension « qu’il n’avait pas compris » et qu’il fallait que l’objet soit énoncé clairement. 4/ Il disait « Attendez, ça fait beaucoup de choses, vous voulez quoi ? » comme ça, sans aucune forme. 5/ Il reformulait de façon à montrer comment l’objet aurait dû être présenté dès le départ. 6/ Il attendait confirmation de la « chose humaine » qu’il s’agissait bien de son objet. 8/ Après confirmation il se devait de dire qu’il avait dû repréciser clairement l’objet à cause du brouillon qu’on lui avait proposé. 9/ Il prenait une grande inspiration, regardant autour de lui. 10/ Il affichait une moue de doute et déjà son œil s’emplissait d’ennui. 11/ qu’il démontrait avec un soupir. 12/ En option : regard sur son bureau, léger gratouillage du front, mouvement donné à ses papiers, intérêt soudain pour quoi que ce soit d’autre : son écran, un papier à classer, quelqu’un qui passe et à qui, justement, il a un message à faire passer. 13/ retour sur la chose humaine. 14/ En option : possibilité de repartir à 2, 3 ou 4, sinon : 15/ le DIZZY disait « oui, non, je ne vois pas. » « On vous a dit de venir ici ? » « Qui ? » « Ah… » En option, possibilité d’autres façons de détourner l’objet et de remettre en cause tout son trajet. 16/ Selon l’attitude de la chose-humaine, (son abandon, si elle souriait toujours comme une prolétaire, si elle faiblissait à vue d’œil d’inquiétude, si elle montrait bien son espoir, si elle était au bord de supplier, si elle était passée du côté de la conversation animée pour meubler et faire croire au DIZZY que son cas l’intéressait pour qu’il se personnalise un peu plus, toute attitude que le DIZZY était entraîné à reconnaître) Le DIZZY disait en haussant les épaules, désintéressé : « Je ne pense pas, je ne crois pas, je ne vois pas. Ça ne doit pas être ici. Il faudrait que vous repassiez. Laissez-moi vos coordonnées et je vous appelle mais ne comptez pas dessus. Le mieux est de faire un mail. Vous faites un mail. Simple, avec la demande bien formulée, parce que là… je n’ai pas le temps de… » Le speech final avait une vingtaine de versions, il pouvait monter en option à 100.

Le modèle DIZZY le plus cher de la pandémie 12.0 était celui qui parvenait presque à suivre ces étapes sans un seul mot, juste à la micro-mimique, regardant fixement la « chose humaine » comme bloqué sur l’étape reconnaissance faciale, alors que pas du tout, toutes les autres étapes étaient respectées : preuve en est que la chose-humaine, elle, déroulait la totalité des répliques et partait éconduite.

Il y a eu le modèle DIZZY le plus du plus must have ; le truc, si on l’avait, on pouvait mourir, quoi. On en a vu des contrefaçons partout très rapidement : il était si performant qu’il était capable d’être toujours arrêté en plein mouvement quand la « chose-humaine » arrivait à lui. Ce n’est pas qu’il s’arrêtait, c’est qu’il était déjà arrêté, et restait ainsi, à donner le vertige, à presque lui demander de s’asseoir, de poser sa tasse de café, son dossier, ou de finir ce qu’il était en train de faire car quoi qu’il tienne, même un crocodile Haribo, on s’imaginait qu’on l’avait interrompu. Ce modèle était un leurre d’un chic pas possible. En province, il fait encore fureur alors qu’on est passé à autre chose dans la capitale. Mais tout de même ce DIZZY-là est encore et pour un moment à jour avec la capitale. On le respecte, c’est carrément de la balle. Pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’une contrefaçon, il faut vérifier si pendant l’arrêt, le modèle est capable de ne pas regarder à droite ni à gauche même le plus lentement qui soit.

Beaucoup d’options ont été ajoutées un peu pour rien sur le modèle DIZZY 12.0 qui reste, même de gamme moyenne, le plus répandu. L’option « parvenir à tout regarder comme des erreurs de castings » revient tout de même, il faut l’avouer, à ce qui existe en série. De même pour l’option « parvient à buguer 0 ou 1 entre les deux mêmes papiers », qui est subtile, mais un peu de la fioriture.
L’option « sait s’esclaffer avec d’autres DIZZIES de façon à être audibles par celui qui attend avant de revenir neutre et silencieux vers lui », c’est vrai, amuse beaucoup. C’est le petit côté pervers en groupe, ça plaît énormément. Ça ne coûte pas grand-chose et ça fait beaucoup d’effet.

Il faut savoir que tous les DIZZIES, quand ils sont ensemble, sans plus personne du public, deviennent d’un à un leur public. Mais il leur est autorisé de continuer à se faire croire que ce « réseau intime » dont ils ont fait sentir qu’il était inaccessible à quelconque « public » existe bien. Donc une certaine détente est accordée, régulièrement, sur les lieux de travail, où les DIZZIES construisent tous ensemble l’illusion de l’intimité avant de repasser en mode « poule qui a trouvé un couteau » jusque dans leurs yeux et même entre eux.

Le DIZZY 12 est installé maintenant partout et jusque dans les milieux qui jusque-là le boudaient. On le trouve à présent dans les entreprises où il y a manutention, fabrication industrielle ou manuelle, dans les entreprises de vente de biens et de services, et jusque dans les cabinets de médecins, d’avocat, n’importe quel architecte. La formule stable, parfaitement rodée peut s’insérer partout. Depuis quelques années, elle est très courante aussi au niveau de toutes les hotlines, moins chère puisque l’option « reconnaissance faciale », pour l’instant, n’est pas utile et sans doute ne le sera jamais. Elle a investi le milieu du soin, hospitalier, où jamais mieux est utilisée l’option « capable d’être toujours arrêté en plein mouvement. » Et elle a gagné avec facilité quand on pensait qu’il faudrait mieux le démarcher, l’enseignement où, là, chaque phase dizzique obtient un effet fabuleux sur le public d’enfants, notamment la reconnaissance faciale.
Dans l’administration, on a pensé que le modèle passerait mal, à cause de ce côté …administration. On a eu peur que le modèle soit considéré un doublon. Or, au contraire. Il fait fureur. Il arrive même à tout changer du mode même administratif et on s’est même repenché sur le modèle afin de lui ajouter des options spécifiques. Par exemple, celle au-delà du regard sur la chose-humaine, la même chose que la reconnaissance faciale mais à propos du statut administratif, qui, quand le public le croit assez généralisé, comme le RSA, passe soudain au statut de « non-repérable facilement », « exceptionnel », « bizarre », « sans norme », à la limite d’être inconnu. On a ajouté le mode « se penche », aussi. Le DIZZY se penche vers son collègue « DIZZY » et le dialogue est préenregistré « Dis, il dit qu’il est au RSA et qu’il a droit au quotient ---, tu as déjà entendu parlé de ça ? » « Fais voir ? » (Le Dizzy tourne son écran vers l’autre Dizzy qui : se penche aussi ! « Il est au RSA ? Vous êtes au RSA ? » demande le DIZZY 2 au public. « Il dit que c’est écrit sur internet. « dit le DIZZY 1, « Alors, Internet, il ne faut pas croire tout ce qui est écrit. » dit le DIZZY 2. « Sur le site de la CAF. » précise le public. « Ça ne veut rien dire, c’est peut-être par région. Parce que, là, en ce moment, vous êtes au RSA ? » demande le DIZZY 2. C’est l’occasion pour les DIZZIES de démontrer au final qu’ils vont se sortir victorieux de l’énigme exceptionnelle qu’on leur propose. C’est très valorisant. Ça donne des DIZZIES heureux et de plus en plus pervers et mous. Ils recommencent d’ailleurs dès qu’ils en l’ont l’occasion. Chaque numéro-chose-humaine devient l’occasion d’un petit spectacle : incrédulité / doute / remise en cause de la couleur du cheval blanc d’Henri IV / recherche.

Il n’y a aucune alternative au protocole dizzique : on le suit, ou on doit partir. Les entreprises proposent des formations permanentes pour apprendre le code dizzique mais il est impératif, dès le départ, de présenter le plus de prédispositions au mode dizzique. Fortes têtes, perfectionnistes, et même tout juste compétents mais volontaires ont très peu de chance d’être retenus. Ceux très capables de s’organiser, pouvant se passer de pause, donc ne participant pas à l’illusion d’intimité, ayant trop d’ambition pour leur travail même, allant jusqu’au bout des choses, observant leur environnement comme perfectible, ayant la moindre initiative, passant un coup d’éponge sur l’évier commun, souriant sans faire attention, seront fatalement pénalisés. C’est sans espoir pour les natures, les bons vivants, les bons publics, les gentils, les serviables, les investis, les engagés (sans discours), les secrets, les timides, les sensibles. Tout ce qui est catégorie dynamique, nerveux, vif, pressé, par compétences, est d’office proscrit. Les empathiques qu’on pourrait croire privilégiés d’office jouant de leur caméléonisme, s’ils sont compétents seront embauchés pour être sacrifiés. Les débonnaires passent limite, parce qu’ils ne donnent aucune assurance de ne pas pour autant, même par-dessus la jambe, même sans en avoir rien à foutre, abattre un sacré travail. De même pour les passionnés qui vivent leur passion sans l’étaler, de même pour les terre à terre : tenter de les mettre dans un milieu dizzique est très risqué.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le public face aux DIZZIES et leur penchade n’est pas flatté du tout d’être considéré une exception. Nulle part, d’ailleurs, où qu’il aille, il est à l’aise avec ce statut. Au début des années 90, il trouvait ça encore un peu passionnant, mais vite il s’est rendu compte que n’importe qui, quand il était n’importe qui, avait le même traitement.
Dans les années 2000, sans avoir vraiment compris ce qui se mettait en place devant lui, le public a commencé à importer le dizzisme dans sa vie, en le customisant un peu. Pour la majorité, c’était nécessaire. DIZZY au travail, DIZZY dans la vie, ou la permutation chaque jour était source de dépression et de suicide.
Pour un tout petit groupe, l’aménagement a très bien fonctionné, le dizzisme et devenu, en privé le boboïsme et l’osmose est très correcte. On peut même dire que les deux tendances s’entre importent et sans le moindre dommage. Les enfants, d’ailleurs, s’habituent immédiatement à être regardés, pour tout, comme le couteau trouvé par une poule, ils surnagent dans une hésitation présentée comme de la tolérance ; à l’adolescence, leur façon de tout regarder bouche ouverte et le regard vide et de ne jamais rien comprendre à ce qu’on leur demande, de fouiller pour trouver à comprendre en démontrant presque de la bonne volonté à tout contredire et finalement retourner la situation comme une victoire personnelle en sera une pour leurs parents : s’ils continuent ainsi, ils n’auront aucun mal dans la vie, ensuite.

Peut-être que si les bobos sont toujours pris en référence, dans la société, et l’emportent souvent dans leurs grandes idées plates, leurs vies en toc, leur tempérance appelée ailleurs lâcheté, c’est peut-être parce que pour le reste de la société, son immense part, on ignore totalement ce que le dizzisme a fait de leur vie privée. On ne sait rien du tout. Rien. Ce silence laisse la part belle au dizzisme professionnel et ne risque pas de le remettre en cause.
On peut imaginer aussi que c’est justement à cause de ce que le dizzisme a causé dans la vie privée que celle-ci doit être oubliée, préfère son silence, ne sait même plus l’exprimer ou ne peut plus être exprimé.

L’avenir des DIZZIES est sans souci, jamais ils ne seront remplacés, eux, par une machine. Pour une seule raison : jamais on n’accepterait d’une machine ce qu’ils font subir aux humains ET à leur travail ET à l’objet de leur travail. Un ordinateur, un distribanque, quoique ce soit d’automatique qui fait son dizzy se fait hurler dessus dans la seconde et se prend une baffe, pourtant, lui, il est 100% innocent.
Tout le monde a fait l’expérience des machines qui accueillent au téléphone. Au début, c’était à se flinguer, ensuite, le minimum de reconnaissance vocal grâce à l’A.I a commencé à faire ses preuves. Aujourd’hui, même en mâchant un chewing-gum, enrhumé, et en soupirant au milieu d’un garage, la machine comprend la demande. Au début, c’était la fin du monde, ensuite, on a compris que ça resterait ainsi, on a patienté, aujourd’hui on sait que quand la machine aura fini de parfaitement reconnaître la demande, nous repérer dans le monde grâce à notre numéro, a été capable de finesse de compréhension au-delà du oui ou non, il va falloir affronter un humain qui commencera par dire d’un ton ennuyé, après, il semble, avoir 10 fois échappé le combiné, « Que puis-je pour vous ? » alors qu’on vient de le dire à une machine-écervelée-pimpante-compétente. Et les ennuis commencent, parce que le correspondant est humain, lent, ennuyé, et que soudain, votre cas est incompréhensible.
Alors pourquoi, par contre, les DIZZIES sont à l’abri d’être jugés incompétents ? Jamais accusés de tout ralentir ? Pourquoi aucun audit ne les signale nulle part ?

Il y a une partie de la population, recalée, qui subit le dizzisme, mais elle ne le sait pas. Elle a continué de croire, parce qu’elle est née avec lui, que c’était la norme : se faire jeter de partout, passer des heures à expliquer une évidence, obtenir gain de cause en se prostituant presque et si ce n’est soi, son temps, être humilié, du matin au soir, même en appelant une hotline. Cette population vit à l’extérieur d’un monde et ne le sait pas. Elle n’a jamais l’occasion d’observer les DIZZIES dans le privé. C’est comme s’ils n’existaient pas, parce qu’ils ne feront jamais partie de son propre cercle.
Cette population passe sa journée à se frayer un chemin d’efficacité dans le dizzisme. Elle croit que c’est ça, d’ailleurs, travailler. C’est patienter, négocier, être plus fin que, monter de grandes stratégies pour doubler ci, pour faire avancer tel dossier, amener des chocolats, des croissants pour obtenir l’attention et se mettre bien avec. Les plus naïfs se disent qu’écrire proprement sera un plus. Elle pense que sa compétence sera remarquée, enfin, un jour, c’est sûr. Elle n’a toujours pas compris qu’elle ne peut plus être reconnue : elle remettrait en cause bientôt 100% du système.

La population non-dizzique se raréfie et est proche de l’extinction. Ce n’est pas que tout soit dizzique fondamentalement, mais formellement : oui, presque. Le dizzisme est systémique, organisationnel et inclusif. Il ne laisse aucun choix ou presque à ceux qui ne parviennent pas à l’intégrer. Ceux qui résistent n’existent plus pour lui.


La trace DIZZY, génération après génération, tout le monde la connaît, depuis toujours. Bien sûr il n’y a aucun ingénieur qui a travaillé sur le modèle, personne qui a décidé sur le papier, à voir ses plans, de telles ou telles améliorations. Rien n’a été réfléchi du tout. Les causes réelles au totalitarisme sociétal ne sont pas résumables à un plan, une stratégie : il n’y a pas de volonté unique, de société secrète tirant les manettes, de petit livre mutant en bible. Il n’y a nulle part aucun discours hurlé vantant le dizzisme, il n’y a pas d’école pour devenir réellement un DIZZY, il n’y a pas de formations, il n’y a pas de récompenses, il n’y a pas de carte du parti DIZZY. Il n’y a pas de « soudain, DIZZY fut là ». DIZZY 1.0 a remplacé Dizzy-évaporée-et-pimpante-compétente-que-tout-le-monde-aime-bien-pour-des-raisons plurielles, dans la masse et sur la longueur temporelle.

Le dizzisme est si étendu, si ancré, que la question de la compétence n’est plus jamais abordée même au niveau économique. Elle n’est plus sujet et elle ne serait plus la réponse à une autre économie. Toute la France, du lever au coucher, va presque totalement (presque) participer volontairement au ralentissement et à la déperdition de son énergie. Elle n’est pas exténuée de bosser comme une dingue, mais exténuée que la quasi-totalité de ces gestes soient en force, obligés d’être décuplés pour un seul, sans jamais rien de ferme ni d’efficace ni d’assuré en face et plus rien garanti sur trop d’avenir.
Qu’on soit vaillant chômeur ou vice-président d’une énorme structure le constat est strictement identique, même s’il n’a pas le même objet. Conceptuellement : 10 journées en 1 auront été fournies rien que pour respecter l’unique marche à suivre dizzique. Pour l’un se sera tenir debout au centre de son effarement et se sortir vivant de sa recherche d’emploi, pour l’autre se sera le triangle des Bermudes façon mail-copie.
Pour l’un, la vigueur à s’en sortir, du début, sera devenue une lassitude désespérée secouée à en perdre l’équilibre par l’incompréhension. Pour l’autre, il ne s’imaginera rien d’autre que le héros d’un jeu vidéo devant lequel les embûches apparaissent et ne calculera plus que le temps qu’il passe à les éviter et trouver les armes contre elles et autant qu’il ne passe pas sur l’objet-travail même : au pire, sa quête en treillis Boss devient son travail. Il ne voudra jamais croire que sa victoire sur cette permanente mise à l’épreuve, ces zigzags imprévus mais permanents ne sont pas constitutifs, ne sont pas, s’il les passe, valorisables. Il apprendra donc à parler avec précision et chaleur, persuasion y mettant toute sa compétence de tout ce qui aura été évité plutôt que simplement ce qui se sera passé : le chemin finit par importer plus que l’objectif. Ce qui peut aboutir, même à un haut niveau de gestion industrielle, à se féliciter d’avoir survécu au chemin, même si tout a échoué. Ou, même à ce niveau-là, entraîner toute une entreprise dans le challenge  d’affronter ce trek dizzique sans comprendre du tout que l’épreuve est à vide, un leurre.

Le dizzisme est si étendu, si ancré, que ce avec quoi il se branle le plus : le temps, la perte de temps, ce temps-trésor, ne lui est jamais arraché pour qu’il cesse de jouer avec à son seul plaisir. Non que personne ne montre qu’il est pressé, ne montre son impatience, mais c’est vain et il est complexe de se rappeler comment et pourquoi le temps a été perdu alors que toute la journée on entend qu’on ne fait qu’en gagner.

Le dizzisme est si étendu, si ancré, que l’humiliation qui a fait son succès n’est plus nommée ainsi. Non qu’il n’y ait plus d’humiliation, mais plus personne ne comprend qu’il est humilié. Plus personne n’a suffisamment de force immédiate pour lutter dans la seconde où on lui aura fait remarquer qu’il exprimait très mal sa requête.

Plus personne, parce que ça a duré des années et des années, des dizaines d’années, ne se souvient qu’il a testé 360° de façon de dire la même chose pour tenter d’être compris du premier coup et s’épargner le cycle d’humiliation. Personne ne se souvient que c’est la 50e fois qu’il recommence ce tour, c’est à présent intégré.
Personne n’a eu le temps de s’apercevoir au fur et à mesure que son langage a été tant de fois remis en cause pour tout et n’importe quoi, le forçant à reformuler et reformuler et reformuler, qu’il a dû en passer par une simplification volontaire, seule manière d’éviter un maximum de comédies et d’inefficacité face à lui.
Aller au plus court : c’est le mot d’ordre, pourtant le plus court n’est jamais le bon.
Personne n’a fait le lien entre ce langage quotidiennement refusé et l’intelligence refusée, la logique refusée, le bon sens refusé.
Personne ne s’est rendu compte qu’il apprenait, à force de l’entendre répété, un langage unique, celui qu’on lui présentait comme étant le seul compréhensible. Si personne ne s’en est  rendu-compte c’est parce que, de façon perverse, quand il l’a ressorti, enfin, mot pour mot, en face, le code avait changé. Automatiquement. Et l’épreuve pouvait recommencer. Et ainsi, de jour en jour, d’année en année, l’appauvrissement de la nervosité, de la qualité, de la diversification du langage a été vertigineux.

Dans cette masse de temps où le concept d’éconduction a été étendu à toute la société et placé à tous ses accès [pour des raisons déterminables], la société s’est lentement habituée à ne plus se transmettre, même à l’intérieur d’elle-même. Les codes, les mimiques, les passages obligés sans aboutissement, vains, elle les a reproduits dans tous les secteurs possibles d’elle, de la naissance à la mort : elle a simplifiée ; elle a appris le moindre effort alors qu’elle en fournit pour rien du tout une quantité astronomique ; elle a rompu avec la compétence et s’agenouille pour remercier devant à peine un truc bâclé, elle supporte de ne plus avoir confiance en rien, ni personne, elle sait que de toute façon, elle se fera avoir, qu’un autre gagnera.
Elle regarde, sans le comprendre non plus, la malversation, toutes les petites mafias, la malhonnêteté, le mensonge, se glisser incognito par tous ses interstices insensibilisés. Entre un boulot mal fait et un boulot salopé par un voleur, il n’y a plus de différence.
Protester, résister, hurler, ne fait plus partie de la société parce qu’elle ne sait plus pourquoi elle protesterait : c’est partout pareil. La société aime à dire, pour tout : c’est la société d’aujourd’hui, on n’y peut rien.

La société n’est plus capable de discours. Les bobos qui s’en croient les uniques propriétaires sont infoutus de comprendre qu’il n’y a rien de plus standards et ennuyeux que leurs phrases toutes faites. Ils adorent le son de leur voix mais eux-mêmes sont si creux qu’ils s’étourdissent de rien et s’adorent, admiratifs d’eux, plein de leur vide. Les engagés n’entendent pas plus que leur discours est archaïque. La société après des dizaines d’années d’un traitement par le refoulement de ses compétences, de son intelligence, de son sens critique, n’est plus capable du moindre discours qui ait son âge, ses compétences : un discours de son propre temps, « son » discours. Elle a été forcément incapable de faire évoluer ses mots, 99% de la tessiture de son vocabulaire a été refusée pour « complexité » et « mal dit », elle n’a plus pratiqué l’argument depuis très longtemps, l’analyse encore moins. Elle possède à présent un tout petit dictionnaire, fait de quelques centaines de mots, communs à tous, dont il ne faut jamais s’écarter, pour tout dire, tout. Tout. Elle suit bien les diktats et la folie d’un petit livre dictatorial : elle l’a écrit elle-même.
À l’intérieur, il n’y a aucun programme, juste des phrases vides, velléitaires. La société n’a plus les moyens de son expansion dans l’avenir : plus rien d’elle n’est fiable ni stable et elle l’a admis. Son travail est de colmater en permanence son présent, à bout d’une fatigue qui ne lui laisse certainement pas le loisir de son introspection ou de la projection.
Pour projeter, il faut savoir de quoi on part, de quoi on dispose, où on en est, au moins, la société ne le sait plus, et ce n’est pas à cause du réchauffement climatique.

L’hésitation et l’ennui auxquels la société est confrontée, toute la journée, la négation de la compétence dont l’existence a été démontrée non obligatoire et même jugée de l’esbroufe arrogante, la pousse à s’alléger de ses talents, comme on vire un matériel qui ne sert plus depuis tellement longtemps qu’on ne comprend pas pourquoi on l’a et dont on ne sait plus comment ça fonctionne.
Jour après jour, mois après mois, année après année, dizaine d’années après dizaine d’années, comment croire qu’un jour la société a pu être autre que sa nature la plus « naturelle » : une somme de personnes, certaines grandissant, d’autres se reproduisant, d’autres mourant ? Et rien d’autre ? Plus rien d’autre ?
Est-ce que la société voit que, c’est curieux, les sujets seuls qu’on lui soumet sont uniquement à propos de ce grandissement naturel, des problèmes de reproduction, et la fin de vie ? Et rien d’autre ? Sur quoi se sent-elle encore le droit d’influer ? Que veut-elle changer de sa vie ? Le début, la fin. Avec quel discours ? Aucun.

Chacun dans la société est une toute petite bille qui a admis que la vie consistait, inlassablement, à se faire envoyer bouler, et qu’il valait mieux être, quand c’était possible, et surtout « visible » du côté de ceux qui éjectaient que des éjectés. Pourtant, tour à tour on est l’éjectant et l’éjecté. La folle simplification de l’intelligence de la société la plus éduquée dans sa moyenne pure est tout simplement vertigineuse. Vertigineuse. C’est à perdre l’équilibre de le constater.


DIZZY 1.0 est apparue pour des raisons culturelles et intellectuelles.

DIZZY 3.0 est apparue pour des raisons économiques : il n’y avait plus de travail, elle devait faire front à une horde, à l’extérieur, prête à tout, mais tout ce qu’elle avait à faire c’était dire non. La horde s’est cependant modifiée : dans les années 90 allait arriver celle la plus éduquée qu’il n’ait jamais existé et tout niveau de diplôme confondus, sa base était commune et très haute, elle avait été dressée à supporter coûte que coûte cette hauteur, elle avait déjà construit cette base seule. Une horde immature, volontaire, ultra-compétente qui jamais, jamais, n’inventera les DIZZIES suivants, toujours elle en sera victime, mais c’est là que cette horde-là est intéressante, peut-être, encore : elle n’a pas ajouté sa pierre au totalitarisme sociétal. C’est fondamental. C’est une allure qu’elle suit, mais elle n’a rien signé, elle n’a rien pensé pour lui, elle a fait avec, à y crever presque, mais elle est encore là. Simplifiée, appauvrie intellectuellement, mais là. Sauf sa part bobo 2.0.

Avant l’an 2000, le langage était déjà agonisant, l’action de penser inutile, la compétence n’était plus un critère, l’évolution d’une carrière ne se faisait plus que latéralement, la verticalité impossible où pas sans être entièrement adepte et acteur du dizzisme.
En 2005, l’épuisement sociétal est linéaire, il était vu comme normal, la fatigue de la journée. Massivement les familles échouaient à peine créées. C’était le début de l’effet DIZZY sur la vie privée. Jusque-là, la vie privée n’avait pas été mise à l’épreuve de l’état déjà entériné de chacun. C’était simple de vivre côte à côte en restant dans le loisir, dans l’infondation, dans l’échange gratuit et non-engagé de grands blablas.
 
En 2010, personne ne se souvenait plus de l’instant « où il y avait cru », au moins ça. Au moment où il fallait dire à ses enfants à quel point le possible était au moins à rêver, il n’y avait plus les mots, nulle part, plus aucune réserve de souffle, un espoir qui aurait semblé un mensonge, aucune analyse pour se sortir de ce vide intolérable n’était disponible. Le seul avantage, c’est dans que dans l’immobile vertige général, personne ne s’est rendu compte qu’il était en train d’enseigner à son enfant que le monde n’était qu’un mouroir.

En 2015, le langage avait atteint sa tessiture la plus basse, uniquement matériel, uniquement factuel, encodé de toutes parts, figé dans un protocole de formules si nombreuses que ce n’était pas rare qu’on parle en famille, ou, à nouveau à son enfant, avec les abréviations de n’importe quel mail ou le bréviaire du petit ingénieur ou le catalogue fourni par les médias. L’éducation des enfants est systématiquement teintée, ainsi, des particularités de chaque branche professionnelle.
En 2015, l’ambition est morte.
En 2015, l’intelligence s’est réduite à la capacité de faire une bonne affaire. Elle n’a plus aucun lien avec l’éducation, la pensée, la critique, et elle n’est plus capable de mettre en forme quoi que ce soit en dehors de son système propre. Elle ne fait plus levier, elle n’aide pas, et au contraire : chacun a tant testé qu’elle était un poids, qu’elle était une raison de se faire virer, qu’elle n’était finalement plus tellement obligatoire pour aucune performance, qu’elle a été abandonnée.

En 1968, le milieu culturel et intellectuel a posé les bases d’un totalitarisme en soutenant, aussi loin qu’ils aient pu l’introduire, « il est interdit d’interdire », dans cette formule se trouvait l’éconduction sous toutes ses formes.
Dans cette formule se trouvait l’extinction de la diversité du langage, remplacé par la diversité culturelle et donc l’échec de celle-ci ; dans cette formule se trouvait l’extinction de la réflexion par la remise en cause de toutes les hiérarchies humaines, dont celle de l’intelligence, remplacé par la négociation, l’opinion sans retour, et la domination sans ennemi de ceux là au début.
Par le rejet pour ce qu’elle induisait de « classement » et « d’organisation » avec « obligation de choix », l’intelligence jugée « raciste », « intolérante », « contraire aux valeurs de la France », n’était plus là pour défendre son pendant professionnel : la compétence, elle-même ne pouvant s’établir que dans la comparaison de résultats, aussi bien en volume qu’en temps d’exécution.
Dans cette formule se trouvait l’extinction de la valeur « temps » comme potentiel et rentabilité mesurable, car c’est avec lui qu’on pouvait mesurer une partie de la compétence, or toute personne compétente réintroduirait de force l’intelligence qui est siamoise de la critique, et la réapparition de la critique malgré la puissance d’« il est interdit d’interdire » pouvait remettre en cause le système en place, particulièrement parce qu’elle était apportée par la génération héritière.
Ce trajet a été immédiatement sapé et très facilement : il suffisait de retirer le « temps » à la mesure de la compétence. Il a été retiré jusque dans l’Éducation. Le retrait du « temps » a eu un effet encore une fois « vertigineux », son absence à des répercussions indénombrables et gravissimes, toutes colossales. Ce qui est parfaitement déroutant c’est que, justement, la taille même de ce qui a disparu avec cette négation du temps n’implique pas de comprendre le vide laissé. Au seul niveau culturel et intellectuel, ce qui a disparu c’est l’Histoire et la liberté du langage d’utiliser tout le vocabulaire à sa disposition, sa grammaire, et sa mémoire. L’ensemble a été refoulé par le «dizzisme ».
Dans cette formule se trouvait, 50 ans après, qu’elle ait été chargée OU NON, par les événements mondiaux, qu’elle ait été aidée OU NON dans l’allure de sa chute par les nouveaux moyens de communication dès les années 90 : une société victime de son propre totalitarisme.

Ce qui l’a poussée à cet état, au niveau du sentiment, c’est l’humiliation, la peur, l’incompréhension, la perte de confiance avec la perdition de tous ces moyens et jusqu’à son langage, le désespoir avec la démonstration que, toutes générations confondues, quoi qu’elle tente, elle ne parvenait à rien, la tristesse en tant qu’état de résultat de l’ensemble, la haine contre le vide, car elle n’est plus capable de lui définir un contenu.

Humiliation, peur, incompréhension, inconfiance, désespoir, tristesse et haine.

Cette société ne rit plus jamais depuis longtemps. Ses seuls rires ont le rythme d’une crise de nerfs, elle en semble étourdie quand elle s’arrête, au bord des larmes. Elle rit et ensuite elle se trouve encore plus perdue qu’avant.

En 2017.
La société n’était plus capable que de deux versions politiques, qui étaient « survivantes » au totalitarisme sociétal qui avait englouti, dans son systémique, les autres partis. La société était par contre capable d’accueillir exactement comme DIZZY 1.0 chacune des deux versions. Les deux versions de la même chose contenaient 100% de ce dont la société ne savait plus rien, 100% 100% frelatés, ridicules, ratés, faux, stupides et dont l’existence seule aurait été impensable il y a encore 30 ans tant le taux d’incompétence est maximal, tant le vide intellectuel est « vertigineux ».
Une telle société ne peut que permettre par défaut le placement au-dessus d’elle de quoi que ce soit qui la domine par la preuve manifeste que ça n’aura subi aucune des « éconductions » qui l’auront tuée en 50 ans. Elle ne peut aussi que placer au-dessus d’elle quelque chose qui signera par cette place un serment insensé :
« Je jure ne pas savoir et ne jamais comprendre que je suis là car je ne te connais pas et je ne fais en rien partie de toi, que tu m’as choisie car je ne te connais pas et que tu n’as pas eu le choix, parce que tu as cru que c’était moi ou ce que tu sais encore qui ne doit pas arriver à cause d’un vague souvenir auquel cette chose est liée et que j’étais la seule solution. »
Cette société ne pouvait placer au-dessus d’elle que ce qui n’était pas d’elle, de rien d’elle, rien, jamais, qui avait vécu en toute impunité en travers de tous les codes qu’elle avait subis, qui n’avait jamais tenu compte ni jamais souffert des DIZZIES parce que, c’est très simple, jamais il n’avait eu à les affronter. Et ça ne pouvait être que quelque chose de terrible. Terrible.
Elle ne pouvait placer au-dessus d’elle que quelque chose d’une non intelligence magistrale car seule un vide aussi systémique que le sien mais, unique différence, boursouflé d’une utilisation ahurissante d’une langage interdit depuis longtemps, pouvait prétendre enchaîner à partir d’elle comme une gloire au lieu de lever les mains et de dire doucement « Okay, on ne panique pas, ça va aller, on va recommencer, on a encore le temps, les dégâts ne sont pas si irréversibles qu’ils en ont l’air. Pour l’instant, on met tout sur pause, et on désactive les DIZZIES. Parlez, retrouvez les mots, j’écoute. »

Les Gilets jaunes sont les seuls qui n’appartiennent pas à la société privée de langage, ils ont parlé : les DIZZIES, de toute part, les ont regardés sans comprendre. Évidemment.

Cette société, quand elle se lève le matin et apprend qu’un cimetière juif a été profané, les tombes couvertes de croix gammées, croit que le nazisme peut revenir. La laisser dans cet état-là de croyance est d’une irresponsabilité inqualifiable.

Et un hurlement de rire à cette conviction est tout ce que la société a besoin d’entendre pour se sauver. Un rire marchant à côté de ses manifestations revendiquant les valeurs de la France. Un rire à chacun de ses petits commentaires, un rire à chaque fois qu’un expert ouvre la bouche, un rire, un rire, un rire. Il est encore temps.

Le rire est l’analyse finale de celle du spectre décodant l’irréalité de la société. Ce rire est tout aussi irréel, mais il tient, conceptuellement.
Pour le rendre réel, devant le prochain modèle DIZZY qu’on rencontre, en prenant sur soi, en semblant presque être passible de la peine de mort, en mettant en danger sa carrière, et au nom de ses enfants sur lesquels le totalitarisme sociétal est en train de ramper comme un violeur : riez.



À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression, de train/événement) | (personne/femme) écervelée, évaporée]
Demain :
25_TASTY [(nourriture) d’une grande saveur/succulent/délicieux | (nourriture/personne, sexuellement) très appétissant]



#INKTOBER2019 #TASTY
October 25, Official 2019 prompt list: 25_TASTY


LA SI GRANDE SAVEUR DE LA VENGEANCE RÊVÉE [25/31 #Inktober]

NBC NEWS, 2:00 | Nord de la Russie |Extrait filmé par quelqu’un dans le public à six gradins d’un tout petit cirque traditionnel comble de parents, leurs enfants sur les genoux, sans barrière entre eux et la piste où un magnifique ours, debout, pousse une brouette et se retourne contre son dresseur, au premier plan, une mère se lève, son bébé dans les bras, et continue de regarder.*


842k vues, 3204 commentaires, 3035 retweets, 8622 cœurs et ça continue 8 heures plus tard, chaque fraction de seconde. On est à 8635, 6, 7, 8, 40, et 3427 commentaires, 3040 retweets et ça continue.

Le co-dresseur shoote une fois dans l’ours sur le dresseur au sol, dans les cris, et l’extrait s’arrête là.

Je sais, on s’attend à un «Vous commenterez l’information livrée par ce tweet, vous formerez vos arguments en trois parties en tenant compte de chaque point de vue public/ dresseur/ours. » Blablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablablabla.

Le thème du jour, #Inktober, est 25_TASTY [(nourriture) d’une grande saveur/succulent/délicieux | (nourriture/personne, sexuellement) très appétissant]. Je ne tirerai pas dessus, je trahirais sa définition/traduction. Et le truc, c’est que je n’ai pas dû l’employer 10 fois, à l’oral et à l’écrit. C’est hors de moi. Je n’ai pas ou plus les ponts jusqu’à ce mot ; en fait, j’ai un recul écœuré quand je l’entends ou que je le lis depuis des années notamment parce que c’est un des mots du jargon de la critique littérature/théâtre/cinéma et ça me donne envie de gerber. En ce moment, la pub en dégueule aussi dans un mélange « préservé/retrouvé » « autrefois/d’antan/bio/sain/pur/vapeur/soleil/famille ».
Et quant à la variante applicable à une personne, alors là, j’ai toujours trouvé ça d’une vulgarité (je veux dire, bien avant, bien avant, bien avant, bien avant que je comprenne que la femme organisait, avec l’inconscience du résultat, son suicide en dressant ses meutes contre elle, hein.) Je ne sais même pas si aujourd’hui, l’utiliser n’est pas punissable de prison ou d’une amende lourde, sûrement que si. Ah ! D’ailleurs : Always, la marque, hier, a communiqué aux États-Unis qu’elle retirait des visuels de ses paquets tout élément féminin afin de ne pas blesser les transgenres ou quiconque se sent une femme mais n’a pas de menstruations. Je ne vous dis pas la charge en réponses. J’adore Twitter. Au Canada, à bord des avions, les capitaines ne diront plus « Mesdames, Messieurs » pour les mêmes motifs. Je place ça, là, même si ça n’a rien à voir. …Quoi que. Laissez-moi réfléchir.

En vrai, sans rire, sérieusement, réellement quoi, tout ce que ce mot Tasty traduit appelle pour moi comme univers (d’où l’utilisation de ce tweet), c’est « haine » et « vengeance », surtout « vengeance ». Je sais pourquoi, c’est déjà ça, et ça ne regarde que moi. Et rêver ne fait de mal à personne. …Dommage.

…Hé ben, sans déconner, j’ai presque réussi à faire un article avec un nombre de caractères supportable ? …Combien, pour voir ? …2651 espace compris. C’est pas merveilleux ?

J’oubliais… Ça va rajouter des caractères. Je n’ai jamais supporté non plus les titres genre « l’insoutenable légèreté de l’être » ou « la vie rêvée des anges », ça aussi, c’est hors de moi, donc celui de cet article, avec assonance, allitération et capitales, c’est de l’ironie, ééééévidemment. ;) …2967 espace compris.

8884, 5, 6, 7, 8888…

À demain.


* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :
25_TASTY [(nourriture) d’une grande saveur/succulent/délicieux | (nourriture/personne, sexuellement) très appétissant]
Demain :
26_DARK [avec peu ou pas de lumière | (couleur) sombre/proche du noir/nuit (bleu, nuages, chevelure) | sombre, triste, sans espoir, lugubre | mauvais, méchant, menaçant | secret/caché | (lieu/moment) le fait d’être sans lumière | crépuscule, à la nuit]



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